Exposition des produits de l'industrie au Mans
Une exposition des produits de l’industrie a eu lieu au Mans, il y a peu de mois : c’était la seconde ; un intervalle de six années la séparait de la première. Nantes en 1837, Tours en -1841, avaient eu leur exposition; et celle du Mans venait à peine de se clore, qu’Alcnçon ouvrait la sienne. Ces solennités se propagent donc aujourd’hui dans nos départements, et en particulier dans nos départements du nord-ouest; elles y deviennent un des traits caractéristiques de notre régime induslriel.
I.es expositions parisiennes, qui constatent avec éclat les progrès de l'industrie nationale, et procurent aux efforts heureux une publicité sans égale dans le monde, ne sauraient suffire à l'encouragement du travail dans toutes les parties du territoire. Chaque département a besoin, à de certains intervalles, de se rendre compte de sa situation industrielle, et d’exciter parmi les siens une émulation utile ; chacun a sa branche de production où il excelle, et où il doit maintenir avec vigilance sa supériorité; et il a aussi ses industries naissantes, ses récentes conquêtes, dont l'intérêt peut être immense, mais n’existe que pour lui ; il trouve enfin dans son sein des efforts estimables, modestes, qui n'aspirent point à une palme parisienne, et qu’un laurier provincial satisfait. Ainsi, pendant que les récompenses nationales distinguent tout ce qui s’élève à une certaine hauteur, en quelque point du sol que ce soit, les prix départementaux honorent, à un niveau plus bas et dans chaque localité, le travail intelligent.
A ces expositions, qui multiplient les encouragements, le département qui les prépare convie d’ordinaire les industriels des départements limitrophes, comme la Sartlie l’a fait cette année; ou même il étend ses invitations dans un rayon plus vaste, comme la Loire-Inférieure l’avait fait en 1857, en remontant jusqu’aux sources du fleuve dont elle domine l’embouchure. Les produits et les producteurs de localités di-
Verses se trouvent ainsi rapprochés ; des comparaisons fécondes s’établissent; des relations utiles se nouent. Quelquefois, pour plus de solennité, les œuvres des beaux-arts sont offertes aux regards à côté do celles de l’industrie; soit qu’on ait recours à quelques artistes de l’mis pour masquer un peu la maigreur de l’art loc 1 I q ;llls
et à Alençon, que l'on convoque les vieux meubles, les vieux tableaux, les vieilles médailles, et qu on présente aux amateurs d’objets rares une curieuse exhibition historique.
L'exposition du Hans en -1812 était de beaucoup supérieure à son aînée do 1856 par le nombre et par la qualité des objets exposés. i:ile a mis en évidence les progrès qui se sont accomplis dans l'industrie sarllim e depuis quelques années. Je me propose de faire connaître ici les principaux résultats qu’elle a signalés, et en même temps de retracer dans ses caractères essentiels la physionomie industrielle du département de la Sarthe.
Le département de la Sarthe est spécialement agricole; c’est dire assez qu’il exploite, de tous les éléments de la richesse, le plus solide et le plus fécond. Le bien-être, fils du travail, s’est répandu dans ses campagnes : ces paysans qui, aux marchés du vendredi ou aux jours de foire, remplissent la grande place des Halles ati Mans, sont vêtus avec une certaine propreté, et lèvent fièrement la tête, comme des hommes qui peuvent dire : Nous sommes les maîtres du sol. l ue sorte de démocratie rurale règne dans la Sarthe. Une démocratie fondée sur la propriété, et la possession du sol aux mains de ceux qui le cultivent, ce serait un spectacle satisfaisant, si les lumières et l’aisance avaient marché du même pas. Malheureusement, celle-ci a pris les devants; elle a engendré en eux cet esprit d’indépendance ombrageuse vis-à-vis de l’autorité, qui est la plaie de notre époque, et elle leur a laissé celte crédulité de l’ignorance qui les livre trop souvent à l’influence pernicieuse de l’agitation démagogique, dont le foyer est au chef-lieu ; un jour, sans doute, l’équilibre entre les lumières et l’aisance se rétablira. Quoi qu’il arrive à cet égard, l'agriculture est, comme je le disais tout à l’heure, la principale occupation des Sarthois, soit qu’ils cultivent les céréales, ou le chanvre dans les vallées de l’IIuisnc et de la Sarthe, ou la vigne dans les environs de Château-du-Loir, soit que, dans l'arrondissement de Mamers, ils engraissent ces porcs qui sont dirigés chaque semaine sur les marchés de Sceaux et de Poissy, ou, dans l’arrondissement de La Flèche, ces belles poulardes dont on a l’habitude de faire honneur au Mans, mais dont cette ville n’est que le centre d’expédition.
L’industrie manufacturière, toutefois, n’est pas étrangère à ce département. Mais la fabrication qui le caractérise, et qui y occupe le plus de bras, celle des tissus de chanvre et de lin, trouve sa base dans l’agriculture, et, par son organisation, elle se lie plus étroitement
encore à celle-ci. Quelques autres fabrications existent à côté de cette industrie londamentale ; elles sont récentes pour la plupart : aucune n'est organisée sur une grande écliell(!, parce que la hardiesse et l'esprit d'entreprise ne soid pas les traits distinctifs du Sarthois ; niais généralement elles prospèrent.
L’agriculture n a pas coutume de briller dans les expositions ; elle remplit de ses produits les halles et les marches, les greniers et les caves; mais d’ordinaire elle abandonne les honneurs de ces exhibitions solennelles à l'industrie manulactunere, sa sœur; elle n’y est guère représentée, du moins, que par les machines et parles outils qu’elle emploie pour multiplier sa puissance productive, l.cs instruments de cette espèce ne manquaient pas a 1 exposition du Mans; des machines à piler le chanvre, ce brillant fleuron de 1 agriculture sartlioise, ou à piler la graine de trèfle, qui a eu dans la Sarthe ses jours de splendeur, ou à nettoyer le blé ; des coupe-paille et des coupe-racines, des charrues et des herses ingénieuses, s’y faisaient remarquer, et quelques-unes attestaient chez les cultivateurs eux-mèmes l’esprit d’invention ou de perfectionnement. Ces objets, dont la vue est si intéressante pour ceux qui en connaissent l’usage, n’excitaient que faiblement la curiosité de la foule que séduisent l'élégance des meubles et l’éclat des tissus. Sur une fenêtre placée à l’extrémité d’un corridor, quelques morceaux de charbon étaient encore plus négligés; mais ces informes échantillons d’un produit du sol étaient de temps en temps regardés avec un vif intérêt par un public d’élite, comme les représentants d’une exploitation considérable et d’une des richesses les plus précieuses de la Sarthe.
L’anthracite, car tel est le nom de la pierre noire dont il s’agit, est un combustible minorai qui s est revoie depuis environ un quart de siècle. Lesl’ensylvaniens, qui en possèdent trois bassins considérables, le connurent les premiers. Pendant que les escadres anglaises bloquaient leurs ports et privaient leu mil li 1 bouilles dont ils avaient coutume de s’approvisionner par mer, la nécessité leur suggéra l'idée d’utiliser un minéral do.nt la nature les avait il t ] et
l'embrasement fortuit d’un morceau d anthracite abandonne sur les bords du Schuylkill découvrit la propriété de cette matière jusque-là rebelle à tous les efforts. On sait que depuis ce temps la consommation de l’anthracite aux États-Unis a pris un développement extraordinaire; des manufactures il a passé dans les maisons particulières, et à Philadelphie, à New-York, à Baltimore, à Washington, il est, dans des poêles ingénieux, employé par toutes les familles aisées comme le plus commode des chauffages; des maîtres de forge même l’appliquent avec succès à la fusion des minerais de fer.
Or, ce combustible nouveau, qui comporte les mêmes emplois que le bois et la houille, et dent la découverte est pour l'industrie un gage
de sécurité et d’espérance, abonde dans la Sarthe ; le bassin d’anthracite, qui s’étend à la fois sur ce département et sur celui do la Mayenne est le plus vaste des deux grands bassins exploités en France, et fournit à lui seul les deux tiers de la production française. Sa décomerte date de 1815, et son exploitation de 1818. La rapidité avec laquelle celle-ci s’est développée est prodigieuse; car, après avoir fourni iîid tonnes en 1818, elle en a donné 15,392 en 1828, et en 1838, tonnes, ou 195,050 quintaux métriques ; elle est évaluée aujourd'hui à 400,000 quintaux métriques, c’est-à-dire qu’elle aurait doublé on quatre ans; et l’on assure qu’elle est à la veille de s’accroître encore, de nouvelles veines ayant été découvertes, et les concessionnaires se disposant à donner un large développement à leurs travaux.
Le progrès de cette exploitation est dû principalement à l’emploi qu'on en a fait pour la cuisson de la chaux, et à celui de la chaux pour l’amendement des terres. On compte déjà plus de 120 fours à chaux, dans les deux départements de la Sarthe et de la Mayenne. Celui de la Sarthe, en particulier, est extrêmement riche en pierres calcaires, et ne renferme pas moins de 151 carrières, sur lesquelles 44 donnent une chaux plus ou moins hydraulique, et 9 une chaux qui s’élève jusqu’au ciment, ou qui s’en rapproche : ce ciment, au dire des hommes de l’art, rivaliserait avec les plus renommés. Quoi qu’il en soit, la présence simultanée sur le même sol de l’anthracite et de la chaux a exercé une influence remarquable sur la prospérité du Maine ; l'adoption de cette dernière substance comme engrais y a accru considérablement l'énergie du sol, et n’y a produit rien moins qu’une révolution agricole, une pacifique et bienfaisante révolution.
11 n’est pas douteux que l’anthracite français, qui parait ne le céder en rien à celui de l’Amérique, ne soit propre a d autres usages, et ne puisse procurer d’autres avantages à la Sarthe. Il a trouvé déjà deux applications nouvelles sur le lieu même de son exploitation. Les concessionnaires ont employé récemment leur combustible à la cuisson des briques doubles, d’après le procédé belge ; le résultat de leur premier essai, qu’ils ont exposé, était très-imparfait encore, à cause de l’inexpérience des ouvriers, mais on attendait mieux du second essai; et si, comme tout porte à le croire, le succès est complet, les briques, qui se payent dans la Sarthe de 56 à 40 francs le mille, n’en coûteront plus que 12 à 15. Un nouveau procédé pour le chauffage des machines à vapeur au moyen de l’anthracite vient aussi d’être essayé aux mines de Sablé, et il y a parfaitement réussi : il avait été communiqué par 1 Imbile auteur d’un écrit sur les bassins d’anthracite et sur l'emploi de re combustible aux États-Unis, M. Michel Che\alier:ser\ice inappréciable, à la distance où la Sai llie se trouve; du littoral, et au moment où l'Angleterre élevait le droit d’exportation sur ses houilles !
Sablé est un centre d’exploitation non-seulement pour les antlira-
cites, mais encore pour les marbres, qui appartiennent aussi en comnll m aux deux départements limitrophes de ta Mayenne et de la Sarlhe. Je dois rendre cette justice aux habitants de Sablé, que si la nature les a libéralement dotés, ils ne négligent pas les richesses qu’elle a répandues autour d’eux. Les habitants de Sablé ont le feu sacré de l'industrie ; leur ville s’anime de plus en plus, et s’accroît chaque jour davantage, sous l’action fécondante du travail. L’esprit de progrès les aiguillonne au milieu de la prospérité. C’est ainsi que la compagnie des marbres, qui emploie cent quarante ouvriers, et qui met en mouvement trois cent soixante lames de scies, a, depuis un an et demi, par de coûteux sacrifices, réussi à exploiter de nouvelles carrières, et à tirer des entrailles de la terre un marbre plus précieux que le marbre noir, auparavant Punique objet de son extraction, un marbre à riches teintes roses, grises ou isabelios, qui, si l'on en juge par les tranches exposées, ne pâlit pas trop à côté de celui du Midi.
A peu de distance des échantillons d’anthracite, on voyait un tronc de pin entaillé, et les produits résineux obtenus des pins maritimes du département, avec les outils au moyen desquels ils en avaient été retirés. C’était pour la Saribe comme le symbole d'une industrie nouvelle et pleine d’avenir.
Au milieu de ses champs fertiles, la Sartheprésente des terrains sablonneux assez étendus, qui semblent attester la présence des eaux de la mer à une époque reculée; ils sont depuis un temps immémorial plaiilés de pins maritimes. De quelque côté que vous dirigiez vos pas en sortant du Mans, vous rencontrez des plantations de pins; c’est au bord d’une piniére que se trouvent ces fouilles récentes d'Alone, qui ont découvert les vestiges d’anciens bains romains ; c’est une piniére qui est le but de la promenade du mardi-gras, dite des Sapins, où l'aristocratie du pays vient tous les ans étaler son luxe d'équipages, comme dans un Loin:,champsmauceau; promenade séculaire, qui fut, dit-on, fatale aux jambes de Scarron. Jusqu’à nos jours, cependant, les pins de la Sarthe n’avaient eu d’aulre destination que d'orner la contrée de leurs rameaux verts, et, après avoir achevé leur carrière d'arbres, de servir à tous les usages auxquels le bois peut être employé; j’ajoute qu’ils fournissaient aux cheminées sartlioises ces petits cônes d’écorce qu’on appelle pommes de pin, lesquels s’enflamment avec une merveilleuse faeililé, et entretiennent un l'eu aelifet pétillant. Jamais l'idée n était venue d’exlraire de ces arbres les sucs qu’ils renferment, comme le font les Nonvégiens et les habitants des Landes, et tout ce que le pays consommait de produits résineux était acheté au dehors.
M. I efehvre des Allnys, ancien élève de l’École Polytechnique, conçu! le premier le projet d’arracher à ces arbres négliges la richesse intérieure qu'ils contiennent, et il se livra à des essais sur sa terre du Maurier. Pendant quatre années il a poursuivi son entreprise avec per-
sévérancc, et le succès l’a couronnée. Les doutes qui pouvaient subsister sur la possibilité d’introduire dans la Sarthc l'industrie de la résine sont dissipés aujourd'hui. 11 est établi que les pins de ce département fournissent des résultats aussi avantageux que ceux des environs de Mont-de-Marsan; des praticiens éclaires du departement dis 1 l’ont reconnu. Loin de nuire au développement de ces arbres, l'extraction do la résine leur donne plus de valeur pour les constructions ; seulement, les pinières doivent être éclaircies, de manière qu'il ne reste que sept à huit cents pins par hectare, et, lorsqu’ils ont atteint l’âge de vingt ans, on doit cesser de les élaguer. Déjà d’autres propriétaires commencent à traiter leurs pins dans ce but. Le jury de l’exposition, appréciant la haute utilité de cette nouvelle exploitation, a décerné à M. Lefebvre des Allays l’une des quatre médailles d’or dont il a disposé. Celui-ci, dont la santé était depuis longtemps altérée, n’a survécu que peu de jours à cet honorable témoignage.
De cette industrie qui surgit à peine, je passe à une autre, depuis longtemps enracinée sur le sol de la Sartbe, et qui est en plein rapport ; je veux parler de celle du chanvre et du lin, qui peut être envisagée sous trois rapports, la culture, la filature et la fabrication. A côté des anciennes traditions qui se maintiennent, je signalerai ici encore des tentatives heureuses de l’esprit novateur, et je rechercherai aussi la trace de la grande crise à laquelle cette industrie est en proie, depuis que les Anglais ont misa profit l’invention dédaignée en franco du Sartliois Girard.
La culture du lin est très-bornée dans la Sartbe, bien que les terrains qui y sont propres n’y manquent pas; là où elle existait, elle a succombé, avec le filage à la main, sous l'irruption des fils mécaniques anglais. Deux choses seraient nécessaires pour la relever : une amélioration notable dans le rouissage et dans la préparation du lin, et l’établissement de filatures mécaniques, qui servissent d écoulement aux produits des cultivateurs. Un des industriels les plus riches et les plus habiles de la Sarthe avait conçu, il y a plusieurs années, le projet d’une grande filature, qui, alimentée par la culture et alimentant elle-mômc la fabrication, complétât dans ce département l’organisation de l’industrie linière ; il recula prudemment devant l’impossibilité de soutenir la concurrence de l’Angleterre. J’ignore s'il a renoncé à cette idée, ou si une législation plus protectrice l’enhardira à la reprendre.
En revanche, la culture du chanvre est considérable; la Sartbe, sous ce rapport, ne reconnaît de rival que dans Maine-et-Loire, son voisin. La statistique agricole du royaume, présentée au roi en IS5S. évalue à 7,880 le nombre d’hectares qu’elle consacre à ce produit: j'ai tout lieu de croire que ce chiffre est maintenant bien au-dessous de la vérité. Le chanvre se cultive sur presque tous les points où le sol le
permet, surtout dans les vallées de l’Huisne et de la Sartlic, et particulièrement près du confluent de ces rivières ; chaque fermier en récolte une plus ou moins grande quantité, et cette plante est devenue la principale richesse agricole du pays. C’est depuis quinze ans que la culture du chanvre a pris dans la Sarthe ce développement si remarquable. Je puis affirmer, sur la foi d’un négociant bien informé, que dans le cours de cette période la production de ce filament s’est accrue dans la proportion de 1 à 8 ou 10 p. 100; et ce mouvement d'augmentation ne paraît pas être arrivé encore à son terme ; l’établissement de filatures mécaniques, les besoins de la marine marchande et ceux de la marine militaire garantissent pour longtemps aux chanvres de la Sarthe un écoulement avantageux et certain.
Les qualités qui distinguent ces chanvres furent longtemps mises en doute par les consommateurs. L’incertitude qui régnait à cet égard provenait de la négligence des fabricants de filasse, et de l’imperfection des procédés de peignage. Mais, depuis quelques années, de grandes fabriques ayant été créées au Mans, des moyens énergiques et nouveaux ont été employés ; le chanvre a été assoupli à l’aide d’un battage mécanique, et le peignage a été perfectionné. Le perfectionnement s’est étendu des chanvres destinés à la filature, à ceux destinés à la fabrication des cordages. M. Ïrotté-Delaroclie, un des habitants de la Sarthe les plus recommandables, est l’auteur de ces améliorations. Depuis ce moment, sur les marchés du commerce comme dans les arsenaux de l’État, les chanvres sarthois ont conquis le rang qui leur appartient, et il est reconnu maintenant que leurs filaments soyeux présentent à un plus haut degré qu’aucun autre chanvre de France la douceur, la finesse et la légèreté nécessaires à la fabrication de la toile, tandis que, pour les cordages, ils offrent l’importante propriété de s'imprégner aisément de goudron.
Cette prospérité de la culture du chanvre est un fait digne de remarque, au milieu de la crise de l’industrie linière et chanvrière. Ce n’est pas que les Anglais aient inondé le royaume de fils de chanvre ; ils se sont bornés jusqu’ici à filer le lin ; mais on ne peut nier que les fils d 1 n | grâce à leur régularité et à leur bas prix, n’aient empiété sur le domaine du chanvre, et que, dans la Sarthe comme ailleurs, les toiles de chanvre, ne se soient faites avec des chaînes de lin. Cette culture a dù à la supériorité de ses produits, non-seulement son maintien, mais son progrès.
Une filature mécanique pour le chanvre \ ient de se fonder à Tiouchesl'IIuisne, près du Mans. Alençon et Angers présentent en ce moment des essais analogues. Il semble donc que la France tente aujourd'hui la conquête do cette industrie, vierge encore. Le chanvre, par la longueur d par la dureté de ses fibres, se prête moins que le lin aux procédés du filage mécanique, qui l'avait jusqu’à présent délaissé ; et, comme je
le disais tout à l’heure, il a perdu du terrain devant le lin, qui, mieux filé et filé moins cher, ne tendait à rien moins qu’à s’emparer de Ionie la consommation. Si ces entreprises réussissent, comme il est permis de.l’cspércr, nous aurons lieu de nous applaudir de l’acquisition d’mie industrie dans laquelle nous aurons pris les devants, et qui trouve sur notre sol une matière première abondante et belle. Le chanvre, alors, reprendrait le domaine qui a été Usurpé sur lui; et, abandonnant au lin la consommation de luxe qui exige do la finesse, il ressaisirait toute la consommation usuelle qui veut de la solidité.
, Les fils de l'établissement de Bouclies-l’Huisne, filés mouillés, et ceux d’Angers, filés secs, étaient appréciés des connaisseurs à l’exposition du Mans. Le filage mécanique du chanvre semble posséder de belles chances de succès dans deux départements où la. matière première abonde, et où la fabrication des toiles est considérable. La filature sartboise, en particulier, paraît dirigée avec habileté et prudence; elle s’est fait une loi de n’aclieter le chanvre que peigné, au lieu de l’acheter brut aux cultivateurs; et par là elle s’épargne bien des pertes et des embarras sous lesquels des tentatives antérieures avaient succombé.
- L’exposition des tissus de lin et de chanvre était brillante, et bien faite pour inspirer aux habitants de la Sarthe un juste orgueil. Ils «avaient été.réunis dans un même salon,, et disposés avec goût. Si un étranger avait voulu juger, par cette exposition, du caractère de la fabrication sartboise, il aurait cru sans doute qu’elle produit infiniment plus de toiles Unes que de toiles communes, et il se serait étrangement trompé; car la vérité est que la production des secondes surpasse de beaucoup celle des premières. Une exposition n’est pas destinée à refléter, à résumer la fabrication d’iin pays, mais à mettre en évidence les innovations et les perfectionnements; et ce sont les toiles fines, il faut le dire, qui se sont perfectionnées dansées dernières années.
. Le département de laSai'tbe fabrique.donc dejx espèces de toiles, celles de lin, confectiounéesavecdcs fils mécaniques, et cèllesde chanvre, dont les chaînes sont .souvent en lin. Les premières appartiennent «à Frcsnay, àSillé-le-Guil!atimc et à Pont-Lieue; les secondes ont le Mans pour centre principal de fabrication, et s'étendent à tous les points du département. D'après une autorité respectable, le nombre des métiers employés au tissage îles unes ou des autres, après avoir éprouvé dans ces dernières années un accroissement rapide, devrait s’élever aujourd’hui à plus de 8,000. J'ai dit que, par son organisation, cette industrie se rattachai! intimement à l’agriculture; et, en effet, s’il existe dans la Sarthe quelques fabriques élablies sur une grande échelle, et si le (te sage y a ses chefs, la petite fabrication y domine, et la plupart des métiers sont mis en mouvement par de petits propriétaires de un, deux ou trois hectares, que l’on désigne sous le nom de bordages.
Les toiles du Mans pour emballages et sacs, les toiles fortes de Clià-
fy't
teau-du-Loir pour chemises et draps, si recherchées dans le Midi, celles de la Forte-Bernard pour fournitures militaires, celles de Mamers, ce centre si actif, etc., etc., tous ces tissus qui alimentent une eonsommalion vulgaire, et par cela même très-étendue, (dirent une importance supérieure, soit par le nombre de lamilles qu'ils font vivre, soit par le mouvement d’alfaires qu'ils occasionnent. Cependant, je i nclti î de préférence sur la fabrique de Fresnay, comme sur une nouvelle et intéressante création.
La fabrique de Fresnay fournit les toiles fines pour chemises, pour draps sans coutures, pour nappes et pour services de table; les toiles à tableaux forment pour elle une spécialité. Elle languissait dans une honnête médiocrité, lorsqu’il y a huit ans, M. le comte de Perreclic!, un de ces riches propriétaires, trop rares on France, qui occupent leurs loisirs non à accroître leur fortune dans des entreprises industrielles, ce qui serait une occupation fort louable, mais à encourager l’industrie par un patronage éclairé et des essais coûteux, lorsque M. le comte de Perrochel, dis-je, péniblement affecté de l’infériorité de ses compatriotes vis-à-vis des belges, se décida à visiter nos voisins, afin de s’initier à la connaissance de leurs procédés. 11 revint de Belgique avec une provision de beaux fils achetés à Courtrai, et résolut de les faire tisser. Un des meilleurs ouvriers du pays s’en chargea, et son coup d’essai fut un coup de maître ; il fabriqua une toile en deux tiers de laize de 120 portées (4,800 fils), et d’une rare perfection. 11 ne suffisait pas d’avoir un tisserand, il fallait former (les Pileuses. M. (1e Perrochel entreprit cette nouvelle tâche, cl réussit au delà de ses espérances; il obtint des fils dont le demi-kilo tirait *.18,070 mètres, ou 27 lieues cl: demie de 1 meneur. Begé, ab.rs, c’est le nom de son tisserand, lui fn des t -il-s en 130, 140 et même 100 portées : ce qui ne s’était jamais vu à Fresnay, où les plus belles toiles n’avaient été qu’en 9G portées, et avaient été considérées comme des tours de force. Devant do pareils résultats, les fabricants, d abord incrédules, ouvrirent les yeux, et s’animèrent d’une noble ardeur; M. de Perrochel leur distribua généreusement les rots de métal qu’il avait rapportés de Belgique , et une nouvelle industrie naquit à Fresnay.
L’introduction des fils mécaniques vint accélérer le mouvement. Accoutumes a se servir de fils extrêmement fins, les tisserands les employèrent sans hésitation ni tâtonnements. Par l'adoption de ccs (ils si réguliers et si peu chers, que le commerce leur apportait, ils étaient alïraudiis du soin de parcourir les campagnes pour acheter une matière première plus ou moins imparfaite. Depuis ce moment, la fabrique de Fresnay a pris un développement considérable. Tel fabricant qui occupait seulement 40 ouvriers il y a six ans, en occupe aujourd'hui ISO. Le bas prix des fils a opéré sur les toiles une diminution de prix des deux cinquièmes, et leur finesse a accru le nombre des portées de 80
à 160. Quant aux flleuses à la main, leur existence à toutes n’a pas élé compromise par l’emploi des fils mécaniques; car plus d’une femme qui gagnait 30 centimes par jour à filer le lin, gagne aujourd'hui 1 franc 20 centimes à le tisser. On ne peut donc nier que les fils anglais ne soient pour beaucoup dans la prospérité actuelle de Fresnay. Cependant, ses fabricants n’ont pas mal accueilli l’ordonnance récente de M. Cunin-Gridaine, laquelle, il est vrai, en déterminant d’une part un léger renchérissement sur leur matière première, a, de l’autre, protégé leurs produits contre l’invasion menaçante des tissus anglais.
Voilà comment, dans un coin du Maine, ont été suscités à la Relgique des rivaux qui ne la craignent plus aujourd’hui.
Les toiles élégantes de Fresnay occupaient une grande place dans le salon consacré aux tissus de chanvre et de lin. Au milieu, sur une grande table, étaient étalées les belles nappes et serviettes damassées deM. Quelquejeu,de Mamers; nouvelle conquête de l’industrie sarthoise. Ce fabricant habile, qui depuis une dizaine d’années poursuit avec un rare succès la fabrication des piqués de coton pour gilets, et qui y emploie quarante métiers à la Jacquart, remarqua il y a cinq ans, dans un magasin de Paris, quelques échantillons de linge de Saxe ; il les étudia attentivement, et résolut de fabriquer, lui aussi, ce linge ouvré et damassé. A l’œuvre depuis ce moment, il est arrivé, par une série d’essais, aux résultats les plus satisfaisants. Les produits de sa fabrique, qui est la seule de ce genre, non-seulement dans la Sartlic, mais dans tout le nord-ouest, sont remarquables à la fois par leur beauté et par leur bas prix : deux médailles d’or, à Tours en 1811, et au Mans en 1812, en ont constaté le mérite.
Une autre branche de l’industrie Iinière, le blanchiment, objet de plusieurs établissements situés sur le bord de l’Huisne, à peu de distance du chef-lieu, présentait aussi des perfectionnements que je dois mentionner. M. Marcellin Vétillard, un des industriels qui font le plus d’honneur à la Sarthe, livré depuis longtemps au commercoet à la fabrication des toiles, a entrepris d’importer en France le blanc parfait du fil, dont le monopole avait jusque-là appartenu aux Anglais; et, après deux ans d’études et de sacrifices, il y est parvenu dans sa blanchisserie de Pontlicuc. Les paquets de lils qu’il avait exposé iil lu-, ni rien à désirer sous le rapport de la blancheur.
Les autres tissus sont sans importance dans la Sarthe, depuis surtout que l’industrie des étamines, jadis florissante, y a disparu. Néanmoins, la dernière exposition a attesté la bonne direction de quelques efforts isolés dans la fabrication de certaines cotonnades et de certains lainages. Une industrie qui offre un caractère collectif par le nombre de ceux qui l’exercent dans la ville du Mans, et qui appartient spécialement aux classes populaires, intéressante par conséquent à un double titre, l'ébénisterie, a jeté un grand éclat, soit par la richesse et le bon goût de
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scs meubles, de ses rosaces et de ses parquets, soit par la bonne confection de ses billards, qui s’exportent dans un vaste rayon.
Dans la foule des industries qui s'étaient produites à l’exposition, j’en signalerai trois, qui, toutes distinctes quelles soient, ont cela du moins iin commun, qu’elles ont besoin, pour prospérer, d’un débouché étendu, et qu’elles se rattachent particulièrement aux besoins du culte ; cc sont les grosses horloges, les cloches, et les vitraux peints. Ces trois industries s’appliquent aux édifices publics en général et aux châteaux ; la dernière même peut s'introduire jusque dans les cabinets de travail et dans les boudoirs ; cependant, leur principale ressource, cc sont les églises. La maison du Seigneur est toujours l’édifice central dans la plupart de nos communes ; c’est de là que ces machines sonnantes, qu'on appelle des horloges, indiquent les divisions du temps à la population ; c’est de là que la voix sonore de l’airain s’élance, joyeuse ou mélancolique, pour annoncer les cérémonies religieuses, et pour appeler la foule au pied des autels ; c’est dans son sein que les verrières, cette tradition séculaire de l’art sacré, répandent un jour mystérieux et
La fabrication de la grosse horlogerie a reçu de M. Gourdin, habitant de la petite ville de Mayct, des perfectionnements signalés auxquels les hommes compétents ont rendu justice. M. Gourdin, enfant glorieux de scs œuvres, et chez qui la seule pratique a développé le génie de la mécanique, doit sa réputation à la première exposition du Mans en 1836; depuis ce moment , ses horloges ont été remarquées à l’exposition de Paris, et elles ont attiré l’attention de la Société d'Encouragement pour l'industrie nationale, qui l’a appelé dans son sein ; elles approvisionnent aujourd’hui quinze départements, depuis Chartres jusqu’à Quimper et à La itochelle. Une médaille d’or a récompensé l’auteur de ces mécanismes ingénieux. Un de ses amis, devant qui paraît s’ouvrir une brillante carrière, avait exposé des cloches d’une beauté de moulage incomparable ; les bas-reliefs en étaient si purs, qu’on eut dit qu’ils avaient été retouchés par le ciseau du sculpteur ; mais le fini du travail et la netteté du relief en étaient le moindre mérite ; ces cloches étaient surtout remarquables par l’intensité du son et par la justesse des accords Le fondeur habile ’ étudie depuis dix ans avec un soin particulier les perfectionnements que comporte la fonte des métaux et l’application aux cloches de la théorie des sons, et l’on reconnaissait aisément, à la perfection de ses produits, qu’il n’est point un artisan routinier. Enfin, un élève distingué de Sèvres 1 2 avait livré à la curiosité empressée du public plusieurs verrières sorties de l’établissement qu’il a fondé au chef-lieu de la Sarthe, le troisième qui se crée en France, indépen-
1 M. Bollée.
2 M. Fialoix.
damment de la manufacture de Sèvres, qui est le grand foyer de cet art ; elles soutiennent dignement l’honneur de cette moderne peinture sur verre, qui 3 restauré, en le surpassant, l’art des Jean Cousin et des Bernard de Palissy. Si je ne m’étais prescrit de me renfermer dans la Sarthe, j’insisterais Sur une autre industrie plus spécialement religieuse, qui vient de renaître, et sur les ouvrages véritablement admirables d’un simple menuisier d’Evron 1 , dans la Mayenne, qui a fait revivre Ja sculpture gothique, abandonnée depuis trois cents ans, et, sous une direction habile, a décoré de ses chefs-d’œuvre l’église de la communauté des sœurs d'Évrou, à laquelle il est attaché.
Le Mans réunit dans son sein ou dans sa banlieue la plupart des industries sarlhoises. Pour celles qui ont leur siège ailleurs, il est du moins le principal marché. C’est ainsi que, des extrémités du département, les tisserands viennent tous les vendredis apporter leurs pièces de toile à sa halle; et leur affluence s’est tellement accrue dans ces dernières an nées, qu’une halle spéciale a été jugée nécessaire, et est à la veille d’ètre construite. Le Mans est une ville essentiellement marchande; une vaste place, qui n’est à vrai dire qu’un marché ou un champ de foire, avec une grande halle à son milieu, voilà ce qui frappe le plus l’étranger qui la visite; et voilà aussi ce qui la caractérise. (1 ne s’y tient pas moins de cinq foires par an ; l’une d’elles est spécialement consacrée aux oignons. L’époque des foires est pour les habitants nonseulement celle des affaires, mais celle des plaisirs et des spectacles de toute espèce. Quand cette agitation périodique est arrivée à son terme, la ville retombe dans sa tranquillité, ou plutôt dans sa tristesse plus que provinciale. L’aspect morne qu’cllè présente alors tient surtout à son immense étendue, qui est celle d'une ville de soixante mille âmes, bien qu’avec les trois communes contiguës, qui n’en sont séparées que par abstraction, ellé ne contienne pas plus de la moitié de ce nombre; il tient aussi à l’irrégularité qui résulte de cet éparpillement des maisons dans tous les sens, et à la vétusté delà plupart; le vieux quartier qui s’étend . aux pieds de la cathédrale est d’une laideur repoussante , et il n’y a guère de maisons modernes et élégantes qu'à Sainte-Croix, qui s’augmente et s’embellit tous les jours, sous la direction du plus vénérable maire de France, M. le général Hogé.
Saint-Julien, la cathédrale, qui est posée fièrement sur une hauteur comme une citadelle, et dont le chœur est magnifique ; deux promenades, les plus jolies du monde; et une salle de spectacle ouverte celle année même, et une des plus coquettes entre les salles de départements, voilà ce que le Mans possède pour la satisfaction des yeux. Comme institutions, il a sa Société d’Agriculture et Arts, sa Société philharmonique, un asile des Aliénés, qui peut être cité pour modèle, une
1 M. Blotlièrcs.
fit
instruction prîmnirc bien organisée; une caisse d’épargnes, une caisse de secours mutuels entre les ouvriers imprimeurs, une société (le chant entre de jeunes ouvriers, dont, la voix pure et bien dirigée anime les rues le soir, comme dans une ville du Midi. 11 commence en ce moment à s’éclairer par le moyen du gaz. Il médile plusieurs projets deconslruction, une balle aux toiles, des fontaines publiques, un abattoir. 11 est entré hardiment dans la voie des améliorations, (prune paix bienfaisante a ouverte aux \ illos du royaume.
I,e département de la Saillie est un des plus avancés sous le rapport des voies de communication, du moins sous le rapport des rouies et des chemins. 11 doit celte supériorité à son ingénieur en chef, AI. Dumas. AI. Dumas a perfectionné l'art de l’entretien des routes, au moyen de l’emploi bien entendu du balai; cl cctlc idée, que l’expérience confirme, il en poursuit l’application avec ardeur; il a donné une impulsion remarquable à la viabilité départementale cl vicinale de la Sarthc. On trouverait difficilement une existence d meénicur plus belle que celle de M. Dumas. D’incontestables services lui ont valu la plus douce et la plus honorable des popularités; et le conseil-général déclarait récemment que le département lui doit les meilleures routes de France. Quant aux autres voies de communication, la Sartlie a été moins heureuse jusqu'à présent : elle se plaint amèrement, avec tous les départements du Maine et do la Normandie, de l’oubli dans lequel elle a été laissée parle ministre des travaux publics, et elle demande à grands cris la canalisation de la rivière qui la fertilise et qui la nomme. Cette rivière continuerait au nord de la Loire une grande ligne de navigation partant du pied des Pyrénées, laquelle serait ensuite prolongée par d’autres cours d’eau, d’un côté vers Caen, et de l’autre vers Rouen et le Havre. La Sartbe, enfin, a été privée par la loi des chemins de fer de la ligne de Paris à Nantes, dans la possession de laquelle elle espérait d’étre maintenue. Craignant alors de se voir rejetée en dehors du mouvement rapide qui animera le reste du pays, elle a reporté scs vœux et ses espérances sur la ligne de Paris à llrest, qui a obtenu une minorité imposante dans le Parlement; l’avenir, sans doute, ne les trompera pas.
Imprimerie de IIebkuver et Tunris, rue Lcmcrcicr, 24. Dalifpiollcs.