TABLEAU MONDAIN
GABRIELLE MICHONET, 18 ans.
URBAIN DES IFS, 29 ans.
Dans le Grand Monde, chez les Peunousimporte. Très belle soirée, beaucoup d'invités, brillante réunion. Urbain des Ifs vient de valser avec Gabrielle Michonet, et , c'est au buffet que nous cueillons leur conversation.
Urbain. — Vous valsez comme un ange, mademoiselle!
Gabrielle. — Les anges valsent donc?
Urbain. — C'est une façon de parler.
Gabrielle. — Je m'en doute un peu. Vous m'avez dit cela comme vous m'auriez dit autre chose.
Urbain. — Non, car j'aurais pu vous dire...
Gabrielle. — Quoi donc?
Urbain. — Que vous êtes très jolie, que je
vous connais bien des qualités, que celui qui aura le bonheur de devenir votre époux, sera le plus heureux des hommes...
Gabrielle. — J'étais certaine que vous alliez en venir à la petite déclaration.
Urbain. — Est-ce que j'ai l'air de vous faire une déclaration ?
Gabrielle. — Non seulement vous en avez l'air, mais vous en avez la chanson. D'ailleurs j'étais prévenue. Je savais que vous alliez m' ouvrir votre cœur.
Urbain. — Ah ! vous saviez ?
Gabrielle. — Je sais que le bruit court de notre prochaine union.
Urbain — Gomme tout se sait vite à Paris !
Gabrielle. — Trop vite, même !
Urbain. — C'est votre avis ?
Gabrielle. — Dame ! on ne nous a consultés ni l'un ni l'autre et déjà l'on échafaude toute une histoire. Voulez-vous être franc avec moi?
Urbain. — Vous êtes si gentille, que je ne saurais rien vous refuser.
Gabrielle. — Oh ! je vous en prie, pas de pommade !
Urbain. — Vous êtes nouveau jeu !
Gabrielle. — Très ! Alors, d'une façon nette, répondez-moi. Est-ce que je vousplais?
Urbain. — Beaucoup !
Gabrielle. — C'est dommage, car vous, vous n'êtes pas mon type !
Urbain — Ah !
Gabrielle. — Quand je dis ça, je me comprends. Vous n'êtes pas le bonhomme que j'ai rêvé comme mari.
Urbain. — Moi, je ne tiens pas du tout à me marier !
Gabrielle, avec un petit cri de joie. — Oh ! que vous êtes chouette!!
Urbain. — Tout à fait dans le train !
Gabrielle. — Alors vous n'allez pas demander ma main ?
Urbain. — Je vais vous dire la .chose en douceur : je ne vais pas courir après.
Gabrielle. — Vous êtes gentil comme tout.
Urbain. — Mais voilà le hic ! Il y a le paternel qui n'en raisonne pas comme moi. Vous êtes au sac et nous sommes à la côte !
Gabrielle. — Sapristi ! voilà un fâcheux contre-temps !
Urbain. — Et monsieurvotre père en mouille pour la noblesse. Nous, nous nageons dedans. C'est pourquoi nos deux pères ont entamé les négociations. Ils en sont, je crois, aux préliminaires du traité d'alliance, l'alliance francodèche ! Moi, je ne me trouve pas encore assez
mûr. Je suis loin d'être blet ; je voudrais encore rigoler un peu avant de m'enchaîner.
Gabrielle. — Moi, de mon côté, je ne veux qu'un vieux pour mari, parce que je ne veux pas m'embêterune fois mariée. Si je pouvais trouver un vieux noble qui en pince pour ma petite personne, ça m'irait beaucoup mieux parce qu'avec un homme d'un certain âge, la femme fait toujours ce qu'elle veut ; ce n'est pas la même chose avec un mari jeune.
Urbain. — Je vous comprends, oh! combien ! Vous êtes la jeune fille de mes rêves.
Gabrielle. — Alors, à tout prix, il faut faire rater le mariage !
Urbain. — J'entre dans votre combinaison.
Gabrielle. — Êtes-vous un peu malin ?
Urbain. — Il y a des gens qui le disent et je les laisse dire.
Gabrielle. — Vous allez me prouver que ces gens-là ont raison. Trouvez unjoint pour rompre tout.
Urbain. — Ce sera dur !
Gabrielle. — Si ça n'était pas dur, vous n'auriez aucun mérite à le trouver.
Urbain, se frappant le front. — Eurêka ! comme disent les Portugais.
Gabrielle. — Allez-y !
Urbain. — Faites-vous enlever par un autre.
G-abrielle. — Ça n'est pas fort, ce que vous avez trouvé là. Je me compromettrais et ça ne .nous avancerait à rien, je serais obligée d'épouser l'autre. Si au moins vous aviez un vieux noble à me proposer ?
Urbain. — Mais je l'ai, le vieux noble ; je l'ai. Vous n'avez qu'à parler, vous serez servie.
Gabrielle. — Où est-il, votre vieux noble?
Urbain. — Ici, ce soir.
(Gabrielle. — Présentez-le-moi?
Urbain. — Vous le connaissez, c'est papa! Gabrielle. — Monsieur votre père ?
Urbain. — Ça vous ira comme un gant, il est veuf! Je suis sûr que vous le bottez, il dit de vous un bien énorme. S'il veut me marier avec une jeune fille riche, c'est tout bonnement pour se refaire. Je le connais dans les coins, papa ; c'est comme si je l'avais fait. Je vais lui parler de votre/petite combinaison et je vous affirme qu'il marchera. Qu'est-ce qu'il lui faut, à mon paternel ? La galette ! Il va en être comme une petite folle, quand je vais lui proposer le plan. Ca colle-t-il ?
Gabrielle. — Ça colle! Urbain, vous êtes un inge !
Urbain. — Gabrielle, vous êtes un amour ! C'est convenu, n'est-ce pas ?
Gabrielle. — C'est convenu !
Urbain. — Une seconde tournée de valse, alors ? L'orchestre repique au truc. Pour fêter notre entente, revalsons !
Gabrielle. — Revalsons !
Et tous les deux s'en vont, emportés dans le tourbillon des valseurs.
LE BOURRIGHON
PEINTURE REALISTE
JACK ARDANT, homme riche, dit de lettres, 38 ans. EUGÈNE MIROY, son secrétaire, 26 ans.
Dans le bureau de Jack Ardant, très vaste et très somptueux salon, avec des bronzes, des marbres et un buste du patron de l'établissement, Jack, affublé d'un veston de velours noir sous lequel on voit une chemise de soie bleue, a les pieds dans des pantoufles chaudes ; il est assis devant son bureau et parcourt un manuscrit que vient de lui remettre Eugène Miroy, qui, respectueusement, debout à deux pas du bureau, attend les ordres du patron.
Jack. — Bien, très bien !
Eugène. — Vous trouvez, monsieur ?
Jack. — Oui.
Eugène. — Gela vous plaît ainsi?
Jack. — Certainement. Vous savez mettre la
pointe de philosophie amère, qui est comme l'estampille originale de tout ce que je signe.
Eugène. — M. Lubin, qui remplissait mon emploi avant que vous n'ayez recours à ma plume, ne faisait-il pas mieux?
Jack. — Je ne crois pas. Ce qui me plaît surtout dans votre façon de faire, c'est que vous avez su attraper sa manière à s'y méprendre ; on dirait franchement que ce que vous écrivez sort du même cerveau que ce que je signais l'an dernier. Vous subissez probablement mon influence tout comme il la subissait, et ce qui se dégage de nos entretiens vous reste très facilement gravé dans l'esprit. Je suis enchanté de vous.
Eugène. — Je vous remercie, monsieur.
Jack. — Je crois que, de votre côté, vous n'avez pas trop à vous plaindre de ma façon d'agir avec vous?
Eugène. — Aussi, je ne me plains pas. ,
Jack. — Cependant, il est une chose qui m'est particulièrement désagréable, et je vais vous faire un petit reproche. Vous avez proposé à M. Thierron, mon éditeur et ami, un roman signé de votre nom.
Eugène. — Vous ne m'aviez pas interdit...
Jack. — Certes non; mais vous pourrez faire cela plus tard. Pour l'instant, il ne me plaît pas
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de faire savoir que mon secrétaire est capable d'écrire tout aussi bien que moi.
Eugène. — Cependant, monsieur...
Jack. — Oui, oui ; je sais parfaitement ce que vous allez me dire. C'est vous qui écrivez et je ne vous donne que de vagues idées. M. Lubin a déjà eu la même prétention, et j'ai été obligé de me priver de ses services. Je tiens à ce que le public, et mes amis surtout, puissent croire que les œuvres originales, que je produis à mes frais, sont de moi, et rien que de moi. C'est une prétention exagérée, allez-vous dire ? J'y tiens, cependant. Si je me suis créé une place dans le monde des lettres, je tiens à la conserver sans qu'il puisse y avoir l'ombre d'une suspicion sur ma capacité littéraire. Mes romans se vendent assez bien aujourd'hui.
Eugène. — Vous les faites acheter vousmême chez les libraires. '
Jack. — Cela n'empêche pas qu'ils se vendent. Les journaux s'occupent beaucoup de moi lorsque paraît un de mes volumes.
Eugène. — Je rédige moi-même les échos et vous payez les articles de fond aux journaux qui veulent, bien consentir à parler de vos œuvres.
Jack. — Tout justement ! Aujourd'hui, on n'arrive à la gloire qu'avec de l'argent ! Le mé-
tier de critique littéraire est devenu presque impossible ; il paraît trop de livres et les véritables critiques, les bons, se font de plus en plus rares. Si l'on ne force pas l'attention des lecteurs en bourrant les journaux de réclames habilement faites, le public ignorera que vous existez et n'ira certainement pas chercher vos livres. Vous êtes bien peu dans le mouvement, mon pauvre monsieur Miroy ! Le ciel m'a donné de la fortune, et je sais bien l'employer ; je ne suis ni joueur ni débauché, j'ai su me composer une existence délicieuse. Je suis marié, heureux en ménage et je frise la popularité ; car il n'y a pas à dire, aujourd'hui, je suis quelqu'un ! Quand on voit mon nom dans les journaux, ce n'est plus celui d'un inconnu; j'en suis à mon sixième volume et ça n'est pas fini.
Eugène. — Oh ! vous pourrez aller très loin.
Jack. — J'espère bien qu'un jour l'Académie m'ouvrira ses portes, ce n'est qu'une affaire de temps. J'ai le soin, d'ailleurs, de m'entourerde relations qui me permettront d'atteindre ce but.
Eugène. — Je vous le souhaite.
Jack. — En attendant, faites-moi donc le plaisir de composer la petite note qui accompagnera l'envoi à la Presse de mon prochain volume : Le miroir trompeur ! Il paraîtra dans une huitaine, j'ai donné la semaine dernière les