‹ Exposition du dogme catholique (volume 2)Chapitre 89 sur 89 · Cor., cap. xv · texte numérisé non relu

Cor., cap. xv

3. Si quis non confitetur Dei Verbum passum carne, et crucifixum carne, et mortem carne gustasse, factumque primogenitum ex mortuis secundum quod vita est et vivificator est Deus, anathema sit.

Eî Ti; oux ùjJLoXoyeî xbv toO 0eoO Aoyov TraôovTa dapxi, xài effçaupa>{)i.£vov aapxt, xol 6avaT0'j ye'jc-aixevov (rapxt, yeyovoTa Te,

comme de son corps, il ressuscitera, « nous ressusciterons tous :» Omnes quidem resurgemusK Dès à présent, le Christ ressuscité accomplit en nous un travail mystérieux, qui nous prépare à notre suprême transformation. C'est notre âme qu'il épouse et qu'il vivifie; mais il l'épouse et la vivifie avec son douaire, son patrimoine, le tabernacle de sa vie, le corps. Il la fait si vivante, qu'il lui donne le pouvoir d'appeler un jour à elle tous les éléments dispersés de la chair détruite, et de Id configurer à sa très pure substance et à ses glorieuses qualités. La mort assouvit en vain ses fureurs sur notre chair, elle ne peut ravir à notre âme la force centrale vers laquelle graviteront, à un moment donné, tous les atomes de ce qui fut nos corps. L'heure venue, le Christ ressuscité, vrai soleil de vie, fécondera le chaos informe qu'ont fait les siècles et la mort. De tous côtés, il réveillera ce qui reste de nos chairs et de nos os disparus. Les deux moitiés du genre humain

«pa)T&TOXov Ix Ttov vftxpwv, xaôb Çwyi xi laxi xoi ÎJtoouoibç toç Qsbc* «vàO£[xa ï<jzui. (Synod. Ephes. Œcum. III. can. 12.) 1, ICor., cap. XY. 51.

32i yiE DE JÉSUS.

se rejoindront, et nos corps se lèveront, a <lil le prophète, comme une grande, grande, grande armée. Tout se tiendra si bien dans ces édifices divinement restaurés, que rien ne pourra plus ni les ébranler, ni les diviser, ni les détruire, et la voix sonore des ressuscites jettera à la face de la mort cette suprême ironie : « 0 mort, où donc est ta victoire ?))f76î est mors Victoria tua * ?

Envahi par les bienfaits de la résurrection, l'homme les communique au corps social dont il fait partie. Voilà pourquoi. Messieurs, nous voyons, après le triomphe du Christ, les peuples sortir des tombeaux de Terreur et du vice où ils avaient été ensevelis pendant de longs siècles, et former cette glorieuse Église à laquelle le Sauveur a promis une participation de son éternelle vie. Dans cette Église, il y a des jours de passion et de mort apparente, mais tout finit par un alléluia. Consolez-vous donc, vous qui portez le nom du Christ, et ne redoutez rien des colères de nos pharisiens de la liberté et de nos modernes

1 Summ. theol. III. P. quaest. 56 a. 1. Utrum reiinrectio Christi sit causa resurrectionis corporiim.

LE TRIOMPHATEUR. 32ù

gentils. Leurs décrets n'auront pas plus de force que le sceau de TÉtat imposé à la pierre sépulcrale, sous laquelle on prétendait étouffer le vainqueur de la mort. Tout ce qui est du Christ ressuscitera comme lui.

Seigneur Jésus, merci des bienfaits de votre résurrection. C'est pour y mettre le

1. Les bienfaits de la résurrection, que nous venons d'exposer, ont été décrits par saint Thomas dans son bel article : Utrum fuerit necessarium Christum resurgere? ^

Respondeo dicendum quod necessarium fuit Ghristum resurgere, propter quinque : Primo ad commendationem divinœ juslitiae.... Secundo ad fidei nostrae instructionem; quia per ejus resurrectionem confirmata est fides nostra circa divinitatem Ghristi, quia, ut dicitur : Il Cor. ult. etsi crucifixus est ex infirmitate, sed vivit ex virtute Dei. Et ideo I. Cor. xvi, dicitur. Si Christus non resurrexit, inanis est praedicatio nostra, inanis est et fides nostra. Et in Psalmo. xxiv; dicitur; Quae utilitas in sanguine meo, id est in effusione sanguinis mei, dum descendo, quasi per quosdam gradus malorum, in corruptionem? Quasi dicat nulla; si enim statim non resurgo, corruptumque fuerit corpus meum, nemini annuntiabo, nullum lucrabor, ut Glossa exponit; tertio ad sublevationem nostrae spei : quia dum videmus Ghristum resurgere qui est caput nostrum, speramus et nos resurrecturos; Unde dicitur I ad Gorinth. xv : Si Ghristus prœdicatur quod resurrexit a mortuis, quomodo quidam dicunt ia vobis quoniam resurrectio mortuorum non est? Et Jobu XIX : dicitur : Scio scilicet per certitudinem fidei, quod re-

comble qu'emporté par votre puissance, et suivant les lois des natures glorieuses, vous montez, escorté des captifs de votre amour, au-dessus de tous les corps célestes, jusqu'à ces portes éternelles que les anges abaissent devant vous *. Traversant ces saintes hiérarchies, votre humanité, imbibée de vie divine, pénètre jusqu'à l'inaccessible sanctuaire où Dieu vous a préparé le trône de sa droite *. Là, vous jouissez de l'éternel repos préparé

demptor meus, id est Christus, vivit à mortuis resurgeiis ; et ideo in novissimo die de terra surrecturus sura : reposita est haec spes mea in sinu meo ; quarto ad informationem vilae fidelium, secundum illud Rom. vi : Quomodo Christus resurrexit a mortuis per gloriam Patris, ita et nos in novitate vitae ambulemus; et iiifra : Cliristus resurgens ex mortuis jam non moritur : ita et vos existimate mortuos quidem esse peccato, viventes autem Deo; quinto ad complementum nostrae salutis : quia sicul per ioc quod mala sustinuit humiliatus est, moriendo ut >os liberaret a malis ; ita glorificatus est resurgendo ut nos promoveret ad bona, secundum illud : Rom. vi : traditus est propter delicta nostra, et resurrexit propter justificationem nostram. (Summ. theol. III. P. quaest. 53. a. 1. c.)

l.Cf. Summ. theol. III. P. quœst. 57 a. 4. Uirum Christus ascenderit super omnes cœlos?

2. Cf. Summ. theol. III. P. quaest. 57 a. 5 : Utrurn corpus Christi ascendit super omnem creaturam spiriiualemf

LE TRIO.MHiATEUH, 327

par vos combats; là, vous prenez part à Ja béatitude, à l'autorité, à la puissance de votre Père*; là, vous achevez l'œuvre de notre salut; là, vous faites appel à notre foi, à notre espérance, à notre amour, à nos adorations; là, précurseur diligent et dévoué, vous nous préparez une place, nous montrant la voie que vous avez suivie et les générations bienheureuses que vous avez délivrées de la puissance de Satan; là. Pontife miséricordieux, vous montrez vos plaies, et faites plaider, en notre faveur, les souffrances et les mérites de votre passion et de votre mort; de là, vous répandez sur nous tous vos dons ^;'de là, en-

1. Cf. Summ. tîieol. 111. P. Totam quîBstionem58,Des^5sione Christi ad dexteram Patris.

2. Ascensio Christi est causa uostrse salulis diipJiciler uno modo ex parte nostra, alio modo ex parte ipsius. Ex parte quidem nostra in quantum per Christi ascensionem mens nostra movetur in ipsum : quia per ejus ascensionem (sicut supra dictum est) : primo quidem datai locus fidei, secundo spei, tertio charilati, quarto etiam per hoc reverentia nostra augetur ad ipsum, dum jam non cxistimamus eum sicut hominem terrenum, sed sicut Deum cœlestem : sicut etApostolusdicit.il ad Corinth. v: et si cognovimus secundum carnem Christum (id est mortalem, per quod putavimus eum tantum hominem, ut Gloss. exponit), sed nunc jam non novimus. Ex parte

328 VIE DK JKSU8.

fin, vous viendrez un jour, loi subsistante cL vivante, sagesse incarnée, chef de toute créature, exemplaire de toute vie, plénitude de toute grâce, de là, vous viendrez, revêtu d'une grande puissance et d'une grande

autem sua quantum ad ea quae ipse fecit, ascendens propter nostram salutem : primo quidem viam nobis preparavit ascendendi in cœlum, secundum quod ipse dicit (Joan. xiv): Vado parare vobis locum : Et Mich. ii : Ascendit pandens iter ante eos. Quia enim ipse est caput nostrum. Oportet illuc sequi membra, quo caput praecessit. Unde dicitur Joan. xiv : Ut ubi ego sura et vos silis. Et in hujus signum. animas sanclorum quas de inferno adduxerat, in cœlum traduxit : secundum illud (Psalm. LXVll): Ascendens Christus in altumcaptivam duxit cnptivitatem ; quia s.cilicet eos qui fuerant a diabolo captivati secum duxit in cœlum, quasi in locum peregrinum humanae naturae bona captione captivos, ufpote per victoriara acquisitos; Secundo, quia sicut pontifex in Veteri Testamento intrabat sanctuarium, ut assisteret Deo pro populo, ita et Christus intravit cœlum ad interpellandum pro nobis, ut dicitur. Hebr. vu: Ipsa enim representatio sui ex natura humaiia quam in cœlum intulit, est quaedam interpellatio pro nobis : ut ex quo Deus huma-^ nam naturam sic exaltavit in Christo, " etiam eorum misereatur, pro quibusFilius Dei humanam naturam assumpsit; tertio, ut in cœlorum sede quasi Deus, et Dominus conslitutus, exinde divina dona hominibus mitteret ! secundum illud (Ephes. iv) : Ascendit super omnes cœlos ut adimpleret omnia, scilicet donis suis, secundum glossam. (Summ. theol. III. P. quaest. 57 a. c.)

LE TniO.MPIIATEUn. 329

majesté, pour juger les vivants et les morts K Ce sera votre dernière apparition ; elle partagera l'humanité en deux camps, à droite les justes, à gauche les réprouvés, tous poussant le même cri : a: 0 mort, où donc est ta victoire ?)) Uôi est mors Victoria tua? Les justes diront : « 0 mort, tu nous a étouffés, sans que nous ayons eu un jour de repos dans nos épreuves. Notre vertu, toujours militante et souffrante, a épouvanté les lâches et les a fait douter de la justice de Dieu; mais, aujourd'hui, cette justice triomphe dans notre glorieuse immortalité. 0 mort, où donc est ta victoire ?» t/è^ est mors Victoria tua ? — Les réprouvés diront : (n 0 mort, tu nous as surpris dans nos délices. Nos vices, couronnés par la prospérité, nous faisaient croire que tout finissait entre tes bras. Nous te croyions forte comme le néant; mais tu nous trahissais. Aujourd'hui, du moins, ne nous abandonne pas; viens mettre fin à nos supplices. Mais non, nous sommes condamnés à toujours mourir,

i. Cf. Totani qiiaestionem 59. De judicaria potestate Christ i.

530 ^"=^ ^'' Ji':sus.

sans jamais cesser de vivre. 0 mort, oii donc est ta victoire? y> Ubi est mors Victoria tua? Et, à cette étemelle plainte des désespérés, les cris des élus répondront : — Vive Jésus, vainqueur de la mort! Amen! Allehiên?

DES PRINCIPALES ERREURS CONTRAIRES AUX DOGMES EXPOSÉS DANS CE VOLUMi:

QUARANTE-TROISIÈME CONFÉRENCE

(Vojez l''* partie. Jésus fils de David.)

Strauss et toute l'école critique, appliquée à infirmer l'autorité des Évangiles, s'auforisentdes difficultés qu'ils rencontrent dans les généalogies, pour refusera Jésus- Christ le titre de Fils de David. Ces difficultés ne sont pas d'invention nouvelle ; les Pères de l'Église les ont expliquées plus d'une fois, et leurs explications ont satisfait jusqu'ici les meilleurs esprits.

La différence des généalogies, par exemple, est un /ait parfaitement simple, si l'on admet l'opinion que nous avons exposée en note dans notre conférence, à savoir : que saint Matthieu a donné la généalogie de Joseph, saint Luc la généalogie de la sainte Vierge. Celte opinion est fort vraisemblable, et Strauss ne la réfute que faiblement.

A supposer que les deux généalogies soient de Joseph, la différence s'explique encore, en faisant inter-

334 iNbtx.

venir la loi du lévirat qui voulait que la veuve d'un homme, mort sans enfant, fut épousée par son plus proche parent. L'enfant naissant de ce mariage était fils naturel du second mari et fils légal du premier. Il suffit que cette loi ait été appli(iuée deux fois, pour que les E\angélistes aient élé amenés à donner deux séries différentes d'ancêtres. Le docteur Strauss, voulant écarter celte explication si simple, suppose que le mari donné à la veuve, par la loi du lévirat, est le frère ou le très proche parent du premier, de telle sorte que ies deux généalogies, légale et naturelle, reviennent presque aussitôt à la même tige. Mais « cette hypothèse est toute gratuite, dit M. Wallon. (Croyance à r Evangile. 2° partie, chap. vi.) La loi demande le plus proche parent, mais le plus proche peut se trouver fort éloigné, d'abord ; ou bien, encore, il peut refuser, et laisser passer ce droit ou ce devoir à une ligne fort reculée. » Dans l'opinion qui attribue à Joseph les deux i^énéalogies, il faut admettre, entre lui et la sainte Vierge, une parenté connue des Evangélistes.

Plus attentif aux difficultés qu'aux explications qu'on en a données, M. Renan se prononce comme il suit, dans la question des généalogies : « L'inexactitude et les contradictions de ces deux généalogies portent à croire qu'elles furent le résultat d'un travail populaire s'opérant sur divers points, et qu'aucune d'elle ne fut sanctionnée par Jésus. » — «Jamais, dit l'abbé Darras, on n'a écrit un pareil non sens. Si les généalogies étaient le fruit d'un travail populaire, exécuté à distance, on se fût préoccupé surtout de les concilier ; on lurait fait disparaître l'apparente contradiction que le rationalisme y signale, et dont tous les Pères, grecs ou latins, depuis saint Irénée et saint Justin, nous ont donné l'explication. Il fallait être Juif, et Juif contemporain de Jésus- Christ, pour tracer ces deux généalo-

gies. La science réunie de to'Jtes les académies du monde ne saurait les inventer aujourd'hui. »

Aux yeux de tout observateur non prévenu, elles ont des caractères incontestables d'aulhenlicilé. D'abord, il est impossible qu'elles soient fausses si elles ont été faites avant la dosiruclion du lemple, car les archives du temple, aussi bien que les familles, conservaient les listes généalogiques. Les alliances exigeaient, de la part de la famille et de l'Etat, l'observation scrupuleuse de cette loi. La hiérarchie religieuse, la constitution civile, l'existence nationale du peuple Juif reposaient uniquement sur les labiés d'origine. On ne pouvait donc se fabriquer un arbre généalogique de fantaisie. Si l'on suppose aux documents évangéliques une existence postérieure à celle du temple, on se heurte i des caractères d'authenticité que ne pouvaient imiter des faussaires. Chez les Hébreux le temps était mesuré, pour les époques génériques, par le nombre sept et ses carrés. « ïl y avait dans cette pratique essentiellement juive, (c'est toujours l'abbé Darras qui parle), pratique dont la généalogie de saint Matthieu nous offre un exemple, non pas seulement un procédé mécanique pour soulager la mémoire, mais une application, aux séries des races humaines, de la grande loi septénaire appliquée aux jours, aux semaines, aux années, aux hommes, aux animaux, aux champs, aux héritages. Inventez donc de pareils usages après coup! » D'autre part, dans la généalogie de la sainte Vierge que nous donne saint Luc, le nom de Marie ne se trouve pas au début. Un scribe, étranger aux usages judaïques n'eût pas manqué de l'inscrire.

Nous pouvons donc considérer la discordance des généalogies comme une garantie de leur authenticité. c Les nations étrangères, auxquelles les apôtres portaient la bonne nouvelle, no connaissaient rien aux

3;>6 iNDt:x.

usages juifs. Si, comme le suppose le rationalisme, un travail populaire s'était fait, après coup et sur divers points, relativement aux ori^^^ines du Sauveur, loin de prendre plaisir à dresser des listes con- I ladictoires, les auteurs apocrvf.hes se seraient mis d'accord pour reproduire scrupuleusement la mêm* dans les récits qu'ils auraient voulu faire adopter, sous le nom de saint Matthieu et de saint Luc. >

Quand M. Renan nous dit, sans hésiter, que la famille de David était éteinte lorsque Jésus vint au monde, nous pouvons lui répondre hardiment qu'il n'en sait rien du tout, et que son affirmation gratuite pèse légèrement dans la balance de la critique, en regard de l'affirmation dix-huit fois séculaire qui attribue à Jésus-Christ le titre de Fils de David.

(Voyez ibid. Naissance de Jésus à Bethléem.) M. Renan commence ainsi son second chapitre de la Vie de Jésus : « Jésus naquit à Nazareth, petite ville de Galilée qui n'eut avant lui aucune célébrité. Toute sa vie il fut désigné sous le nom de Nazaréen^ et ce n'est que par un détour assez embarrassé qu'on réussit, dans sa légende, à le faire naître à Bethléem. » — C'est la conclusion du travail pénible de Strauss, que M. Wallon résume en ces termes. « Le recensement dont parle saint Luc est imaginaire. S'il a été fait en Judée par Quirinius (Cyrinus ou Cyrinius est la forme grec du nom latin), il Ta été après la naissance de Jésus-Christ : Jésus-Christ était né sous Hérode, et Quirinius n'était venu en Syrie que dix ou onze ans plus tard, après la déposition d'Archelaûs, quand il s'agit de réduire la Judée en province romaine. Le recensement n'ayant pas eu lieu au temps supposé, le voyage de Bethléem qu'on y rattache est donc une fable : donc, Jésus-Christ n'est pas né à Bethléem.

donc, il n'est pas le Christ; on a inventé toute cette histoire pour l'adapter aux prophéties. » (Strauss. Vie de Jésus. § 31. Tom. 1. p. 282 et suiv. Nouvelle vie, Tom. IL p. 23.)

Et d'abord, pas de recensement. Saint Luc en parle, il est vrai. « En ce temps là, parut un édit de César- Auguste pour faire le dénombrement de tout le monde, etc. ))(Chap. ii. v. 1.) Maison invoque, contre lui, le silence de toute l'histoire. Opposition mal fondée. Un marbre trouvé à Ancyre, aujourd'hui connu de l'Europe savante, contient le sommaire historique du règne d'Auguste, rédigé par ce prince et gravé d'après ses ordres. Dans ce sommaire, il est fait mention de trois dénombrements généraux : Le premier correspond à l'an 726 de Rome (28 avant l'ère nouvelle) et porte les noms d'Auguste et d'Agrippa, le troisième correspond à l'an 767 de Rome (14 de l'ère nouvelle.) et porte les noms d'Auguste et de Tibère. Entre ces deux dénombrements, il en est un second qui doit évidemment être celui de saint Luc. L'Évangéliste ne fait mention que de ce prince : Exiit edictum a Cœsare Augusto. Auguste, dans le monument d'Ancyre, dit : « J'ai fermé seul le second lustre avec le pouvoir consulaire, sous le consulat de C. Censorinus et de C. Asinius. Dans le cours de ce lustre, les citoyens romains ont été recensés, par tête : leur nombre s'est trouvé de quatre millions deux-cent-trente-mille.

(AlTERU) m CONSULARI CUM iMPERIO LUSTRUM SOLUS FECI (C.)CeNSORIN (0) ET (C). AsiNIO COS. QuO LUSTRC CENSA SUNT CIVIUM ROMANORUM (CAPITA) QUADRAGIENS CENTUM MILLIA ET DDCENTA TRIGENTA TKIA MILLIA. Jf

Comme on le voit, saint Luc est d'accord avec le marbre d'Ancyre.

Avant la découverte de ce marbre, on savait, par Suétone, qu'Auguste avait fait trois recensements du

peuple, la première et la troisième fois avec un collègue, la seconde fois seul. « Censum populi ter egit, primum ac tertium cum collega, médium solus. (Suet. AtigustuSy cap. xxvn.) En outre, cet liislorien et Tacile font mention du Breviarium imperii, dans lequel éfaient consignées toutes les ressources de l'Elal : Combien de citoyens et d'alliés sous les armes; rombien de floUes, de royaumes, de provinces; les tributs, les redevances, les dépenses à faire, elc; le lout écrit de la. main du prince. (Tacit. Annal. I. 41.) Évidemment, ces choses ne pouvaient être connues que par le moyen d'une vaste enquête. Cas-;iudore dit que : « Au temps d'Auguste, le monde romain fut divisé en domaines el décrit par le cens, afin de délerminer, d'une manière certaine pour cliacun, l'^endue de la propriété en raison de laquelle il devait payer sa part de tribut. Augusti quidem temporibus, orbis romanus agris divisus censvque descriptus est, ut possessio sua nulli haberetur incerta, quant pro tributonim susceperat quanlilate solvenda. » (Cassiod. Var. m). Suidas affirme que (( Tempereur Auguste, devenu seul mailre, choisit vingt hommes, les plus distineués parleur probité et leur manière de vivre, et les envoya dans tous les pays de son obéissance, afin de faire le recensement des personnes et des biens, et de prélever une contribution déterminée pour le trésor public*. »

Enfin, Tertullien, légiste converti, écrivait à Rome même, Tan 204 : Les pièces originales du dénombrement d'Auguste sont conservées dans les archives de

1. *0 Sa Kataap A{;you(7TOç ô {xovap^^TQcaç et'xoffiv avSpaç xoyç api'ffToviç Tov (3cov xot xov TpoTTOv è7rtXesâ(i£voç. Itt'i icSffav ttiv yy|v ttbv ÛTcexôwv l5l7te(JL4'e, Si wv àiroypaçàç inoiriactTO tûv xe àv6pc6lt(Ov xat oùffiwv, aùtapxY) xivà npo^xa^aç tw Sy](X09{(i> (loïpav (x TOUTcov elffçépsaOai. (Suidas V" 'AitoYpaçVi.)

INDEX. 3 ni

Rome. Leur déposition, relative à la naissance de Jésus-Christ, forme un témoiç^nap^e authentiijue : De censu Augusti, quem testeni fidelisximum Dominicœ nativitntis Bomana archiva custodiunt. (L\ïj. iv. Contra Marcionem,) On ne peut donc pas dire que le recensement, dont parle saint Luc, est purement imaginaire.

Mais s'il y a eu un recensement, saint Luc affirmant qu'il a été fait par Quirinius, venu en Judée dix ans après la mort d'IIérode, il ne peut pas s'appliquer à la naissance de Jésus-Christ. Grave difficulté.

Plusieurs ont pensé qu'il fallait abandonner ce verset : « Hœc descriptio prima, facta est a prœside Syriœ Cyrino, » et le considérer comme une note explicative mise en marge d'abord, introduite dans le texte par la suite. « Une pareille supposition, dit M. Wallon, n'a rien d'insolite et d'inacceptable en soi, » puisque la phrase de saint Luc se trouve en parenthèse dans les meilleures éditions.

Mais, même en maintenant le texte, la difficulté n'est pas insoluble. Selon certains auteurs, il y aurait eu deux recensements de Quirinius. Le document authentique sur lequel ils s'appuient est une inscription qu'on lit dans Sanclemente, et que M. de Rossi a placée parmi les monuments chrétiens du Musée de Lalran. La voici :

Gem. qua. redacta. in. PO itestatem.) Divi.

(a) UGUSTI. POPULIQUE. ROMANI SENAT {us)

suPPLiCATioNEs. BINAS. OB. REs. PROSP {ère çestas,)

IPSI. ORNAMENTA. TRIUMPHI. (decrevU.)

PROCONSUL. AsiAM. PRoviNCiAM. OM {iiBm. et legatus,) Divi AUGusTi. iTERUM. SYRiAM. ET. PH. (wniciam.)

« M. Gustave Contestin, dans la Revue des sciences

ciiO INDKX.

ecclènastifjues (inars 1805), raisonne ainsi sur ce inonurreril. {[ est question d'un proconsul qui a vaincu un roi. et soumis une nation à l'autorité d'Aui^uste et au oeuple romain. En récompense de ses heureux exDioils, le sénat lui a décerné de doubles supplications et les insignes du triomphe. Or, ces circonstances réunies ne conviennent qu'au seul Cyrinus, entre les neufs préfets de Syrie qui gouvernèrent ce pays sous Auguste. Donc, c'est à Cyrinus qu'il faut appliquer la fin de l'inscription. D'abord proconsul de toulela province d'Asie, il a gouverné, pour la secondf3 fois, la Syrie et la Phénicie. Son premier commandement fut extraordinaire et général, et avait pour but de dresser l'état de l'empire, dont parlent Tacite et Suétone. Ce qui nous explique pourquoi Terlullien affirme que le recensement, dont parle saint Luc, fut fait sous la préfecture de Saturninus. Ce dernier était préfet particulier de la Syrie, pendant que Cyrinus commandait extraordinairement toute l'Asie. Le second commandement de Cyrinus fut ordinaire et particulier, sur les provinces de Syrie et de Phénicie, comme l'indique expressément l'inscription. »

Celte explication est contestée par de graves critiques, mais elle n'est pas la seule.

Remarquons que saint Luc n'a pas écrit son Évangile en latin, mais en grec. Or, en interprétant le texte original selon le génie de la langue, on peut, sans effort, obtenir ce sens : « Ce dénombrement précéda celui de Cyrinus, gouverneur de Syrie. »En effet, voici le texte:

Kvpvjvtou. Considérons le mot Tr/JWTyj comme un superlatif, ayant pour radical la préposition irpb, avant; il équivaut au prior des Latins, et donne ce sens à la phrase : « Le dénombrement fut antérieur à Cyrinus gouvernant la Syrie. » Elien a dit : ôi TcpwToc y.oM ravra

INDEX. .'iil

avej^eOffavTeç. (j Ceux qui premiers de moi (avant moi) ont cherché ces choses. » Et saint Jean : \u-rrpr,'iQév (*ou yéyo-jtv on rt/)wTo; jncu îv. « Il a été mis au-dessus de moi, parce qu'il éisiit premier de moi (avant moi.)»

Dans le sens elliptique, nous supposerons que àicoypa^^, au lieu d'être répété une seconde fois, est sous-entendu, et nous aurons : « Ce dénombrement eut lieu avant celui qui se fit quand Cyrinus gouvernait la Judée. » Homère a dit : Ké^/at XapUeumv oixoîm € cheveux semblables aux Grâces, » c'est-à-dire, semblables à ceux des Grâces. Les Septantes (Dan., cap.

Vil, V. 20) : AvaTTriCerae paatXeia êxepa ■Jjttwv (To-^j. «Ils'é-

levera un royaume moindre que vous, » c'est-à-dire, moindre que le vôtre. Saint Jean : Eyw Se eyù tvîv ^oLpxMplca usî'Çova toO 'iwâvvou. « J'ai un témoignage plus grand que Jean, » c'est-à-dire, plus grand que celui de Jean.

Cette interprétation date de l'an 1070; elle estdu grec Théophilacte. Kepler, Michaëlis, Huschke, Herwaert, Lœdner, Cassaubon, les BoUandistes l'ont vulgarisée de telle sorte que l'éxégète Leclerc a pu dire, il y a cent ans : « Le passage de saint Luc a été mis, par là, dans un si grand jour, que l'explication est désormais incontestable. y>(Addit. au Nouv. Test, d'Hammond : Luc. IL 2.)

L'Evangile, tel qu'il a été écrit, est mis ainsi horsde cause; nous nous trouvons en face de la traduction de saint Jérôme : Hœc descriptio prima fada est a prœside Syriœ Cyrino. Faut-il absolument répudier cette Iraduclion? Non. En tenant compte d'un simple changement d'accent, c'esl-à-dire, en lisant axjT-h, le même, au lieu de «vt/j, ce, chose d'autant plus facile à supposer que les manuscrits originaux ne sont pas accentués, on obtient un sens équivalent à celui de la leçon grecque que nous exposions tout à l'hture, à sa-

3i2 INDEX.

voir : « Ce même premier dénombrement (commencé sous lléro<'e) fut achevé définitivement sous la prési- (!ence de Cyrinus.

Le lecteur peut choisir entre ces diverses explications. En tout cas, il est certain que saint Luc échappe à la contradiction historique qu'on lui reproche.

(Voyez 2°"° partie. Perpétuelle virginité de Marie.)

1" Carpocrate, Cérinthe et les Ebionites ont nié que Jésus-Christ fut né d'une vierge. Ils appuyaient leur sentiment sur ce texte de saint Paul : a Misit Deus Filium suum factum ex muliere. Dieu envoya son fils fait de la femme. » Saint Paul, disaient-ils, n*a pas parlé de la Yierge, mais de la femme; or, ce nom de femme ne peut convenir qu'à celles qui conçoivent et enfantent selon la loi commune. « Cet argument, dit le Père Petau, est une véritable plaisanterie, car qui ne sait que le mot mulier désigne proprement la nature et le sexe. Jocularia ista sunt. Nam mulieris nomen natiirœ proprium est et sexiis. »

2" D'autres hérétiques, en admettant la maternité virginale de Marie, prétendent qu'elle a cessé d'être vierge après son miraculeux enfantement, c'est-à-dire qu'elle a eu d'autres enfants de saint Joseph. On attribue cette erreur à Tertullien, mais elle ne paraît pas suffisamment prouvée. Elle a été certainement professée par Apollinaire et par tous les hérétiques que saint Epiphane appelle Antidicomarianids, c'està-dire, £^ti»«ome, tielvidius, Joviiiien et Bonose.

3° StraiisSy Renan et toute la critique rationaliste nient absolument la virginité de Marie avant, pendant et après son enfantement. Ils invoquent, contre ce prodige, les lois de la nature, comme si Dieu, qui a créé riiommesans l'homme, avait épuisé, dans ce premier acte, sa toute-puissance. Ils s'efforcent de mettre lE-

vangile en contradiction avec lui-même, en ressuscitant toutes les vieill^^s objections de l'hérésie tirées des mots premier-né et frères de Jésus, comme s'ils ignoraient complètement les réponses faites, dès les premiers siècles de l'Église, à ces objections.

Helvidius, à l'époque où les traditions juives étaient oubliées, s'autorisait du nom de primogenitus, premier-né, donne à Jésus-Christ, pour prétendre que Marie, après la naissance du Sauveur, avait eu d'autres enfants. Les rationalistes modernes l'imitent servilement. Cependant, pour quiconque connaît l'histoire et les coutumes judaïques, le nom (\e premier-né, dans l'Évangile, est une marque d'authenticité que n'eût certainement pas imitée un apocryphe, écrivant après l;i ruine de Jérusalem et la dispersion du peuple juif. « Le motaîWf^n'enestpointl'équivalent, dit M. l'abbé Darras. )a loi de Moïse donnait le nom de premier-né même à un fils unique; elle le conférait, dès l'instant de la naissance, à tout enfant mâle qui ouvrait, pour une femme d'Israël, la carrière bénie de la maternité. Dans nos usages, il serait absurde d'appeler aîné un enfant qui n'a encore ni frères ni sœurs. C'est précisément pourquoi, si le texte évangélique était l'œuvre d'un apocryphe, nous ne lirions pas le titre de primO" genitus dans le récit de la nativité du Sauveur. Mais, selon le style hébraïque, Jésus, fils de la Vieri;e Marie, au moment où il naissait dans l'étable de Bethléem, était invosli de la prérogative et des charges de la primogéniture, » déterminées par la lui

Voilà ce que savaient jadis les moindres étudiants des universités, et ce que n'ignoraient pas les protestants eux-mêmes. « L'expression de premier-né, dit Grotius, se rapporte aux dignités et aux prérogatives qui, de tout temps, et même avant la loi de Moïse, étaiPut attribuées aux enfants mâles, qu'ils fussent

ôil INDtX.

uniques on qu'ils enssont des puîn(^s. it (Annot. in Mdiih. op. tlieol.) Calvin, clans son Commenluiremr Charmoniede l Evangile, exprime le nnôme sentiment. (( Jésus est nommé premier-né, dit-il, mais non pour antre raison, sinon afin que nous sachions qu'il est né

d'une mère vierge, et qui n'avait eu enfant On sait

bien que, selon l'usage de l'Ecriture, ces manières de parler se doivent ainsi entendre. Certes, c'est un point duquel jamais homme n'esmouvra dispute, si ce n'est quelque opiniâtre et raillard. »

Conclusion : il n'y a aucune conséquence à tirer du mot primogenitus contre la v?rginité perpétuelle delà très sainte Vierge. La critique rationaliste doit donc abandonner cette base d'argumentation contre le dogme catholique. Mais, de concert avec le protestantisme moderne, elle se rabat sur d'autres expressions. Il est parlé dans l'Évangile des frères et des sœurs de Jésus. Là-dessus, M. Renan écrit,avec un imperturbable aplomb : < La famille, qu'elle provint d'un ou de plusieurs mariages, était, dit-on, assez nombreuse. Jésus avait des frères et des sœurs, dont il semble avoir été l'aîné. Tous sont restés obscurs, car il paraît que les quatre personnages qui sont donnés comme ses frères, et parmi lesquels un, au moins Jacques, est arrivé à une grande importance dans les premières années du développement du christianisme, étaient ses cousins germains. Marie, en effet, avait une sœur nommée aussi Marie, qui épousa un certain Alphée ou Cléophas (ces deux noms nous paraissent désigne une même personne), et fut mère de plusienr'^ fi's cnî jouèrent un rôle considérable parmi les p' *>}'ii^rs disciples de Jésus. Ces cousins-germains, qui adhérèrent au jeune maître, pendant que ses vrais frères lui faisaient de l'opposition, prirent le titre de frères du Seij^ueu»^. Les vrais frères de Jésus n'eurent d'importance,

ainsi que leur mère, qu'après leur mort. Même alors, ils ne paraissent pas avoir égalé en considération leurs cousins, dont la conversion avait été plus spontanée, et dont le caractère paraît avoir eu plus d'originalité. Leur nom était inconnu, à tel point que, quand l'Évangéliste met dans la bouche des gens de Nazareth l'énumération des frères selon la nature, ce sont les noms des fils de Cléophas qui se présentent à lui tout d'abord. Ses sœurs se marièrent à Nazareth. {Vie de JesuSf parE Renan, page 23-25.)

Comme on le voit, M. Renan exclut de la famille de Nazareth, Jacques, Joseph, Jude et Simon. Il veut bien ne voir en eux que des cousins-germains. Mais où vat-il chercher ceux qu'il appelle les frères et les sœurs de Jésus? Non pas dans l'enfance du Sauveur, car, jusqu'à l'âge de douze ans, il nous apparaît unique. Dans le récit de la vie publique, aucun texte ne révèle d'une manière précise ces frères inconnus, tellement inconnus que, lorsqu'il s'agit de les désigner, les gens de Nazareth emploient les nonls de fils de Cléophas, qui, de l'aveu du critique, ne sont que des cousinsgermains. Il est vrai que nous lisons dans saint Jean que, « la fêle des tabernacles étant proche, les frères de Jésus lui dirent : Quittez ce pays et montez avec nous en Judée, afin que les disciples que vous y avez soient témoins des œuvres que vous accomplissez. Car celui qui veut être connu ne doit pas agir en secret. Puisque vous opérez des merveilles, manifestezvous au monde. » Ils parlaientde la sorte, parce qu'ils» ne croyaient pas en lui. Jésus leur répondit : « Mon heure

n'est pas encore venue Il resta donc en Galilée,

attendant le départ de ses frères pour se mettre en cnemin. » (ch. vu. 1-10.) Voilà tout ce que le rationalisme a trouvé pour établir la généalogie des « frère« ae Jésus qui lui faisaient opposition. » C'est maigrew

3iG INUKX.

L'opposition des frères est ici chimérique, et on nous peniicltra de croire que leur degré de p;irenté est Iroj' légèrement établi, pour qu'on puisse se mettre en contradiction avec la tradition constante de l'Eglise. Puisque, de l'aveu de la critique, les cousins-germains de Jésus-Christ, Jacques, Joseph, Jude et Simon, sont appelés ses frères, pourquoi ne pas croiro que c'est d'eux que l'Evangéliste saint Jean parle ici, sans les nommer. On objecte qu'ils ne pouvaient pas appartenir au collège apostolique, parce qu'ils ne croyaient pas en Jésus. Mais ce n'est pas la première fois qu'il est question, dans l'Evangile, du manque de foi des apôlres. Donc, pas de frères inconnus. El les sœurs qui se marièrent à Nazareth, où sont-elles? — Dans ce texte de saint Marc indiqué par M. Renan. «N'est-ce pas, disaient les juifs, cet artisan, fils de Marie, frère de Jacques, de Joseph, de Jude et de Simon. Ses sœurs ne sontelles pas avec nous : Et ils se scandalisaient à son sujet. » (ch.vi. 3.) « Pour trouver l'indication d'un mariage dans ce texte, dit M. l'abbé Darras, il faut une largeur d'interprétation qui déconcerte toutes les lois de la logique et du sens commun. Mais, peut-être, le rationalisme dispose-t-il d'une dialectique extra-naturelle, y)

Les frères inconnus n'existant pas, !a question reste à débattre entre nous et les protestants, auxquels se sont ralliés certains rationalistes. Ils prennent à la lettre les textes évangéliques qui appellent Jacques, Joseph, Simon et Jude frères de Jésus. C'est une preuve de leur ignorance de la science scripturaire et des usages de l'antiquité. Les premiers ^ protestants montraient plus de savoir. « Ceux que l'Évangile appelle frères du Christ, dit Grotius, étaient ses cousins; cette locution, familière aux Hébreux, était en usage chez les Grecs et chez les Romains eux-mêmes. » (An-

not. in Matlh.) Chez les Hébreux, en eiïet, le mot AKH, frèrey avait deux significations, Tune étroite et précise, répondant à notre sens nature, l'autre [»lus large et pouvant s'appliquer à toute parenté. Ainsi, l'Écriture (Gen. xiv. 14-16.) appelle frère d'Abraham, Loth, son neveu. Laban, oncle de Jacob, lui dit : « Parce que lu es mon frère, me serviras-tu gratuitement? (Gen. XXXI. 45.) Le jeune Tobie donne le nom de sœwr à Sara, sa cousine. (Tob. viii. 9.) Du reste, l'Evangile s'explique par lui-même. Il est dit, en termes clairs et précis, que « Marie, mère de Jacques et de Joseph, épouse de Cléophas, était sœur de la mère de Jésus. » (Matth. xxvii. 56. Marc. XV. 40.) Saint Jude s'appelle lui-même, au commencement de son épître, le frère de Jacques, (Jud. Epist, catholic, 1.) Hégésippe, contemporain des apôtres, a écrit, dit Eusèbe, que Simon succéda à son frère Jacques sur le siège de Jérusalem. (Euseb. Histor. Ecoles. Lib. viii. cap. ii.) Il ne reste donc plus personne, dans la chaste famille de Nazareth, que Jésus le premier-né et l'unique de Marie la très pure vierge.

4° Salvador, plus osé que tous les hérétiques et que tous les rationalistes, a donné, dans son ouvrage : Jésus et sa doctrine^ un libre cours à sa haine de juit libre-penseur. Il ne craint pas de souiller la chaste demeure de Nazareth, en accusant Marie d'avoir oublié ses devoirs d'épouse, et Jésus d'être le fruit d'un commerce criminel. De pareilles choses ne se réfutent pas. C'est sous une forme lourde et répugnante la réédition des blasphèmes de Parny, poëte libertin, dont la verve immonde révolte q,uicon(iue a conservé un reste d'honnêteté.

(Cf. Vallon. De la croyance à Vi^vangile, deuxième partie. — Abbé Darras. Bistoiie de VEglise. Tom. iv< première Epoque, chapitre, ii et m. — Pelau ; Bog-^

mata Theologica. De incarnatione. Lib. xiv. cap. III. — Mon Introduction au dogme Catliolique.Tom • H. Treille-cinquième Conférence).

QUARANTE-CINQUIÈME CONFÉRENCE

(Voyez I" partie. Doctrine de Jésus-Christ.) M Havet, dans son ouvrage : Le christinnismp et ses origines, série d'études publiées dans ia Revue moderne, assigne à la doctrine chrélienne, qui n'est autre que la doctrine de Jésus-Christ, l'hellénisme conime source principale. « Au premier aspect dit-il, il semble que les origines historiques du christianisme sont toutes juives. Jésus est un juif et vit au milieu des juifs. Paul est un juif : le livre saint des juifs est aussi celui des chrétiens. Le mot même de Christ n'est que la traduction d'un mot juif qui n'a pas d'équivalent dans les langues grecque et latine. La Pâque est le nom d'une fête juive : le repos du septième jour est une pratique juive. Cependant on est, tout d'abord, averti par d'autres faits de se défier de celte apparence. Jérusalem n*a jamais été, même un seul instant, une ville chrétienne; un Père de l'Eglise (c'est Justin), au second siècle de notre ère, remarquait que c'était parmi les juifs qu'on trouvait le moins d« chrétiens. C'est dans Antioche que le nom des chrétiens à pris naissance. Ce que les chrétiens appellent le Nouveau Testament ne se compose que de livres grecs. C'est à des grecs que sont écrites les lettres de Paul; c'est dans l'Asie grecque que s'élèvent

:ndex. 349

les ^pt églises auxquelles l'Apocalypse est adressée. Kome est demeurée la capitale du christianisme; Carthage, Lyon, Alexandrie, Constantinople en ont été les grands sièges. Tous les dogmes chrétiens ont été formulés en grec dans des conciles grecs. Ces mots mêmes de dogmes, de mystères; les symboles, les catéchismes ; les noms de prêtre, d'évêquc, de diacre, de moine ; la théologie, elle-même, tout est grec. En un mot, c'est le monde grec qui est devenu le monde chrétien. C'est donc, tout d'abord, dans le monde grec qu'il faut étudier les origines du christianisme. Il est juste que les juifs aient eu l'honneur de faire, en apparence, d'une secte juive, l'Église de tous les peuples civilisés, car, alors, il est sorti d'eux unii vertu qui a remué le monde. S'ils n'ont pas fait le christianisiiie, ils ont fait la révolution chrétienne. Mais ce n'est pas la foi et la sagesse grecques qui se sont absorbées dans le Judaïsme, à cette époque; c'est réellement le Judaïsme lui-même, qui s'absorbait, en changeant de nom et d'esprit tout ensemble, dans les croyances communes du genre humain. »

Après avoir exposé la doctrine de Platon, M. Havet formule, ainsi, les conclusions de son analyse : « Résumons maintenant ses doctrines; nous y trouverons la philosophie chrétienne tout entière, et déjà même, sur bien des points, la loi chrétienne. En morale, l'exaltation de l'âme et le mépris des sens; le détachement de la terre et de l'existence, même; l'opposition des choses spirituelles et des choses sensibles; la contemplation et la solitude; la sainte folie de la sagesse; l'imilation de la Divinité. Puis, la condamnation du suicide, celle du théâtre, celle des amours contre nature (l'auteur eut pu même ajouter le mépris des amours selon la nature et de toutes les affections sensibles); la pureté, l'humilité, la défense de rendre le

•i.>0 INDEX.

mal pour le mal. On n'y trouve pas assez la rharittî, je rie dis pas au sens lliéologique, où ce mot signifie Tainour (Je Dieu, mais au sens vulgaire, où il exprime un tendre respect de l'homme pour ses semblables, et, en particulier, pour les plus humbles et les moins heureux. En théologie, un Dieu suprême ou plutôt unique, ineffable, tout spirituel, en qui le bien et le beau ont leur essence; une foi raisonnée à la Providence, l'aversion de l'impiété, le dédain des imaginations théologiques populaires et, en même temps, l'appel à une révélation d'en haut; le dogme de l'immortalilé de l'âme, et, à a suite, les idées d'un jugement après la mort qui assigne aux âmes le ciel ou l'enfer, un enfer dont les peines sont éternelles; la doctrine d'une expiation originelle, et celles des démons. En cherchant bien, il ne serait pas difficile de retrouver quelque chose qui ressemble au dogme de la prédeslinalion.

«Enfin, Platon a conçu une cité fondée sur l'esprit et sur l'idée, en d'autres termes, une Église; un clergé sans famille, chargé à la fois de la conduite des âmes et de la direction des grands intérêts. Il a cherché à ramener à l'unité cette religion grecque, en apparence si diverse et si libre; et, cette unité, il l'a trouvée dans l'autorité suprême d'une voix sacrée; il contient rigoureusement, sous la loi du dogme, la liberté de l'art et tous les mouvements de l'esprit humain; il punit de mort la révolte de la pensée; il veut une justice qui procède de ces deux idées, la conversion et la damnation; il établit, dans la cité, des tribunaux d'inquisition, et, dans le for intérieur, un tribunal de pénitence.

« Tout cela, c'est le christianisme ou, du moins, tout cela le contient en grande partie. ^

M. Havet est bien naïf s'il croit nous étonner en nous faisant remarquer que des livres, écrits en grec, se

servent de mots grecs pour exprimer les choses dont ils parlent. Ce serait le contraire qui nous étonnerait. Nous n'avons aucune envie de le contredire à ce sujet. Cependant, un examen approfondi lui aurait fait découvrir une foule de mots qui n'ont point, dans la langue grecque, le sens que leur attribue l'esprit chrélien. Par exemple, Verbe, Esprit, foi, justice , paix, grâce, salùt, baptême, charnel, spirituel, etc.. des mots évidemment inventés pour le besoin d'une nouvelle doctrine, comme le mot Évangile, et ceux qui expriment les grands dogmes de l'Incarnation, de la Rédemption, de l'Eucharistie. I! y a, nous n'en disconvenons pas, un fond de vérité dans ses assertions. Ce fond de vérité, nous l'avons reconnu nous-mêmes, lorsque nous disions que « la doctrine du Christ n'est pas tellement nouvelle qu'elle n'ait aucun rapport avec les vérités émanées de la sagesse divine et de la sagesse humaine. Les dogmes de l'antiquité, plus ou moins enténébrés par les erreurs de r>e6prit humain, sont une préparation de la vérité plénière que Dieu voulait faire entendre au monde par la bouche de son Fils. Vouloir que le Christ n'en tienne aucun compte, ce serait lui demander une doctrine imprudente. Les maximes des sages sont des cris de la nature droite exprimant l'éternelle loi du vrai et du bien. Vouloir que le Christ les oublie, ce serait lui demande! une doctrine extravagante et monstrueuse. Nécessairement, toute vérité divine, contenue à l'état de germe dans les traditions religieuses de l'antiquité, toute maxime d'honnêteté et de justice doivent se retrouver dans la doctrine évangélique. » Partant de cette règle, on peut laire des rapprochements instructifs. Mais nous nous refusons à ne voir, avec M. Havet, qu'un plagiat dans des ressemblances nécessaires; nous protestons, surtout, contre sa ûrétention de faire, du chris-

tianismo, un judaïsme grécisé et absorbé dans les croyances communes du genre humain.

Les croyances communes du genre liumain ! M. Vaclierot ne peut s'empêcher de trouver le mot un peu tort; nous le trouvons faux. La doctrine de Plaion, même interprétée par M. Havet, n'est point l'expression des croyances communes du genre humain; et, après s'être longtemps appliqué à y trouver la doctrine chrétienne, M. Havet est obligé d'avouer « qu'il y a, dans le christianisme, des idées et des sentiments qui dénotent une autre origine; que la morale grecque tout entière, y compris la morale de Platon lui-même, est la morale des forts, tandis que l'Evangile est aussi et surtout la morale des faibles, par la double vertu de la charité qui s'attache à la faiblesse et à la misère humaine, et de la grâce, celle force étrangère et surnaturelle qui remplace le ressort intérieur que toutes les écoles de morale grecque s'appliquent à tendre et à soutenir. » La charité et la grâce. Sources profondes. Que de choses on en peut déduire, qu*on trouve dans l'Evangile et qu'on ne rencontre pas dans Platon!

Trop préoccupé de son système, M. Havet exagère les doctrines de Platon; par contre, il défigure les doctrines des juifs. Prenant à la lettre les métaphores hébraïques, il fait, du Dieu unique d'Israël, un Dieu aussi païen que pas un Dieu de rantiqiiité, habitant à Jérusalem et ne pouvant pas être visité ailleurs, un Dieu qu'on ne pouvait pas appeler un esprit. Il oublie ce qui est dit, dans l'Ecriture, des perfections infinies deJéhovahet, surtout, de son omniprésence, si incompatible avec les conceptions anthropomorphites des païens. Il prétend que les juifs n'avaient pas même l'idée de l'âme et ne croyaient pas à son immortalité. Il oublie la création à l'image et à la ressemblance de Dieu; (Gen. ch. 1. 26.) le soufQe divin qui anime le

corps; (Gen., ch. II. 7.) les espérances des Patriarches qui, même enterrés sur la terre étrangère, comptaient être réunis à leurs pères et à leur peuple ; la mort qu'ils appelaient un sommeil ;(Gen.,ch. XLVII. 30.) ce grand cri de Job : « Quand Dieu m'ôteraitla vie, j'espérerais en lui; (Job, ch. XIII. 15.) celui de Salomon : « Le juste espère même dans la mort ; » (Prov. , ch. XIV 32.) ces paroles de David : « J'ai voulu comprendr^a ce mystère (la prospérité des pécheurs), j'y ai eu oe la peine, jusqu'à ce que je sois entré dans le secret de Dieu et que j'aie considéré leur dernière fin; » (Psalm. LXXII.) ce mot profond de la sagesse : « Dieu a fait l'homme inexterminable ; » (Sap., ch. II. 23.) le désir de mourir de la mort des justes ;(Num., ch. XXIII. 40.) la défense d'évoquer les morts; (Deut., ch. XVIII. 11.) la prière laite pour eux considérée comme une sainte et salutaire pratique; (Mach., ch. XII. 46.) le tribunal de Dieu qui jugera tout ce qui est caché, le bien et le mal; (Eccles., ch. XII. 14.) le Schéol ou enfer dans lequel sont précipités les impies ; (Deut., ch. XXXII. 22. Num., ch. XVI. 30-33.) la résurrection pour la vie éternelle ou pour Topprobre éternel. (Dan., ch. XII. 2.) En somme, M. Havet veut que la doctrine chrétienne soit un éc lectisme. Nous ne lui demanderons pas comment cet éclectisme a commencé, ce qu'il serait fort empêché de nous dire, car il se borne à des rapprochements fantaisistes; mais nous lui demanderons pourquoi cet éclectisme dure encore, contrairement à la loi fatale qui condamne à mort tous les systèmes do cette sorte, avant qu'ils aient un siècle d'ex'stence.

QUARANTE-SIXIÈME CONFÉRENCE

(Voyez P" partie. Le thaumaturge.)

La critique, ennemie du nrierveilleux, se^arde Lien de discuter l'un après l'autre tous les miracles de Jésus-Christ. Elle s'applique à construire certain? principes, àl'aide desquels elle exécute en général tous les prodiges, et choisit, dans le détail, ceux qui se prêtent le mieux à son travail de démolition.

V école naturaliste reipréseniée pdiV Paulus y Bahrdtj Venturini. etc., veut que le miracle ne soit qu'un fait naturel involontairement amplifié ou travesti par l'imagination. Au moyen de retouches, on le ramène à ses véritables proportions. Ces retouches sont, la plupart du temps, si arbitraires, si bizarres, si extravagantes que Strauss, indigné, les a appelées « les productions monstrueuses d'un système qui remanie l'histoire, sans frein ni règle. » {Vie de Jésus, Tome II. p. 675).

Vécole mythi que y dont Strauss est le père, pose en principe que le miracle est un mythe; c'est-à-dire une sorte de parabole transcendante, inventée à dessein pour cacher une idée qu'il s'agit de dégager. Strauss sue et s'essouffle dans ces dégagements. Il y en a qui sont mortellement ennuyeux, mais il y en a, aussf^ de bien amusants. Malgré ses sévérités contre l'école naturaliste, le père du mythisme, ainsi que nous l'avons remarqué, est obligé de céder à l'importunité des faits et de chercher des explications naturelles. S'agit-il des guérisons, « elles peuvent trouver leur ex-

plication dans le concours de la foi du malade avec une force peut-être analogue au magnétisme chez le thaumaturge. » {Vie de Jésus^ 94. Tom. II. pag. 110- 111). S agit-il de résurrections, « il n*y a eu que des morts apparentes. »

M. Benan ne dédaigne absolument ni les explications naturalistes ni le mythe, bien qu'il reproche à Strauss d'en avoir abusé ; mais, fidèle à ses habitudes traîtresses, il met en avant un principe d'après lequel ios miracles les plus embarrassants ne peuvent plus être considérés que comme de pieuses jongleries. J'appellerai ce principe : l'échelle de la sincérité. Il y a une sincérité absolue et rigoureuse qui dit les choses telles qu'elles sont et agit sans déguisement ; il y a une sincérité relative et complaisante qui ne recule pas devant le mensonge et la supercherie, quand on les emploie au service d'une cause qui passionne, c'est la sincérité des Orientaux. Elle a imposé à Jésus-Christ sa réputation de thaumaturge, et nous la voyons à l'œuvre dans la résurrection de Lazare. Cette scène si touchante et si grandiose de l'Évangile se transforme, sous la plume du critique, en une scène de vulgaire charlatanisme. € Nous pensons, dit-il, qu'il s's passa à Béthanie quelque chose qui fut regardé comme une résurrection. La renommée attribuait déjà à Jésus deux ou trois faits de ce genre. La famille de Bélhanie put être amenée, presque sans s'en douter, à l'acte important qu'on désirait. Jésus y était adoré. 11 semble que Lazare était malade, et que ce fut même sur un message des sœurs alarmées que Jésus quitta la Pérée La joie de son arrivée put ramener Lazare à la vie. Peut-être, aussi, l'ardent désir de fermer la bouche à ceux qui niaient outrageusement la mission divine de leur ami entraîna-t-il ces personnes passionnées audelà de toutes bornes. Peut-être Lazare, pâle encore

de sa maladie, se fit-il entourer de bandelettes, comme un mort, et enfermer dans son tombeau de famille. Ces tombeaux étaient de grandes chambres taillées dans le roc, où l'on pénétrait par une ouverture carrée, que fermait une dalle énorme.

Marthe et Marie vinrent au-devant de Jésus, et, sans le laisser entrer dans Bclhanie, le conduisirent à la grotte. L'émotion qu'éprouva Jésus près du tombeau de son ami, qu'il croyait mort, put être prise par les assistants pour ce trouble, ce frémissement qui accompagnaient les miracles; l'opinion populaire voulant que la vertu divine fût dans l'homme comme un principe épileptique et convulsif. Jésus, (toujours dans l'hypothèse ci-dessus énoncée), désira voir encore une fois celui qu'il avait aimé, et, la pierre ayant été écartée, Lazare sortit avec ses bandelettes et la tête entourée d'un suaire. Cette apparition dut naturellement être regardée par tout le monde comme une résurrection. La foi ne connaît d'autre loi que l'intérêt de ce qu'elle croit le vrai. Le but qu'elle poursuit étant pour elle absolument saint, elle ne se fait aucun scrupule d'invoquer de mauvais arguments pour sa thèse, quand les bons ne réussissent pas. Si telle preuve n'est pas solide, tant d'autres le sont!... Si tel prodige n'est pas réel, tant d'autres l'ont été!...

Intimement persuadés que Jésus était thaumaturge, Lazare et ses sœurs purent aider un de ses miracles à s'exécuter, comme tant d'hommes pieux qui, convaincus de la vérité de leur religion, ont cherché à triompher de l'obstination des hommes par des moyens dont ils voyaient bien la faiblesse. L'état de leur conscience était celui des stigmatisées, des convulsionnaires, des possédées de couvent, entraînées par l'influence du monde où elles vivent et par leur propre croyance à des actes feints. Quant à Jésus, il n'était pas plus maître

que saint Bernard, que saint François d'Assise de modérer l'avidité de la foule et de ses propres disciples pour le merveilleux. La mort, d'ailleurs, allait dans quelques jours lui rendre sa liberté divine, et l'arracher aux fatales nécessités d'un rôle qui chaque jour devenait plus exigeant, plus difficile à soutenir. j>

Qu'on lise, après cela, le chapitre XI de saint Jean où la sincérité absolue et rigoureuse coule à pleins bords, où les détails sont si clairs et si précis, on sera révolté de la torture que l'inventeur de la double sincérité fait subir au texte sacré, plus encore du rôle idiot qu'il attribue au Sauveur et du rôle méprisable qu'il prête à ses amis.

Du reste, malgré raffectation de ces dédains transcendants, il est facile devoir que M. Renan est fortembarrassé des œuvres merveilleuses du Christ. Rien de plus pauvre comme critique que son chapitre des Miracles, (chap. XVI.) qui copie, d'une manière sacrilège,la comédie du Médecin malgré lui. Veut-il expliquer les guérisons? rien de plus simple, à son avis. — « La médecine était, à cette époque, en Judée ce qu'elle xïsl encore aujourd'hui en Orient, c'est-à-dire nullement scientifique, absolument livrée à l'inspiration individuelle. La médecine scientifique, fondée depuis cinq siècles par la Grèce, était, à l'époque de Jésus, inconnue des Juifs de Palestine. Dans un tel état de connaissances, la présence d'un homme supérieur, traitant le malade avec douceur, et lui donnant par quelques signes sensibles l'assurance de son rétablissement, est souvent un remède décisif. Qui oserait dire que, dans beaucoup de cas, et en dehors des lésions tout à fait caractérisées, le contact d'une personne exquise ne vaut pas les ressources de la pharmacie? Le plaisir de la voir guérit. Elle donne ce qu'elle peut, un sourire, une espérance, et cela n'est

35S IMiKX.

[>as vain. j> Quant aux exorcisines, il ne faut pas s'exa« i-'érer les difficullés. « Les désordres que l'on expliquait par des possessions étaient souvent fort légers. De nos jours, en Syrie, on regarde comme fous ou possédés d'un démon (ces deux idées n'en font qu'une, înedjnoim) des gens qui ont seulement quelque bizarrerie. Une douce parole suffit souvent dans ce cas pour chasser le démon. Tels étaient sans doute les moyens employés par Jésus. Qui sait si sa célébrité comme exorciste ne se répandit pas presque à son insu? Les personnes qui résident en Orient sont parfois surprises de se trouver, au bout de quelque temps, en possession d'une grande renommée de médecin, de sorcier, de découvreur de trésors, sans qu'elles puissent se rendre compte des faits qui ont donné lieu à ces bizarres imaginations. »

De critique à fond sur quelques-uns des miracles de Jésus-Christ en particulier, par exemple : la guérison des lépreux, des paralysies invétérées, de l'aveuglené, point. Gomme si des généralités ridicules pouvaient détruire l'autorité des récits, si précis et si graves do rÉvangile. On ne saurait être plus léger dans une question de cette importance.

Notons que M. Renan assimile les miracles de Jésus^ Christ aux pratiques de la théurgie et aux œuvres des autres thaumaturges. Encore une légèreté à laquelle nous avons donné une longue réponse dans notre Conférence. Il résulte, en effet, de l'examen que nous avons fait d'après les récits évangéliques, que le Christ est un thaumaturge hors pair; que sa physionomie, sons ce rapport, est tellement tranchée qu'il faut l'avoir Vu pour avoir pu le peindre.

Pour plus amples renseignements, je renvoie le lecteur à mon Introduction au dogme catholigue. Tome II, où j'ai traité longuement la question des miracles.

iNni:x. ZV\

(Voyez 2'"» Partie. Le Prophète.)

Audacieuse et prolixe à l'endroit des miracles, la critique se montre plus timide et plus discrète à l'endroit des prophéties que nous avons citées. Elle les passe prudemment sous silence. Cependant, Strauss essaie de prouver que la prédiction de la ruine de Jérusalem a été faite après coup. (Vie de Jésus. Tom. IL p. 367.) Mais, comme le fait très bien remarquer Hettinger, (Apologie du Christianisme. Tom. II. cliap. XVI. p. 251. note.) « Strauss se contredit; car il admet que les Evangiles ont été composés dans un espace de trente ans, {Vie de Jésus. Tom. I. p. 60.) ce qui prouverait qu'ils ont été lus avant la destruction de la ville. Les Évangiles rapportent, en outre, des détails et des circonstances antérieures à la destruction de la ville, avec une vérité qu'un écrivain postérieur n'aurait pas pu imiter, car tout fut alors changé et bouleversé. Un fait vient encore attester Tauthenticilé de cette prophétie : c'est l'émigration des chrétiens, lorsque personne ne soupçonnait la destruction de Jérusalem, et qui furent ainsi épargnés. Enfin, si celte prophétie avait été composée post eventum elle porterait un caractère plus historique, et la sentence qui condamne Israël ne serait pas englobée dans la prédiction du jugement universel, comme nous le voyons, surtout dans saint Matthieu. »

Du reste, l'état actuel de Jérusalem, la dispersion constante du peuple Juif, la tentative de Julien, suffisent pleinement à la preuve que nous avons voulu tirer (lo l'oracle évangélique.

3«J1J VN'OEX.

QUARANTE-SEPTIÈME CONFÉRENCE

O'oyez exorde. Jugement de Jésus-Christ.) Salvador, dans son Histoire des institutions r/.c Moïse et du peuple Hébreu, consacre un chapilre au jugement et à la condamnation de Jésus-Christ, Après avoir parcouru toutes les phases de l'accusation, il déclare que la procédure a été parfaitement régulière et la condamnation parfaitcmenl appropriée au fait. « Le sénat, dit-il, jugeant que Jésus, fils de Joseph, né à Bethléem, avait profané le nom de Dieu en Tusurpant pour lui-même simple citoyen, lui fait l'application de la loi sur le blasphème et de la loi V du chapitre treizième du Deutéronome, et article XX du chapitre dix-huitième, d'après lequel tout prophète, même celui qui fait des miracles, doit être puni quand il parle d'un Dieu inconnu aux Hébreux ou à leurs pères. »

Selon M. Renan, « au point de vue du Judaïsme orthodoxe, Jésus était bien vraiment un blasphémateur, un destructeur du culte établi; or, ces crimes étaient punis de mort par la loi. » {Vie de Jésus, ch. xxiv.) Jésus blasphémait : voilà ce qu'il fallait prouver. En disant qu'il était Dieu, parlait-il d'un Dieu inconnu aux Hébreux ou à leurs pères? Non, car il est écrit dans les prophéties que le Christ attendu sera Dieu avec nous, Jéhovah notre juste; le fils éternellement engendré de Dieu. Dépositaires des oracles, les juges de Jésus-Christ devaient s'y référer, d'autant qu'il avait

dit publiquement : lisez les Écritures, c'est de moi qu'elles parlent. Il fallait donc examiner avec soin tous les caractères du Christ, et voir s'ils se rapportaient à Jésus qui se disait le .Christ. Des hommes vraiment religieux, n'eussent pas manqué à ce devoir qui s'imposait impérieusement dans la circonstance.

Rien de tout cela n'a été fait. Les ennemis de Jésus- Christ ont agi sous l'inspiration d'une haine qui passe par dessus toutes les injustices. En mettant de côté le devoir religieux des prêtres, il ne reste même pas au jugement l'apparence de la légalité; car toutes les lois ont été violées. C'est ce qu'a prouvé M. Dupin dans un opuscule en réponse au chapitre de Salvador. {Jésus devant Caïphe et Pilate,)

Si Jésus était coupable, il fallait décider dans une assemblée solennelle sa mise en accusation et Tarréter en plein jour, au nom de la puissance publique qui devait le juger. Or, après l'avoir entouré d'agents provocateurs, les prêtres, dans un conciliabule, décident de prendre Jésus par ruse et de le faire mourir; ils soudoient la trahison et organisent un guet-apens de nuit, contre toutes les prescriptions de la loi qui veut le grand jour. Cette loi du grand jour et de la publicité est encore violée dans le jugement même, qui se fait pendant la nuit.

La loi veut une enquête scrupuleuse dans laquelle on doit entendre les témoins à charge et à décharge. Les témoins à charge paraissent seuls; et, bien que Jésus demande qu'on interroge ceux qui l'ont entendu prêcher sa doctrine, personne n'est appelé.

La loi veut qu'(m respecte l'accusé tant qu'il n'est pas convaincu. Jésus est souffleté par les valets du grand prêtre, qui ne reçoivent aucun reproche de cette Nioleuce.

La loi défend de s'en rapporter à la déclaration d'un

seul contre lui-même. Jésus est condamné à mort, par suite d'un aveu provoqué par une adjuration contraire à toutes les règles de la procédure.

La loi veut qu'aucune peine capitale ne puisse être prononcée avant le troisième jour du jugement : en quelques heures l'action sommaire intentée contre Jésus est terminée.

Jésus est condamné à mort; mais les juifs n'ont pas le pouvoir d'exécuter la sentence, ils ont besoin de recourir au procurateur romain. Alors, on voit s'opérer un monstrueux revirement. Les juifs substituent, à l'accusation du blasphème, l'accusation de conspiration contre le pouvoir et de provocation à la révolte; ils abusent de l'intimidation et arrachent, à la lâcheté de Ponce-Pilate, un arrêt d'exécution; de telle sorte, que celui qui a été condamné à mort pour un crime religieux est exécuté pour un crime politique. Vit-on jamais pareil désordre dans la justice.

Le procès du Christ n'est donc qu'une lugubre et révoltante succession d'iniquités qui font, de cet acte judiciaire, le plus grand des crimes.

Saint Thomas, pesant les responsabilités dans le drame de la passion, distingue entre ceux qu'il appelle les grands et les petits : majores et minores. Les petits ont pu être excusés par leur ignorance. Mais les grands savaient bien que Jésus était le Christ. S'ils n'ont pas connu le mystère de sa divinité, c'est l'effet d'un aveuglement causé par l'orgueil et la haine. L'oryueil et la haine ne peuvent absoudre les scélérats.

Cf. Summ. theol. IIL P. qusest. 47. a. 5. et a. 6.)

(Voyez II® partie. Miracles de la passion,) La critique rationaliste se tait sur les miracles qui ont accompagné la mort de Jésus-Christ. Pourquoi donc? Sont-ils si obscurs et de si peu d'importance

qu*on puisse les passer sous silence? — Mais ils ont été constatés de telle sorte qu'ils défient le scepticisme le plus obstiné. Saint Jérôme {In chronicon Eiisebii) 1 apporte, en ces termes, le témoignage dePhlégon, écrivain païen : « En la quatrième année de la deux cent deuxième olympiade (année de la mort de J.-G.)eut lieu la plus grande éclipse de soleil dont les hommes aient gardé le souvenir; les ténèbres furent telles qu'on vit les étoiles au milieu du jour; l'horreur de cette longue nuit fut redoublée par un tremblement de terre. » Pline fait mention du tremblement de terre, (Hist nat, Lib. ii. ch.S^.) saint Denys de Téclipse. (Ep. vu. Ad Polycarpum.) Aujourd'hui, le Golgotha montre encore son rocher fendu. M. de Saulcy a étudié avec soin cette déchirure. « Il y a, dit-il, une preuve matérielle que ce n'est pas une veine naturelle entre deux couches parallèles du rocher; c'est que, selon la loi des corps divisés violemment selon la ligne verticale, la largeur de la fente va en diminuant depuis le haut jusqu'en bas. S'il était possible de rapprocher les deux parties séparées, elles se rejoindraient parfaitement; les angles saillants correspondant aux angles rentrants. y> {Bict, des antiquités bibliques, cos. 772.) Un géologue anglais, dont le témoignage est rapporté par Addison (Be la relig. chrét., tom. IL), faisait la même remarque, et concluait ainsi : «Il m'est démontré que c'est l'effet d'un miracle que ni l'art ni la nature ne pouvaient produire. Je rends grâce à Dieu de m'avoir conduit ici, pour contempler le monument de son merveilleux pouvoir, ce témoin lapidaire de la divinité de Jésus-Christ. » Longtemps avant, Tertullien disait aux Romains : « Vous avez dans vos archives publiques le récit de la catastrophe qui eut lieu à la mort de Jésus-Christ. » (Apologet. ch. 21.) Et saint Cyrille de Jérusalem : « Si l'on veut nier qu'un

Dieu soit mort ici, qu'on regarde, seulement, les r > chers déchirés du calvaire. » {Calèches, xviii.)

(Cf. Darras. Hist. de l* Église, !•• Époque, chap. XL JVil.)

QUARANTE-HUITIÈME CONFERENCE

(Voyez 1" Partie. Vérité de la résurrection,) Nous avons dit dans notre Conférence que ceux qui nient la résurrection de Jésus-Christ n'ont à opposer» à la vérité de ce prodige, que ces trois hypothèses : l'enlèvement furtif, la mort apparente, l'hallucination.

1' Les Juifs sont les premiers inventeurs de l'enlèvement furtif. Ils en ont répandu le bruit dans le but évident de faire échec à la prédication des Apôtres. Saint Mathieu nous dit que ce mensonge avait cours à l'époque où il écrivait son Évangile. Il s'est propagé, pendant plusieurs siècles, parmi les Juifs et les païens. Les saints Pères y répondaient par cette vigoureuse et judicieuse aposthrophe : c Vous osez invoquer des hommes endormis; mais de quelle valeur peut être leur témoignage? » En effet. Les gardes pouvaient-ils dormir au bruit que devaient nécessairement faire cinq ou six hommes, pour ouvrir le tombeau etrenverserla pierre qui le fermait? Et, s'ils dormaient, comment peuvent-ils affirmer que les disciples sont venus et ont enlevé le corps, puisqu'ils n'ont rien vu?

2" La critique moderne a généralement abandonne cette exphcation, que l'impiété du xviii* siècle ne de -

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daignait pas. L* école naturaliste aWemande a préféré la njort apparente. Le peu de temps que Jésus resta suspendu à la croix, joint à la lenteur de la mort par crucifiement; l'incertitude sur la nature et sur l'effet du coup de lance, qui, peut-être, n*est pas même historique; ( il paraît que saint Jean qui en a été témoin ne voyait pas bien clair,) tout cela parut rendre douteuse la réalité de la mort. Josèphe parle de crucifiés dont la délivrance fut obtenue de Titus par ses prières et dont un survécut, grâce aux soins médicaux dont il fut l'objet. « Or, un reste de sentiment et un traitement médical soigneux n'ont pas manqué à Jésus, bien que VesÉvangélistesn'en parlent pas. Jésus ne voyant aucun autre moyen de purifier l'idée qui dominait, touchant le Messie, du mélange d'une politique terrestre, s'exposa au crucifiement, comptant qu'en inclinant la tête de bonne heure, il serait bientôt détaché de la croix, et qu'ensuite il serait guéri par des hommes instruits en médecine parmi ses associés secrets, afin d'enthousiasmer en même temps le peuple par l'apparence d'une résurrection. » (Bahrdt cité par Strauss. Vie de Jésus, Tom. IL Sect. IIL chap. III. § 138. )

D'autres n'ont pas imputé cette préméditation à Jésus. « Ils supposent qu'il tomba dans un sommeil semblable à la mort, et attribuent à ses adhérents le plan, conçu à l'avance, de rappeler à la vie Jésus, jeté dans une mort apparente par un breuvage et détaché de bonne heure de la croix. » (Xénodoxien : Joseph and Nicodemus cité par Strauss, loc. cit.)

Enfin, « les amis judicieux de l'explication naturelle, à qui répugnent ces suppositions, se contentent d'admettre, au lieu d'un reste de sentiment, la force vitale qui,mêmeaprèsrextinction du sentiment, persista dans l'intérieur du corps de Jésus plein de la vigueur de la jeunesse; au lieu de soins donnés par des œains hu-

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maines, ils appellent l'attention sur l'influence bienfaisante que les substances en partie huileuses, appliquées sur lui, durent exercer sur la guérison de ses blessures ; ils remarquent que Tair chargé des émanations des aromates dans la cavité du tombeau dut être propre à réveiller le sentiment et la conscience de Jésus. T> {Paulus cité par Strauss. Loc. cit.) Ajoutez à cela, un coup de tonnerre qui ouvre le sépulcre {Schuster) ou bien, à la rigueur, un fort coup d'épaule qui renverse la pierre, un homme qui apparaît drapé dans

un linceul blanc; et voilà la résurrection.

Paulus affirme bravement que Jésus, bien qu'il se fût rétabli de l'état de rigidité semblable à la mort où l'avait jeté le crucifiement, finit par succomber à une fièvre consomptive. (Strauss ibid.) Mais il ne dit pas ce qu*est devenu son corps.

3** StrausSy bien qu'il accorde que la supposition delà mort apparente ne sort pas des limites du possible, paraît pencher, même dans sa première Vie de JésuSy vers l'hallucination. Les christoplanies de l'Evangile ressemblent à celle de saint Paul, ce sont des phénomènes purement subjectifs. Ils ont été amenés « par le besoin psycologique qu'éprouvaient les apôtres, leur premier effroi passé, de lever la contradiction que la fin de Jésus formait avec leur première opinion sur lui, et de recevoir, dans leur conception du Messie, le caractère de la passion et de la mort. > « C'est dansl? Galilée que s'est formée l'idée de la résurrection. Une fois cette idée bien établie, ils sont revenus la prêchef à Jérusalem, où il n'était plus possible de se convaincre soi-même du contraire par le corps de Jésus, ou d'er être convaincu par d'autres»... Le corps de Jésus, sans doute, était perdu!... perdu!

Il est vrai qu'il ne s'est écoulé que cinquante jours

entre la résurrection et la prédication des apôtres. Mais Strauss n*est pas embarrassé de cela. L'époque indiquée par les Actes repose uniquement sur des motifs dogmatiques, donc elle est sans valeur historique (quelle conséquence !) et elle ne vous oblige nullement à resserrer autant la durée de la préparation on. Galilée

C'est surtout dans sa Nouvelle vie que Strauss se jette sur l'hypothèse d'une vision produite par l'imagination surexcitée des apôtres ; car, dit-il, « un homme demi-mort, se traînant péniblement hors du tombeau, réclamant des soins, et finissant par succomber :? ses blessures, n'aurait jamais fait sur l'imagination des apôtres l'impression du vainqueur de la mort et du maître de la vie. » (p. 310).

L'hallucination! La critique rationaliste n'a pas l'étrenne de cette invention. Depuis longtemps, Celse avait eu recours à cette hypothèse. « Qui a vu cela, (le Christ ressuscité ?) disait-il. Une femme à demi-folle, comme vous dites vous-mêmes, et tel autre attaché à la même superstition, ayant rêvé par l'effet d'une disposition quelconque, ou bien ayant l'imagination excitée par une opinion erronée conforme à sa propre volonté, ce qui est arrivé à des milliers d'hommes, ou bien, ce qui est plus vraisemblable, voulant frapper l'imagination des autres par ce prodige, et frayer à l'aide de ce mensonge la voie à d'autres imposteurs *. »

M. Renan a fait de l'hallucination son système. Il

1 . Tî; toGto eîôs ; yvvr\ itapoiarpoc, w; çaxè, xoi eî^ xtç oXXoç twv Ix TrjÇ auT^; YOY)T£{ac, r^zoï xatâ Ttva Siaôeatv ovetpto^aç, yj xatà t7)v auToO ^ouXrjcnv So^yj TCSTrXavrjjxévY) (pavTa(rt(o8e\ç, oicep 6rj {xyptoi; <TU|xêéê/jx£v r\, oizzp jxaXXov exicX^Çat, touç Xoiicoù; tÎ) Tepot- Tet'a TauTYj ôsXYjo-aç, xa\ ôtà xoO TOto-'TOu <î/eu(7(xaToç àçopfXTjv oXXotç ayûpTacç 7ïapa(7X£îv, (Origen. Contra Celsum. 2. 55.J

f {^8 INDEX .

en avait dit un mot en terminant le vinp;t-sixi^;ine chapitre de la Vie de Jésus, a La forte imagination de Marie de Magdala joua dans celte circonstance un rôle capital. Pouvoir divin de l'amo^nr! Moments sacrés où la passion d'une hallucinée donne au monde un Dion ressuscité. » C'était l'annonce du thème qu'il développe sans vergoij'ne, dans les deux premiers chapitres de son livre des apôtres.

Jésus, à ce qu'il prétend, n*a jamais dit bien clairement qu'il ressusciterait en sa chair. Embarrassé pnr les textes de saint Matthieu, de saint Marc et de saint Luc qui indiquent le contraire, il ne se gêne pas pour dire qu'ils ont été introduits dans l'Évangile à une certaine époque où on tenait beaucoup à ce que Jésus eût annoncé sa résurrection. L'idée de ce miracle devait fatalement naître dans l'esprit des apôtres, car, € reconnaître que la mort pouvait être victorieuse de Jésus, de celui qui devait supprimer son empire, c'était le comble de l'absurdité. L'idée seule qu'il pût souffrir avait autrefois révolté ses disciples. Ceux-ci n'eurent donc pas de choix entre le désespoir ou une affirmation héroïque. Un homme pénétrant aurait pu annoncer dès le samedi que Jésus revivrait. La petite société chrétienne, ce jour-là, opéra le véritable miracle ; elle ressuscita Jésus en son cœur par l'amour intense qu'elle lui porta. Elle décida que Jésus ne mourrait pas. L'amour chez ces âmes passionnées fut vraiment plus fort que la mort, et, comme le propre de la passion est d'être communicative, d'allumer à la manière d'un flambeau un sentiment qui lui ressemble et se propage ensuite indéfiniment, Jésus, en un sens, à l'heure où nous sommes parvenus, est déjà ressuscité. Qu'un fait matériel insignifiant permette de croire que son corps n'est plus ici-bas, et le dogme de la résurrection fera fondé pour l'éternité.

€ Ce fut ce qui arriva dans des circonstances qui, pour être en partie obscures, par suite de Tincohérence des traditions, et surtout des contradictions qu'elles présentent, se laissent néanmoins saisir avec un degré suffisant de probabilité. j>

C'est Marie de Magdala qui est la cheville ouvrière de cette résurrection par l'amour. M. Renan prétend qu'elle seule y a joué un rôle; tout part de son influence. Il cite, à l'appui de celte prétention, saint Jean et saint Marc. Or, dans saint Jean, on lit le récit des deux apparitions aux disciples réunis, dans la seconde Thomas nous semble jouer un rôle qui n'est pas sans importance. Le inême Évangéliste rapporte l'apparition près de la mer de Tibériade, et le rôle qu'y joua saint Pierre. Saint Marc fait mention de l'apparition aux onze apôtres. Le rôle unique que M. Renan assigne à Marie Madeleine est donc de pure fantaisie. Mais écoutons-le : « Quand Marie de Magdala arriva, le Dimanche matin, la pierre n'était pas à sa place. Le caveau était ouvert. Le corps n'y était plus. L'idée de la résurrection était encore, chez elle, peu développée. Ce qui remplissait son âme, c'était un regret tendre et le désir de rendre les soins funèbres au corps de son divin ami. Aussi, ses premiers sentiments furent-ils la surprise et la douleur. La disparition de ce corps chéri lui enlevait la dernière joie sur laquelle elle avait compté. Elle ne le toucherait plus de ses mains!... Et qu'était-il devenu?... L'idée d'une profanation se présenta à elle et la révolta. Peut-être, en même temps, une lueur d'espoir traversa son esprit. Sans perdre un moment, elle court à une maison où Pierre et Jean étaient réunis : « On a pris le corps du maître, dit-elle, et nous ne savons pas où on l'a mis. f Les deux disciples se lèvent à la hâte, et courent de toute leur force. Jean le plus jeune, arrive le premier. Il se baisse pour re-

inO INDKX.

garder à l'intérieur. Marie avait raison. Le tombeau était vide. Les linges qui avaient servi à l'enseveliss»ment étaient épars dans le caveau. Pierre arrive à son tour. Tous deux entrent, examinent les linges sans doute tachés de sang, et remarquent, en particulier, le suaire qui avait enveloppé la tête, roulé à part en un coin. Pierre et Jean se retirèrent chez eux dans un trouble extrême. S'ils ne prononcèrent pas le mot décisif: «Il est ressuscité! » on peut dire qu'une celle conséquence était irrévocablement tirée et que le dogme générateur du christianisme était déjà fondé.

« Pierre et Jean étant sortis du jardin, Marie resta seule sur le bord du caveau. Elle pleurait abondamment. Une seule pensée la préoccupait : Où avait-on mis le corps? Son cœur de femme n'allait pas au-delà du désir de tenir encore dans ses bras le cadavre bienaimé. Tout à coup, elle entend un bruit léger derrière elle. Un homme est debout. Elle croit d'abord que c'est le jardinier : « Oh ! dit-elle, si c'est toi qui l'as pris, dis-moi où tu l'as posé, afin que je l'emporte. > Pour toute réponse, elle s'entend appeler par son nom : « Marie ! » C'était la voix qui tant de fois l'avait fait tressaillir. C'était l'accent de Jésus. « 0 mon maître!... » s'écrie-t-elle. Elle veut le toucher. Une sorte de mouvement instinctif la porte à baiser ses pieds. La vision légère s'écarte et lui dit : « Ne me touche pas! » Peu à peu l'ombre disparaît. Mais le miracle de l'amour est accompli. Ce que Céphas n'a pu faire, Marie l'a fait : elle a su tirer la vie, la parole douce et pénétrante du tombeau vide. Il ne s'agit plus de conséquences à déduire, ni de conjectures à former. Marie a vu et entendu. La résurrection a son premier témoin immédiat.

Folle d'amour, ivre de joie, Marie rentra dans 1a

ville; et aux premiers disciples qu'elle rencontra: «Je l'ai vu, il m'a parlé, * dit-elle. Son imagination fortement troublée, ses discours entrecoupés et sans suite la firent prendre par quelques-uns pour une folle. Pierre et Jean, de leur côté, racontent ce qu'ils ont vu. D'autres disciples vont au tombeau et voient de même. La conviction arrêtée de tout ce premier groupe fut que Jésus était ressuscité. Bien des doutes restaient encore; mais l'assurance de Marie, de Pierre, de Jean s'imposait aux autres. Plus tard, on appela cela < la vision de Pierre; » Paul, en particulier, ne parle pas delà vision de Marie et reporte tout l'honneur de la première apparition sur Pierre. Mais cette expression était très inexacte. Pierre ne vit que le caveau vide, le suaire et le linceul. Marie, seule, aima assez pour dépasser la nature et faire revivre le fantôme du maître exquis. Dans ces sortes de crises merveilleuses, voir après les autres n'est rien : tout le mérite est de voir pour la première fois; car les autres modèlent ensuite leur vision sur le type reçu. C'est le propre des belles organisations de concevoir l'image promptement, avec justesse et par une sorte de sens intime du dessin. La gloire de la résurrection appartient donc à Marie de Magdala. Après Jésus, c'est Marie qui a le plus fait pour la fondation du christianisme. L'ombre créée par les sens délicats de Madeleine plane encore sur le monde. Reine et patronne des idéalistes, Madeleine a su mieux que personne affirmer son rêve, imposer à tous la vision sainte de son âme passionnée. Sa grande admiration de femme : «Il est ressuscité ! j^ a été la base de la foi de l'humanité. Loin. d'ici, raison impuissante! Ne va pas appliquer une froide analyse à ce chef-d'œuvre de l'idéalisme et de l'amour. Si la sagesse renonce à consoler cette pauvre race humaine, trahie par le sort, laisse la folie tenter l'aventure. Où

est le sage qui a donné au monde autant de joie que la possédée Marie de Magdala? »

Pour justifier ce rôle unique de Madeleine, M. Renan altère, Tun après l'autre, tous les récits des apparitions. <ï Les saintes femmes ont vu un homme blanc, ce n'était pas Jésus. » Sans doute, mais saint Mathif;u dit positivement qu*elles l'ont rencontré sur le chemin, qu'ils les a saluées et qu'elles ont embrassé ses pieds, (chap. xxviii. 9. iO.)

Les apôtres ont obéi à une sorte de fièvre imitative. € C'est le propre des états de l'âme où naissent l'extase et les apparitions d'être contagieux. L'histoire de toutes les grandes crises religieuses prouve que ces sortes de visions se communiquent : dans une assemblée de personnes remplies des mêmes croyances, il suffit qu'un membre de la réunion affirme voir et entendre quelque chose de surnaturel, pour que les autres voient et entendent aussi. Chez les protestants persécutés, le bruit se répandait qu'on avait entendu les anges chanter des psaumes sur les ruines d'un temple récemment détruit; tous y allaient et entendaient le même psaume. Dans les cas de ce genre, ce sont les plus échauffés qui font la loi et qui règlent le degré de l'atmosphère commune. L'exaltation des uns se transmet à tous; personne ne veut rester en arrière ni convenir qu'il est moins favorisé que les autres. Ceux qui ne voient rien sont entraînés et finissent par croire qu'ils sont moins clairvoyants, ou qu'ils ne se rendent pas compte de leurs sensations; en tous cas, ils se gardent de l'avouer; ils troubleraient la fête, attristeraient les autres et se feraient un rôle désagréable. Quand une apparition se produit, dans de telles réunions, il est donc ordinaire que tous la voient et l'acceptent. 11 faut se rappeler, d'ailleurs, quel était le degré de culture intellectuelle des disciples

de Jésus. Ce qu'on appelle une tête faible s'associe très bien à l'exquise bonté du cœur. Les disciples croyaient aux fantômes; ils s'imaginaient être entourés de miracles; ils ne participaient en rien à la science positive du temps. Cette science existait chez quelques centaines d'hommes, uniquement répandus dans les pays où la culture grecque avait pénétré. Mais le vulgaire, dans tous les pays, y participait très peu. La Palestine était, à cet égard, un des pays les plus arriérés; les Galiléens étaient les plus ignorants des Palestiniens, les disciples de Jésus pouvaient compter entre les gens les plus simples de la Galilée. C'était cette simplicité même qui leur avait valu leur céleste élection. Dans un tel monde, la croyance aux faits merveilleux trouvait les facilités les plus extraordinaires pour se répandre. Une fois l'opinion de la résurrection de Jésus ébruitée, de nombreuses visions devaient se produire. Elles se produisirent en efl'et. »

Suivent des récits complètement dénaturés.

Les disciples d'Emmaùs ont rencontré un homme pieux avec lequel ils se sont liés d'amitié. En mangeant avec lui, ils se sont rappelé leur Maître. Pleins d'une douce tristesse, ils oublient l'étranger; c'est Jésus qu'ils voient tenant le pain, puis le rompant et le leur offrant. Ces souvenirs les préoccupent à un tel point qu'ils s'aperçoivent à peine que leur compagnon, pressé de continuer sa route, les a quittés

Leur conviction est qu'ils ont vu Jésus. Hallucination!

Les apôtres sont réunis et s'entretiennent avec les disciples d'Emmaùs de ce que ceux-ci croient avoir vu. Les imaginations sont frappées; profond silence. L'ai tente crée d'ordinaire son objet. A ces heures décisives, un courant d'air, une fenêtre qui crie, un murmure fortuit arrêtent la croyance des peuples pour des siècles. On croit sentir un souffle, on croit

entendre un bruit, quelques-uns ont discerné le mot Schalonif paix : C'est fini, Jésus est là. — De l'incrédulité des apôtres, des signes que leur donne le Maître pour vaincre cette incrédulité, pas un mot.

L'apôtre Thomas, absent, avoue qu'il porte envie à ceux qui ont vu la trace de la lance et des clous. « On dit que huit jours après il fut satisfait. Mais il en resta sur lui une tache légère et comme un doux reproche. » Et c'est tout. — De la naïve et admirable scène dans laquelle Thomas est convaincu, absolument rien

En Galilée les apôtres pèchent. Toute la nuit ils n'ont rien pris. Tout à coup, les filets se remplissent. C'est un miracle. Il leur semble que quelqu'un a dit de terre : jetez vos filets à droite.

Un jour, ils sont surpris de trouver les charbons allumés, un poisson posé dessus et du pain à côté. C'est sans doute Jésus qui a fait cela. Ils sont persuadés, après le repas, que Jésus s'est assis à côté d'eux.

Un autre jour, Pierre, en songe peut-être, (mais leur vie sur ces bords n'était-elle pas un songe perpétuel?) crut entendre Jésus lui demander jusqu'à trois fois: m'aimes-tu. Et Pierre s'ima^maiï répondre : « Ohî oui. Seigneur, tu sais que je t'aime; » et, à chaque fois, l'apparition disait : Pais mes brebis.

Une autre fois, Pierre fait à Jean la confidence d'un songe étrange, il a rêvé qu'il se promenait avec le Maître. Jean venait par derrière à quelques pas, etc..

C'est ainsi que se découpe et se travestit, sous la plume du critique, le récit si clair et si louchant de saint Jean. (chap. xxi. 1. 23.)

Mais voici le chef-d'œuvre :

« Un jour qu'à la suite de leurs chefs spirituels, les Galiléens fidèles étaient montés sur une de ces montagnes où Jésus les avait souvent coaduits, ils crurent

encore le voir. L*air, sur ces hauteurs, est plein d'étranges miroitements. La même illusion qui autrefois avait eu lieu pour les disciples les plus intimes se produisit encore. La foule assemblée s'imagina voir le spectre divin se dessiner dans l'éther; tous tombèrent sur la lace et adorèrent. Le sentiment qu'inspire le clair horizon de ces montagnes est l'idée de l'ampleur du monde avec l'envie de le conquérir. Sur un des pics environnants, Satan, ijonlrant de la main à Jésus les royaumes de la terre et toute leur gloire, les lui avait, dit-on, proposés, s'il voulait s'incliner devant lui. Cette fois, ce fut Jésus qui, du haut des sommets sacrés, montra à ses disciples la terre entière et leur assura l'avenir. Ils descendirent de la montagne persuadés que le Fils de Dieu leur avait donné l'ordre de convertir le genre humain et avait promis d'être avec eux jusqu'à la fin des siècles. Une ardeur étrange, un feu divin, les remplissait au sortir de ces entretiens. Ils se regardaient comme les missionnaires du monde, capables de tous les prodiges. Saint Paul vit plusieurs de ceux qui assistèrent à cette scène extraordinaire. Après vingt-cinq ans, leur impression était encore aussi forte et aussi vive que le premier jour. »

A qui fera-t-on croire que cinq cents spectateurs sont, tous ensemble, tellement victimes de la mê me illu* sion que pas un seul ne soupçonne l'erreur, et que pas un seul n'en revient, même après de longues années. La science n'a jamais enregistré de pareils phéno^ mènes ; ils n'existent que dans l'imagination pervertie des critiques. Mais que devient le corps de Jésus, pendant que s'élabore, ainsi, l'idée de sa résurrection. Écoutons :

ff Ils est permis de supposer aussi que la disparition iu corps fut le fait des Juifs. Peut-être crurent-ils, par là, prévenir les scènes tumultueuses qui pouvaient «^e

produire sur le cadavre d'un homme aussi populaire que Jésus. Peut-être voulurent-ils empêcher qu'on ne lui fit des funérailles bruyantes ou qu'on n'élevât un tombeau à ce juste. Enfin, qui sait si la disparition du cadavre ne lïit pas le fait du propriétaire du jardin ou du jardinier ? Ce propriétaire, selon toutes les vraisemblances, était étranger à la secte. On choisit son caveau parce qu'il était le plus voisin du Golgotha et parce qu*on était pressé. Peut-être fût-il mécontent de cette prise de possession, et fit-il enlever le cadavre. A vrai dire, les détails, r?*pportés par le quatrième Evangile, des linceuls laissés dans le caveau, et du suaire plié soigneusement à part dans un coin, ne s'accordent guère avec une telle hypothèse. Cette dernière circonstance ferait supposer qu'une main de femme s'était glissée là. Les cinq récits de la visite des femmes au tombeau sont si confus et si embarrassés, qu'il nous est certes fort loisible de supposer qu'ils cachent quelque malentendu. La conscience féminine, dominée par la passion, est capable des illusions les plus bizarres. Souvent elle est complice de ses propres rêves. Pour amener ces sortes d'incidents considérés comme merveilleux, personne ne trompe délibérément; mais tout le monde, sans y penser, est amené à conniver. Marie de Magdala avait été, selon le langage du temps, € possédée de sept démons ». Il faut tenir compte, en tout ceci, du peu de précision de l'esprit des femmes d'Orient, de leur défaut absolu d'éducation et de la nuance particulière de leur sincérité. La conviction exaltée rend impossible tout retour sur soi-même. Quand on voit le ciel partout, on est amené à se mettre par moments à la place du ciel.

« Tirons le voile sur ces mystères. Dans les états de crise religieuse, tout étant considéré comme divin, le» plus grands effets peuvent sortir des causes les plu^

mesquines. Si nous étions témoins des faits étranges qui sont à l'origine de toutes les œuvres de foi, nous y verrions des circonstances qui ne nous paraîtraient pas en proportion avec l'importance des résultats, d'autres qui nous feraient sourire. Nos vieilles cathédrales comptent entre les plus belles choses du monde ; on ne peut y entrer sans être en quelque sorte ivre de l'infini. Or, ces splendides merveilles sont presque toujours l'épanouissement de quelque petite supercherie. Et qu'importe en définitive? Le résultat seul compte en pareille matière. Le foi purifie tout. L'incident matériel qui a fait croire à la résurrection n'a pas été la cause véritable de la résurrection. Ce qui à ressuscité Jésus, c'est l'amour. Cet amour fut si puissant qu'un petit hasard suffit pour élever l'édifice de la foi universelle. Si Jésus avait été moins aimé, si la foi à la résurrection avait eu moins de raison de s'établir, ces sortes de hasards auraient eu beau se produire; il n'en serait rien sorti. Un grain de sable amène la chute d'une montagne, quand le moment de tomber est venu pour la montagne. Les plus grandes choses viennent à la fois de causes très-grandes et très-petites. Les grandes causes sont seules réelles; les petites ne font que déterminer la production d'un effet qui était déjà depuis longtemps préparé. »

Ces suppositions sans fondement, ces insinuations perfides, ces imputations calomnieuses, ce rapprochement ridicule d'une si misérable cause et d'un si grand efTet ne répondent pas à ces deux impitoyables questions de l'apologétique : Pourquoi n*a-t-on pas fait une enquête sur la disparition du corps de Jésus- Christ, s'il a disparu? S'il n'a pas disparu, pourquoi ne l'a-t-on pas produit pour convaincre les apôtres de mensonge ou de folie?

M. Renan, dans une note, ose dire : « Relire avec ^oiu

les quatre récils des Evani^iles elle passage l Cor. xv. 4-8. » Il faut qu'il soit bien sûr de n'être pas pris au mot, car, lire les récits qu'il indique et les compar(;r avec ce qu'il a écrit, c'est assez pour se convaincre qu'il a agi en malhonnête homme; à moins que l'hallucination ne lui ait caché ce qu'il y avait dans l'Evangile, d fait voir ce qui n'y était pas.

4** Si la critique est pauvre en inventions pour détruire la vérité de la résurrection, elle est riche en chicanes sur les prétendues contradictions des textes évangéliques. La trop grande quantité des aromates achetés avant et après le sabbat. Le sépulcre que saint Matthieu dit avoir appartenu à Joseph d'Arimathie, et saint Jean avoir été pris à cause du voisinage. Le nombre des anges et des saintes temmes diversement indiqué par les Évangélistes, la différence des heures où elles vinrent, les apôtres Pierre et Jean qui ne voient point d'anges. Pierre qui court tout seul au tombeau dans saint Luc, et avec le disciple bien-aimé dans saint Jean. Pierre qui se baisse, seulement, pour voir ce qu'il y a dans le tombeau d'après le troisième Evangéliste, Pierre et Jean qui descendent, l'un après l'autre, d'après le quatrième. Les apparitions qui se font à Jérusalem, tandis que les disciples sont convoqués dans la Galilée pour en être témoins. Le corps de Jésus qui entre dans un lieu complètement clos, signe de spiritualité, qui se laisse toucher et qui mange, signe de matérialité, etc.. Tout est prétexte pour contester l'autorité des récits delà résurrection.

Un peu de droiture et de bonne volonté suffisent pour faire disparaître ces apparentes contradictions. Dans tous les commentateurs de l'Évangile, on trouve des explications qui ont répondu, à l'avance, aux chicanes de la critique ; nous y renvoyons nos lecteurs, et

nous nous contentons de mettre sous leurs yeux le» judicieuses paroles de M. Wallon. « Nos adversaires s'étudient à opposer Tune à Tautre les apparitions pour les rendre contradictoires : nous prétendons, nous, que, pour les concilier, il suffit de les mettre chacune en son lieu. 11 peut y avoir doute sur Farrangement, puisque diverses combinaisons sont proposées, el Ton pourrait en chercher de nouvelles. On ne prendrait pas tant de peine, assurément, pour des auteurs profanes : Car chez eux nul ne songerait à relever de pareilles différences , et, moins encore, à en user pour nier leur autorité. Mais, puisqu'on suit une autre voie à l'égard des écrivains sacrés, il faut bien se placer sur le terrain pour répondre; et, quand Texplication n'aurait pas toujours la vraisemblance qu'elle nous paraît généralement avoir, au moins serait-elle possible, on ne saurait le nier; el dès lors, si faible qu'elle fût, elle serait incontestablement préférable à un système qui, pour de semblables difficultés, voudrait condamner des auteurs dont la véracité est si bien établie sur tous les points vraiment décisifs. j^{Croyance à l'Evangile. Tl»* Partie, chap. vi).

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