Exposition des uvres d'Eugène Delacroix
Le 13 août 1863, après une longue et cruelle maladie, mourait à Paris, un des hommes les plus illustres de notre époque, une des plus grandes gloires artistiques de la France : le peintre d'histoire Eugène Delacroix.
Cet homme qui, pendant quarante ans, avait passionné le monde entier des arts, est mort sans que des funérailles dignes d'un pareil génie, lui aient été accordées. Quelques gardes nationaux rendant honneur au Commandeur de la Légion d'honneur, quelques académiciens, accomplissant tant bien que mal une vieille coutume devenue un devoir, quelques paroles mal choisies, et ce fat tout.
Il appartenait à la Société nationale des Beaux-Arts dont il avait été un des premiers fondateurs, de rendre à cet immortel génie un éclatant hommage, et, peu de temps après sa mort, il fut décidé qu'un buste en bronze serait exécuté par M. Carrier-Belleuse et qu'une exposition de l'œuvre d'Eugène Delacroix serait faite dans les galeries mêmes de la Société.
On venait de faire la vente des œuvres du maître, on avait fouillé jusqu'au fond de ses cartons, pour en tirer jusqu'aux croquis les plus intimes, et sans discernement,
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sans respect de la gloire de celui qui venait de mourir, on avait livré aux enchères des œuvres destinées, certes, à ne pas être connues du public.
On n'eut pas d'ailleurs à se plaindre de cette façon d'agir, car tout fut acheté à un prix énorme ; une fièvre ardente de surenchère s'était emparée de ce monde parisien si versatil, qui n'ayant pas ménagé l'injure à l'artiste vivant, venait se disputer l'œuvre de l'artiste mort.
Malgré quelques opinions contraires, il était urgent de faire immédiatement l'exposition des œuvres d'Eugène Delacroix, on avait été certainement frappé du travail prodigieux de ce peintre, mais un moment de réaction survenant, on eut été bien, aise peut-être de s'emparer des ébauches éparpillées à la vente pour s'en faire des armes contre sa gloire.
Une commission fut donc à l'instant formée , sous la présidence de M. le comte Walewski et de M. Théophile Gautier, dirigée par M. Louis Martinet, et composée de MM. le marquis Maisons, le baron Rivet, Robert-Fleury, Desvalières, Didier, Emile et Isaac Pereire, Cabanel, Pils, Riesener, de Rudder, Puvis de Chavannes, Ziem, Barrias, Aimé Millet, Carrier-Belleuse, Charles Blanc, Olivier Merson, Ph. Burty, Haro, Paul de Saint-Victor, Jobbé-Duval, et Andrieux.
Des demandes de tableaux furent adressées à M. le Surintendant des Beaux-Arts , aux maires des villes de province, aux conservateurs de musées, et aux nombreux amateurs, que l'on savait posséder des tableaux d'Eugène Delacroix.
Nous sommes heureux de constater ici que la commission a rencontré peu de défections et, sauf quelques vanités blessées, ou quelques haines survivant à la mort, sauf
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aussi quelques petitesses de clocher, les sympathies les plus grandes et les plus complètes ont répondu à son initiative.
II faut en première ligne remercier M. le Surintendant des Beaux-Arts, qui a mis à la disposition de la commission tous les tableaux d'Eugène Delacroix, appartenant aux musées du Luxembourg et de Versailles.
Puis aussi les maires des villes de province, qui, sur le rapport intelligent du conservateur de leurs musées, ont envoyé leurs tableaux.
Puis , enfin , it faut encore remercier les amateurs qui ont envoyé à la commission plus de deux cents tableaux et dessins. Quelques-uns se sont séparés de collections d'un prix inestimable, le catalogue donne leurs noms, mais je veux, ici, tout d'abord, leur exprimer la vive reconnaissance de la Société nationale des Beaux-Arts.
L'exposition de l'œuvre d'Eugène Delacroix, grâce à un si généreux concours, est splendide. La commission a voulu qu'elle ouvrit le jour même de l'anniversaire de sa mort; il lui a paru que cette exposition destinée au plus grand retentissement, consacrant hautement, par son importance et son choix, son génie, ne pouvait mieux être placée qu'à cette heure.
Eugène Delacroix n'est plus contesté, grâce à Dieu ; si un doute pouvait encore survivre, il serait à tout jamais effacé, par l'exposition des œuvres admirables qui viennent d'être réunies et livrées au public.
Delacroix (Ferdinand Victor Eugène) était né à Gharenton Saint-Maurice, près Paris, le 26 avril 1798.
Son père (Charles Delacroix) avait siégé à la Constituante, il avait été pendant deux ans ministre des relations extérieures sous le Directoire; il mourut préfet de Bordeaux.
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Enfant, Eugène Delacroix échappa trois fois à la mort. II vécut à Marseille et à Bordeaux jusqu'en '1 805, époque de la mort de son père; sa mère l'amena à Paris, et il entra au collège Louis-le-Grand.
Eugène Delacroix fit de très-brillantes études, mais sa vocation le portant irrésistiblement vers les Beaux-Arts, il entra dans l'atelier de Guérin, et suivit, les cours de l'École des Beaux-Arts.
Ce fut au Salon de 4 822 qu'il exposa pour la première fois. Son tableau représentait le Dante et Virgile conduits par Phlégias, et traversant le lac qui entoure les murailles de la ville infernale de Dite.
Ce n'est pas ici la place de faire une appréciation de cette superbe peinture, mais je ne saurais résister au désir de citer, bien que d'autres l'aient déjà fait, ce que M. Thiers, alors rédacteur au Constitutionnel, écrivait à cette époque : « Je ne sais, disait-il, quel souvenir des « grands artistes me saisit à l'aspect de ce tableau, j'y re- « trouve cette puissance sauvage, ardente, mais natu- « relie, qui cède sans efforts à son propre entraînement. »
Le succès d'Eugène Delacroix fut complet et cependant, chose curieuse, ayant peu de temps après concouru pour le prix de Rome, il fut classé le soixantième, c'est-à-dire le dernier; c'est que déjà les professeurs et les académiciens routiniers étaient effrayés' de ce tempérament libre, ardent, violent, qui cherchait à briser les liens dont on voulait l'enchaîner.
Mais Eugène Delacroix avait une âme de fer que rien n'abat et ne désespère, il accepta la lutte, et il l'a soutenue pendant quarante ans, sans un seul moment de lâche concession ; il en est sorti vainqueur, mais le corps brisé, épuisé, dévoré par un travail de géant.
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La suite des compositions d'Eugène Delacroix forme un œuvre colossal. Son immense génie, qui lui avait permis d'assimiler à ses propres moyens, les moyens des maîtres qu'il avait religieusement étudiés, sans que toutefois il perdit jamais son individualité, n'avait ni bornes, ni préférences.
Delacroix, en effet, a peint tous les pays, l'occident et l'orient, a traité tous les genres et toutes les époques, le christianisme et la mythologie, l'histoire et les allégories, les portraits, les animaux, les marines, les fleurs et les fruits.
Personne n'a été plus poëte et n'a su rendre avec plus de sensibilité et de grandeur la poésie des autres. Gœthe, Schiller et Shakespeare, ont été traduits par lui avec une fraîcheur de pensée et une vérité d'expression saisissantes.
Eugène Delacroix avait l'adoration du beau, il le comprenait et le recherchait avec frénésie. Mais le beau ne veut pas dire le joli et le maniéré, aussi les gens à tempérament débile qui forment la majorité des hommes, ont-ils longtemps crié à l'horrible, sans vouloir reconnaître ce qu'il y avait dans les œuvres de ce maître de puissant et de sublime, de vraiment beau enfin, qu'il faut cependant bien reconnaître à l'émotion profonde qu'elles inspirent.
L'École anglaise, qui avait la première donné l'élan vers le romantisme, avait nécessairement frappé tout d'abord l'imagination ardente d'Eugène Delacroix; il s'inspira des œuvres de Bonington, de Constable et de Turner, travailla beaucoup ensuite avec Géricault et Poterlet, étudia surtout Rubens, mais conserva intacte sa vigoureuse individualité.
On a bien voulu reconnaître à Delacroix les grandes
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qualités d'un coloriste, on a nié sa valeur de dessinateur; l'Exposition ouverte aujourd'hui donne le plus éclatant démenti à cette assertion ignorante ou mensongère.
Delacroix est aussi un grand dessinateur; non pas dans l'acception vulgaire du mot, mais dans son expression vraie.
Cerner un contours d'une ligne maigre et faite à la pointe d'un crayon effilé, ne constitue le dessin que pour des juges à vue étroite; mais donner le mouvement, négliger le détail, pour former une masse vivante qui semble palpiter sous l'influence d'une pensée active, c'est là aussi du dessin. Lorsque Delacroix désarticule un membre, ou semble briser un torse, il faut Atre bien pauvre d'esprit pour croire qu'il le fait par ignorance; comme Michel-Ange, comme Raphaël lui-même, il exagère pour forcer les yeux à saisir sa pensée. Il anime les êtres qu'il crée du feu de son génie, l'enthousiasme déborde de toutes parts. C'est la vie, c'est une âme donnée à chacun d'eux.
Il aurait pu aussi faire œuvre de patience, dessiner le trait; il n'ignorait rien de son art, il avait étudié la nature et les vieux maîtres, tout lui avait été révélé. Qu'on ne crie donc jamais à l'ignorance en face d'un pareil génie, génie sévère et que ceux-là seuls peuvent en entier comprendre, qui sont capables d'audace et d'élévation.
Comme tous les hommes vraiment forts, Eugène Delacroix était initié à tous les arts, et personne n'a dit ou écrit sur la peinture, la poésie et la musique, de plus charmantes, de plus belles et de plus sincères choses; personne non plus ne l'a fait dans un style plus élégant et plus mesuré.
Eugène Delacroix s'est littéralement tué à force de tra-
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va i I . Pâle et nerveux, souffrant sans cesse, il domptait le mal à force d'énergie. On reste étonné que sa délicate organisation ait pu lutter aussi longtemps.
Il se levait de grand matin et travaillait jusqu'à trois heures sans prendre aucune nourriture. Gardé pour ainsi dire à vue par sa gouvernante, Jenny Leguillou, qui avait pour lui un dévouement aveugle, sans bornes, poussé jusqu'à l'adoration, on parvenait difficilement jusque lui. Il avait d'ailleurs horreur des importuns, des bavards et des flatteurs maladroits, et sa raillerie et sa finesse, tempérées toutefois par une excessive distinction, savaient au besoin le débarrasser des visiteurs trop nuls ou- trop curieux. Diplomate très-habile, ce qui est bien excusable puisqu'il a passé sa vie à se défendre, il avait au suprême degré l'art de plaire et de convaincre ; aussi était-il très-recherché dans le meilleur monde, et adoré dans celui qui met l'intelligence avant toute autre chose.
En le regardant, on devinait du premier coup d'oeil une organisation d'élite. Qui l'avait vu une fois n'aurait pu oublier son front haut et puissant, ses sourcils épais, ses narines palpitantes, ses yeux noirs et brûlants, ses lèvres fines et pincées, la forme de son menton, dont la fermeté lui donnait presque un caractère de dureté, et la beauté de ses grands cheveux noirs.
Comme tous les hommes de génie, il a vécu adoré des uns, exécré des autres, il a terrassé la sottise et l'envie. Mais il est mort à la peine , épuisé par l'ardeur de sa pensée et par l'amour effréné du travail. Au moins a-t-il eu dans sa vie la joie d'arriver aux honneurs en passant sur le corps des sots et des jaloux.
Eugène Delacroix avait été nommé chevalier de la Légion d'honneur en '1831, officier de l'ordre en 1846, corn-
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mandeur en 4 855, époque à laquelle il obtint la grande médaille à la suite de l'Exposition universelle.
L'Institut lui-même ne put résister à ce courant de succès et de gloire et lui ouvrit ses portes en 4 857.
Il n'est donc plus à cette heure besoin de lui rendre justice ; depuis longtemps justice est rendue, il ne faut que couronner un génie qui vécut pour la plus grande gloire de la peinture française.
C'est dans ce but que l'Exposition des œuvres d'Eugène Delacroix a été organisée par la Société nationale des Beaux-Arts, qui espère n'être pas restée au-dessous de la tâche qu'elle s'était imposée.
d'arpentigny.