Et eril difs unaquîe nota f>«it Do^no, non dies reque
S32 VIE DK jIsus.
Que venez-vous d'entendre, Messieurs? Kst-ce l'Évangile? Non. C'est la préparation plusieurs fois séculaire des pages émouvantes que vous avez lues maintes fois, et que vous lirez, bientôt encore, pendant les jours de la sainte semaine. N'est-ce pas à s'y méprendre? Rien n'est omis des péripéties et des circonstances du drame douloureux de la passion et de la mort du Christ. Tout l'Évangile est dans les oracles. La haine gratuite des princes du peuple et des prêtres, leurs ténébreuses conjurations, l'accord des juifs et des gentils, la peinture du traître qui livre son maître , le prix et le châtiment de sa trahison, la dispersion des apôtres restés fidèles, l'insolence et la fureur des bourreaux, la patience et la douceur de la victime, ses humiliations, ses angoisses, ses douleurs, les convulsions et le deuil de la nature.
Quelle merveille que cet accord frappant des prophéties et des événements dans une même infortune! Et cela, juste au déclin de cette semair^e fameuse qu'avait si clairement indiquée le prophète Daniel. Vous ne me direz pas.
nox ; et in tempore Tesperi erit lux. (Zach., cap. xiv, 7.
Messieurs, que le hasard a créé celle harmonie, car vous connaissez, aussi bien que moi, l'impuissance de celle abstraclion, qui ne peut être invoquée que par des esprils légers. D'un .uilre côté, prétendre que Jésus -Christ, en homme habile, a pu préparer par un long et patient artifice l'accord des oracles dans sa inort, c'est oublier que l'homme n'est maître que de ses propres déterminations, et que mille passionSjdontle Christ, s'il n'était qu'un homme, ne pouvait régler l'explosion et les mouvements, sont engagées dans le drame où il succombe. Enfin, accuser les adorateurs du crucifié d'avoir établi, après coup, un parallélisme arbitraire entre les oracles et les événements, c'est faire litière d'une tradition authentique qui, longtemps avant l'ère nouvelle, vénérait, dans le canon des Livres saints, des textes mystérieux condamnés pour la plupart à n'être que des non sens, si on ne les applique aux souffrances et à la mort du Sauveur.
Ni le hasard, ni l'industrie humaine n'ont donc pu joindre ensemble les prophéties et les faits. Évidemment Dieu est là, et son intervention est d'autant plus manifeste que tout ce qui
231 ME DR JKSUS.
était prôv-u s'accomplit contre toute pi'évisioii. Jésus est pris d'angoisses terribles; la tristesse, Fennui, la peur, se sont donné rendez-vous en son cœur brisé. Près de niourir dans les tourments de cette lutte intérieure, il s'écrie : Mon Père, faites que ce calice s'éloigne de moi! Qui Teût prévu? Lui, qui annonçait avec tant de calme les jours néfastes de sa passion; lui, qui paraissait si certain de sa douloureuse mort, si assuré du genre de supplice qui lui était destiné; lui, qui désirait avec tant d'ardeur le baptême de son sang. — Jésus est trahi par un de ses disciples, renié par un autre, abandonné partons. Qui l'eût prévu? Lui, qui avait entouré lessiensde tant d'amour et en avait fait les compagnons de ses travaux, les associés de sa puissance, les témoins de ses prodiges et de sa sainte vie. — Jésus est condamné à la mort infâme des esclaves. Qui l'eût prévu? Quand les juifs étaient si fiers encore de leurs privilèges, si inquiets des envahissements de la puissance romaine ; quand une loi, entourée d'un respect jaloux, avait déterminé le genre de supplice qu'ils devaient infliger. — Jésus-Christ souffre et meurt dans des circonstances qui accusent une
haine aveugle et implacable du peuple, aussi bien que des grands. Qui l'eût prévu? Lui, qui avait passé en faisant le bien; lui, qui venait d'entrer en triomphe à Jérusalem, salué par les hosannah de la foule ivre d'admiration et de joie. Rien ne pouvait être prévu d'une manière prochaine, et cependant tout a été prévu de loin, tout a été dit, tout a été écrit. Les oracles rencontrent devant eux, non seulement l'éloignement des siècles, mais l'invraisemblance. Ils franchissent ces deux obstacles, pour se rassembler dans la mort du Christ, et s'accorder avec toutes les circonstances de cette mort. II faut donc dire avec l'apôtre saint Pierre : ce Tout cela s'est fait par un dessein arrêté de la prescience de Dieu : y>Hî0ic deflnito consilio etprœscientia Dei traditum, per manus iniquorum af figent es, interemistis ^
Encore une fois, Dieu est là; mais dans quelles conditions. Messieurs? Est-ce un maître qui manie et triture, à son gré, une créature inoffensive, sans connaissance des desseins qu'on a sur elle? Jésus-Christ n'est-il qu'une
\. Act., ci\\), II, 2;^
victime innocente, qui subit avec résignation les rigueurs d'une volonté plus forte que la sienne? Est-ce Job ou quelque chose de plus grand? Appliquez- vous ici, nous sommes au nœud du prodige.
Les oracles, qui annoncent avec une si merveilleuse clarté la mort du Christ, ne se taisent pas sur l'éminente qualité de sa personne. Ils Font appelé le juste persécuté, le grand lépreux, l'homme des douleurs; mais, aussi, l'engendré de Dieu, son Fils éternel, son Christ, Emmanuel, Dieu avec nous. Notre profane raison ne peut séparer ce que Dieu a uni dans sa prescience. La mosaïque prophétique n'est complète que si nous y mettons la divinité du Sauveur. Mais, quand bien même les oracles se tairaient sur ce point, Jésus-Christ a parlé. Tout à l'heure, en plein tribunal, il répondait aux adjurations du grand-prêtre: « Tu l'as dit, je suis le Fils de Dieu. » Ce qu'il affirme si solennellement, il le prouve par la souveraineté dont il use à l'égard des oracles. Il n'en subit pas, à l'aveugle, l'inexorable empire; mais il va les chercher dans l'ombre des siècles les plus reculés, il les saisit en maître qui a conscience
LE MAllTYR. 237
de tout son pouvoir et qui voit d'un seul coup d'œil le passé, le présent et l'avenir. Écoutez-le, cet homme que l'impiété nous montre emporté par la fatalité des événements : il sait tout ce qui a été dit de lui ; il s'attend à la haine, à l'injustice, aux violences de ses ennemis, à la trahison, au reniement, à l'abandon de ses disciples, aux douleurs de la flagellation, à la mort ignominieuse de la croix. « J'ai fait des œuvres merveilleuses, dit-il, afin que ce qui a été écrit de moi dans la loi s'accomplisse : Ils m'ont haï sans sujet *. — Nous allons à Jérusalem, et tout ce qui a été écrit par les prophètes touchant le Fils de l'homme va s'accomplir. II sera livré aux Gentils et traité avec dérision : on lui crachera au visage ^ . En vérité, en vérité, je vous le dis, l'un
1. Si opéra non fecissem in eis quae nemo alius fecit, peccaium non haberent : nunc autem et viderunt et me et Patrem meum, sed ut adimpleatur sermo qui inlege eorum gcriptus est : quia odio habuerunt me gratis. (Jean., cap. xv, 24, 25.)
2. Ecce ascendimus Jerosolymam, et consummabuntur omnia qnae scripta sunt per prophetas de Filio hominis, Tradetur euim gentibus, et illudetur, et flageliabitur, et conspuetur. (Luc, cap. xviii, 31, 32.)
238 VIB DE JÉSUS.
de vous me trahira*. — Mon Père, j'ai conservé ceux que vous m'aviez donnés, et aucun d'eux n'a péri, si ce n'est le fils de perdition, afin que l'Écriture soit accomplie *. Vous serez tous scandalisés cette nuit à mon sujet, car il est écrit : Je frapperai le pasteur et les brebis du troupeau seront dispersées ^ Pierre, Pierre, Satan va vous cribler comme le froment; et toi, avant que le coq chante, tu me renonceras trois fois *. — Le Fils de l'homme sera livré aux princes des prêtres et aux scribes; ils le condamneront à la mort et ils le livreront aux Gentils, pour qu'il soit flagellé et crucifié ^. >
1. Amendico vobis, quiaunus vestrum me traditurus est. (Matth., cap. xvi, 21.)
2. Quos dedisti mihi, custodivi et nemo ex eis periit nisi filius perditionis, ul scriptura impleatur. (Joan., cap. xvii, 12.)
3. Omnes vos scandalum patiemini in me in ista nocte, scriptum est enim : Percutiam pastorem et dispergentur oves gregis. (Matth., cap.xxvi, 21.)
4. Simon, Simon, ecce Satanas expetivit vos ut cribrarel sicut Iriticum... non cantabit hodie gallus donec 1er abnegesnosseme.(Luc.,cap.xxn, 31, 34. Matin., cap. xxvi, 34.)
5. Filius hominis tradetur principibus sacerdotum et scribis, et condemnabunt eum morte, et tradent eum gentibus ad illudendum, et flagellandum, et crucifigendura. (Matth., cap. xx, 18, 19.)
Messieurs, quelle admirable science, quel magistral pouvoir se révèle en ces paroles ! On comprend que le Christ, si bien informé du passé et de l'avenir, ose répondre au grand-prêtre : « Tu Tas dit, je suis le Fils de Dieu. y> Gela se voit à la manière dont il sait tout, dont il prévoit tout, dont il ordonne tout, dont il s'applique tout ce qui a été écrit, dont il écarte des prophéties ce voile mystérieux qui est leur naturel vêtement, pour les mettre en pleine lumière.
Un mot suprême, 6 mon Jésus, un seul mot résume cette preuve éclatante de votre divinité : c'est le consummatum est qui s'échappe de votre bouche mourante. Ceux qui n'y entendent qu'un adieu vulgaire à la vie, n'ont ni l'intelligence de l'histoire, ni le sens du sublime. Moi, qui ai parcouru toutes les étapes de l'antiquité sacrée pour y chercher ce que les inspirés de Dieu ont dit de vous, moi, qui viens d'entendre vos oracles, je vois jaillir dn consummatum est tous les feux réunis del'esprit prophétique, partant de leur source même. Du haut de la croix, vos yeux languissants contemplent le passé ; le sang qui les inonde n'en
peut afTaiblir l'infinie pénélralion; d'un seul regard vous voyez tout ce qui a été dit, tout o qui a été écrit, et vous mettez le sceau à la dernière rencontre des oracles et des événements par ce grand cri : ((. Tout est consommé ! :» Oui, tout est consommé : riniquité des hommes est consommée, vos douleurs sont consommées, et, avec elles, les prophéties sont consommées. Constimmatum est : Tout est consommé, et vous êtes Dieu.
Nous allons oublier les siècles, Messieurs, et nous recueillir dans le récit que les Évangélistes nous ont laissé de la mort du Sauveur, pour y découvrir, en de nouveaux prodiges, une nouvelle preuve de son affirmation.
Je vous ai montré dans notre dernière conférence que l'histoire de Jésus-Christ, prise dans son ensemble, contient une démonstration victorieuse du dogme fondamental sur lequel repose toute sa doctrine, parce qu'elle est pleine d'œuvres merveilleuses, dont il invoque l'auto-
LE MAUTYR. 241
rilé divine à Tappui de sa parole. Mais ne tenons aucun compte, si vous le voulez bien, des trois années qui se sont écoulées depuis que le Christ a commencé sa prédication, et allons le trouver au jardin des Oliviers, où il s'est réfugié en attendant l'heure du monde et des puissances de ténèbres; supposons que, là, il nous apparaît pour la première fois, et suivonsle jusqu'à son dernier soupir.
Il est bien tel que l'a dépeint le prophète : l'homme de douleur, le dernier des mortels, le grand lépreux, humilié, méprisé, broyé sous le coup d une incompréhensible colère. C'est le maudit par excellence, c'est la malédiction faite homme *, selon l'énergique expression de l'Apôtre. Le voyez-vous courbé, anéanti sous le poids d'une mortelle tristesse? Entendezvous les gémissements de son âme désolée? La terre est baignée de ses larmes, de ses sueurs et de son sang. Il se plaint à Dieu, il appelle ses disciples endormis, il a peur d'être seul. L'ennemi arrive, il se livre: et on l'entraîne au
1. Ghristus nos redemit de maledicto legis, factus pio nobis maledictum. (Galat., cap. m, 13.)
tribunal du grand-prôtre. —Trahi, renié, abandonné parles siens, il ne voit plus que des visages irrités. On le bafoue, on le traite comme le plus misérable des hommes. On le fait comparaître devant un païen, qui voit son innocence et qui le condamne par lâcheté au supplice des esclaves. Il est battu de verges, couronné d'épines, insulté comme un roi de comédie. Son corps n'est plus qu'une plaie, et cependant on le charge de son gibet et on le conduit, entre deux scélérats, au lieu de son supplice. On le cloue sur la croix, on l'enlève, on l'injurie jusqu'à son dernier moment. Le ciel paraît l'abandonner; l'air retentit de ses cris de détresse; il expire déshonoré. — 0 cadavre sanglant et meurtri ! ô Christ défiguré ! Serais-tu l'infortuné dont il a été écrit : « Maudit soit celui qui pend au bois d'infamie! » Maledictusquipendetin ligno *! Oui, Messieurs, oui, c'est lui; mais, ne vous scandalisez pas de ses souffrances et de son déshonneur; lisez les lignes admirables que l'impiété efYace pour décourager votre foi. A côté des larmes et da sang, voyez les miracles.