Luc, cap. xv
géant avec lui les secrets de sa vie, si honteux qu'ils soient.
Allons plus avant. L' alternative du pouvoir sacerdotal est féconde en conséquences qui établissent victorieusement la nécessité de l'aveu singulier et précis des fautes cle notre vie. Quand un prêtre entre en rapport avec un pécheur, deux vertus s'embrassent en son ministère et doivent se manifester en son action : la miséricorde et la justice. Tel est le plan de Dieu et l'ineffable conciliation de ses perfections clans la rédemption des âmes. La miséricorde relève de la mort et ferme les abîmes de l'éternité ; la justice réclame ses droits et en poursuit la satisfaction. Elle peut être fléchie, mais non pas sacrifiée. Ses exigences, réduites par une sage économie, remplacent l'éternité par le temps. L'éternité n'est plus à elle : la miséricorde vient cle la lui ravir; mais le temps, elle le possède encore, pour se contenter et faire subir au pécheur des peines amoindries qui compensent, par concession divine, les peines infinies d'un autre monde. Donc, quand le prêtre délie le pécheur du côté cle l'éternité, il faut qu'il le lie du côté du temps, qu'il en-
chaîne sa vie par une satisfaction proportionnée à ses fautes et aux exigences de la justice divine. Mais comment établir une proportion, s'il n'y a pas de quantités ? Un cri du coeur, semblable à celui que poussait le roi prophète : « Pecc&vi et radium coram te feci : Seigneur, j'ai péché et j'ai fait le mal devant vous1, » c'est bon pour Dieu, qui voit et compte les divisions de notre être et les mouvements de notre existence; mais pour un homme, dont la vue s'arrête aux portes du sanctuaire que le péché a profané, il faut des nombres exprimés, des quantités écrites dans chaque parole de nos aveux. Alors seulement la proportion s'établit entre la peine et le péché, et le ministère du prêtre cesse d'être une absurdité*.
Mais, au lieu de prononcer sur nos têtes les
L Psalm. l.
2. Nous n'avons fait que développer, dans cet argument, les remarquables paroles du concile de Trente : « Dominus noster Jésus Christus a terris ascensurus ad cœlos sacerdotes sui ipsius vicarios reliquit, tanquam présides et judices, ad quos omnia mortalia crimina deferantur, in quse Christi fidèles ceciderint; quo, pro potestate clavium, remissionis aut retentionis peccatorum sententiam pronuntient. Constat enim sacerdotes judicium hoc incognita causa exercere non potuisse, si
paroles bénies qui nous réconcilient avec Dieu, le prêtre les retient suspendues et nous renvoie d'auprès de lui couverts encore de la lèpre de nos iniquités. — Etait-ce donc bien la peine de les lui avouer? Certainement, Messieurs, car sa mission n'est pas finie. Cette suspension, croyez-le bien, n'est pas un refus impitoyable de la miséricorde; c'est un délai par lequel la prudence prépare un des plus touchants mystères de la vie morale : la lutte d'un cœur ami, divinement ému par la charité, contre une perversité opiniâtre qui se refuse aux embrassements de Dieu. Dieu voudrait descendre dans cette âme que j'écoute et que je plains, fhais elle n'est pas prête encore. La crise salutaire durepen-
in génère duntaxat, et non potius in specie, ac sigillatim, sua ipsi peccata déclarassent. » (Sess. XIV, cap. v.)
Satisfactionem injunctam sacerdos moderatur se-
cundum qualitatem criminum sibi per confessionem innotescentium. (S. Thom., Summ. Theol.y suppl., quœ-st. 6, a. 1.)
Satisfactio non sufficeret ad expiandam pœnam peccati ex quantitate pœnse quse in satîsfactione imponitur, sed sufficit in quantum est pars sacramenti virtutem sacramentalem habens': et ideo oportet quod per dispensatores sacramentorum imponatur : et ideo necessaria est confessio. (Ibid., ad. 4.)
tir est arrêtée par des ignorances funestes et des affection coupables qu'il faut dissiper et guérir. Comme juge, je refuse le pardGn de Dieu, mais ce n'est pas pour me réfugier dans une attente silencieuse et austère. Mes propres rigueurs me transforment : obligé, en vertu de ma mission sacerdotale, de conduire l'âme qui m'est confiée à sa réconciliation, je deviens tout d'un coup son docteur et son médecin. Onction de la vérité, sages conseils, prescriptions salutaires, pressez-vous sur mes lèvres. Mais à quoi les appliquerai-je, si le mal ne m'est connu que d'une manière générale et incertaine? Quelles vérités faut-il méditer? Quelles précautions faut-il prendre? Quelles occasions faut-il fuir? Quelles prières faut-il faire? Quelles bonnes œuvres faut-il accomplir pour se préparer au pardon? je n'en sais rien, si vous ne m'avez pas révélé votre conscience. Croyezvous donc que j'aie, comme les charlatans, un spécifique qui guérisse tous les maux? Non. Je suis médecin, et, comme le médecin, il faut que j'étudie des symptômes et que je reçoive des confidences. Comme vous révélez au praticien qui ausculte votre corps les douleurs sourdes^
les émotions mystérieuses, les crises intimes qui échappent à la perspicacité de son regard, ainsi devez- vous révéler au praticien qui ausculte votre conscience tous les maux dont elle est la triste victime, sans quoi la thérapeutique sacrée n'est plus qu'un misérable charlatanisme1.
Bouffonnerie et charlatanisme ! Vous ne sortirez pas de là, Messieurs, si vous n'acceptez cette conclusion définitive : le précepte de la confession auriculaire, singulière et précise, bien qu'il n'ait pas été formulépar Jésus-Christ, se déduit, par voie de corrélation nécessaire, du pouvoir qu'il a conféré à ses apôtres et à leurs successeurs en leur disant : « Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie. Recevez l'Esprit-Saint: Les péchés seront remis à ceux
1. In medicina corporali oportet quod medicus non unum solum morbum, contra quem medicinam dare débet, cognoscat, sed etiam universaliter totam habitudinem ipsius infîrmi : eo quod unus morbus ex adjunctione alterius aggravatur ; et medicina quse uni morbo competeret alteri nocumentum prrcstaret. Et similiter est in peccatis. (Summ. TheoL, supp., queest. 9, a. 2.)
Si opem medicantis expectas, oportet quod morbum detegas. (Boët., in. L. I., De Consolât., prosa IV, in princ.)
à qui vous les remettrez, et retenus à ceux à qui vous les retiendrez. »
Cette conclusion n'est pas le fruit de mon interprétation privée. J'estimerais peu les efforts que j'ai faits pour l'obtenir, si je ne me sentais appuyé par l'interprétation unanime de dix-huit siècles. Des mêmes paroles du Sauveur tous ceux dont la voix fait autorité dans l'Église ont déduit les mêmes conséquences, ou plutôt, il est facile de le voir à l'universalité, à la perpétuité, à l'uniformité de leurs témoignages, ils se sont transmis de l'un à l'autre, comme des échos fidèles, la loi que les apôtres ont entendue tomber des lèvres bénies de leur Maître. Admirable chaîne dont tous les anneaux se ressemblent, s'enlacent, se tiennent, se prolongent, et viennent étreindre l'esprit humain. Le Maître a parlé; — sa parole sainte, loin qu'elle se perde aux horizons les plus reculés de l'histoire, se fait entendre tout près de nous. Ce n'est pas le souffle éteint d'un homme dont le souvenir ploie sous le faix des années, c'est la voix sonore des siècles ajoutant, l'un après l'autre, leur puissante adhésion à la parole divine. Ils sont là, et ce que je prouvais
tout à l'heure, ils le prouvent avec moi. Ils nous disent : « qu'il faut profiter du temps présent pour se réconcilier avec Dieu, et ne pas attendre le jour fatal où la pénitence deviendra impossible, parce qu'il ne sera plus permis de se confesser ' ; — que le prêtre, dispensateur des mystères divins, doit recevoir l'aveu de nos fautes2; — - que Dieu lui a donné
1. Quamdiu sumus in hoc mundo, de malis quse in carne gessimus ex toto corde resipiscamus, ut a Domino salvemur, dum habemus tempus pœnitentiœ. Postquam enim e mundo exivimus, non amplius possumus ibi confiteri, aut pœnitentiam adhuc agere.
^EwÇ EGUÏV £V TOUTCOTto XOŒ[JUa), £V TY] ffapxl a £TCpdt^a^£V 7U0V7,pà?
f/.£Tavoy]Gtoku£v iç, oXyjç ttJç xapStaç, iva cojôâj^sv ut:o tcu Kupiou, i'wç i/jotxzv yaipov [/.stocvoiocç. Met& yap to IçsAÔetv Y)ut.aç Ix tou xoa[AOU, ouxéri o\>và[/.s6a £X£? l|o[/.oXoY*iqcra<rOai Y] [/.STavoeTv etc. (S. Clément., ad Cor.,, II, cap vin, 2, 3.)
Confiteantur singuli delictum suum, dum adhuc qui deliquit in sseculo est, dum admitti ejus confessio potest, dum satisfactio facta per sacerdotes apud Dominum grata est. (S. Cyprian., Tract, de Lapsis.)
2. Peccata iis confîteri necesse est, quibus mysteriorum Dei concredita dispensatio est : 'AvayxocTov tqTç 7us-
7Ut<7T£U[/.£VOlÇ T7]V OUCOVOfJLtaV TWV f/.U(7TY]pUiiV TOU ÔSOU £^00.0^0^ £T(j8(Xt
xà àu.apTr^aTa. (S. Basil., in Reg. brevioribus, respons , ad qusest. 288 )
Sufticit reatus conscîentiarum solis sacerdotibus indicare confessione sécréta. (S. Léo.,, Epist. CXXXVI, alias. 80.)
Confitere Christoper sacerdotes peccata tua : 7E£o(jiqao-
le pouvoir de guérir la lèpre et les blessures du péché, de nous rendre la santé et de briser les liens d'iniquité qui nous enchaînent *; — que la confession est la règle des réparations que nous devons à Dieu2; — que c'est une œuvre
Yyjcou xptcxw Sioctwv isfstov toc; àuapTiaç (jou. (Anastas. Sinaït., De sacra Synaxi., n° 5.)
1. Hi (nostri sacerdotes) vero non lepram corporis, sed immunditiam anima?, non purgatam probandi, sed prorsus purgandi acceperunt; ita ut qui ipsos contemnunt, longe sceleratiores et graviore supplicio digniores sint ipso Dathan et sociis ejus : Outoi Se ou Xs7rpav aco^aroç , aXX' axaOapatav ^u^ç, oux à7iaXXaY£T<7oev 8ox'.[/.aÇeîv, àXX ' cnraXXaTTEiv TravTsXâjç IXaêov IÇouaiav. "Qtts ot toutcov u7i£pop(ovT£ç ttoXXw xai Ttov 7i£pl Aaôav £i£V IvaysaTÊpoi, xal [xstÇovoç à£toi Tiacopiaç. (S. Chrysost., Tract, de Sacerdotis, lib. III.)
Audacter ostende illi qua3 sunt recondita. Animi arcana tanquam occulta vulnera medico retege. Ipse honoris et valetudinis tuse rationem habebit. (S. Greg. Nyssen., Homil. in eos qui alios acerbe judicant. Edit. vet., tom. I, p. 969, B.)
Si vis justificari fatere delictum tuum. Solvit enim criminum nexus verecunda confessio peccatorum. (S. Ambros., lib. II. De Pœnitentia, cap. vi.)
Cum audis hominem confitendo proferre conscientiam jamde sepulcro eductus est, sed nondum solutus. Quando soMtur? A quibus solvitur? — Quae solveritis, inquit ^Christus) in terra, etc. (S, August., Conc* 2, inPs. 101.)
2. Confessio satisfactionis consilium est, dissimulatio contumaci ac satisfactio confessione disponitur, confessione pœnitentia nascitur, pœnitentia Deus mitigatur.
Tertul., lib, De PœniL, cap. ix.)
dure et laborieuse S mais qu'il faut s'y soumettre sous peine d'être traduit à la barre clc Dieu devant l'univers entier2. Ils font défiler devant nous un long cortège de pénitents :
1. Est septima, licet dura et iaboriosa, per pœnitentiam remissio peccatorum... Cum non erubescit peccator sacerdoti Domini indicare peccatum suum. (Origen., HomiL 2, in Levitic, edit. vêtus., tom. I, p. 63, G.)
2. Saint Jean Chrysostôme, après avoir parlé du courage de la Samaritaine, racontant publiquement la révélation que Notre-Seigneur lui a faite de ses fautes secrètes, ajoute : Hanc ergo mulierem et nos imitemur, et in peccatis propriis vulgandis ne vereamur hommes; sed Deum, ut est par, timeamus qui et nunc facinora nostra videt et tune puniturus est eos qui nunc pœnitentiam non agunt. At nos in contrarium agimus. Eum qui nos judicaturus est non timemus; eosautem, qui nobis nocere nequeunt, formidamus, tremimusque ne apud eos infamia laboremus. Idcirco in quo timemus, in eo pœnas dabimus. Nam... non volens agere pœnitentiam, in illa die non ante unum vel duoà, sed orbe toto vi-
dente traducetur :
MtuvrjO-ii^EÔa orj TY|V yuvaTxa xal v)ut£Ïç. xal ItcitoTç oîxstotç àu-.ap- TY)(jLaai [Aï] aîayuvtou^Ôa àvOpojTrouç, dXka cpoêo^aeOa wç yor\ Osov tov xal vuv ôpwvxa to ytvou.£vov, xal to'ts xoXocÇovtoc touç ut, jxETavo^ffavTaç vuv • cbç vuv ye TOuvavxtov tcoiouuev. Tov (/iv ycnç {/.sXXovTa xûtvs'.v, où 0£oo(xûcu.ev' touç as oùosv yjfjia; TrapaëXàTrTOVTaç
TOUTOU? CpplTTOJJLSV, XCU T/jV TCOtp ' CCUTCOV aîd^UVVJV TC£[/.G[/.£V. Atà TOUTO £V CO SsSotXOtf/LSV, £V TQUTCO TYjV TllAtoplOCV 8lOO(/£V. 'Oyàû....
[jlyj QsXcov (/EToevoricat. .. Iv IxstvTj tyj y^utica oux £va>7Uiov ivb; xal geutscou, àXkoi TTjÇ oixouy.éV/jç àiidar^ ôpcoaYj; Tcapao^iyu.aTiÇETat. (iJomii. XXXIV, in Joan., alias 33.)
papes, évêques, prêtres, empereurs, rois, princes, gens du peuple, depuis les croyants de la primitive Église qui s'accusaient aux pieds des apôtres et réparaient publiquement ie scandale de leur vie1, jusqu'aux fidèles que nous voyons tous les jours s'agenouiller au saint tribunal.
Voulez- vous des noms? J'en pourrais remplir cette église, et étouffer sous leur poids toutes les négations de l'incrédulité. Au premier siècle, saint Clément; au deuxième siècle, saint Irénée et Tertullien ; au troisième siècle, Origène et saint Cyprien; au quatrième siècle, Lactance, saint Athanase, saint Hilaire, saint Ambroise, saint Basile et son frère, saint Grégoire de Nysse; au cinquième siècle, saint Chrysostôme, saint Jérôme, saint Augustin, saint Léon le Grand ; au sixième siècle, saint Jean Climaque, saint Pulgence; au septième siècle, saint Grégoire le Grand, saint Eloi de Noyon; au huitième siècle, saint Boniface, le
1. Multique credentium veniebant , confîtentes et annuntiantes actus suos. Multi autem ex eis, qui fueranfc curiosa sectati, contulerunt libros et combusserunt coram omnibus. (Act., cap. xix. 18, 19.)
vénérable Bède, et une quantité innombrable d'évêques; au neuvième siècle, Charlemagneet les conciles de Tours et de Châlons ; au dixième siècle, les canons des rois d'Angleterre, et je ne sais combien d'instructions épiscopales et abbatiales; au onzième siècle, saint Pierre Damien, saint Anselme, saint Yves de Chartres; au douzième, Pierre de Cluny, saint Bernard, et le célèbre concile de Latran, tant de fois incriminé par l'hérésie et par l'incrédulité moderne. Depuis le douzième siècle jusqu'à nous, les témoignages ne se comptent plus. Ils égalent le nombre des chrétiens fidèles à la loi de Dieu et à la loi de leur conscience.
A tous ces témoignages, je puis ajouter celui des liturgies1. Mais vous me permettrez de ne pas abuser des citations. Les témoignages que j'invoque sont à votre disposition2. Quand vous
1. Toutes les liturgies des Grecs, des Arméniens, des Cophtes, des Ethiopiens, des sectes orientales nestoriennes et monophysites, sont d'accord sur l'institution divine, la .nécessité et l'usage de la confession. (Cf. Renaudot : Perpétuité de la Foi, etc., tome III, liv.III, chap. in et suivants, et liv. IV, chap. I et suivants.)
2. Cf. Bellarmin, Witace, Tract, de Pœnit. — Mal donat: De sacram. Pœnit. — Denis de Sainte-Marthe: Traité de la Confession contre les erreurs des calvinistes. —
voudrez, où vous voudrez, vous pourrez constater leur authenticité et vous convaincre qu'ils aboutissent tous à cette unique proposition : — la confession est un acte divinement prescrit, sans lequel il n'y a pas de pardon possible pour le pécheur.
Mais à quoi bon, me direz-vous, cette évocation du passé? Pourquoi cette mise en scène de tous les siècles? Qu'est-ce que cela prouve? — Cela prouve, Messieurs, que les paroles de Jésus-Christ appartiennent au texte évangélique et ne sont pas le fruit d'une audacieuse interpolation. — Cela prouve que tout ce qu'il y a de grand, de savant, de saint au monde proteste contre l'interprétation privée derrière laquelle nous voudrions nous abriter pour nous épargner les humiliations d'un aveu. — Cela prouve que la confession n'est pas une nouveauté, mais une pratique aussi ancienne que le christianisme et vénérable comme lui. — Cela prouve que nous faisons de vains efforts
Scheffmacher : Lettres d'un docteur allemand de l'université de Strasbourg a un gentilhomme protestant ; quatrième lettre, prop. 2 et 3. — Muzarelli : Il buonusot délia logica, opusc. ibyConfessione auriculare.
LA CONFESSION — SA NÉCESSITE l'i
pour échapper au précepte divin. L'histoire nous saisit dans notre fuite, nous, amène jusqu'aux pieds du Sauveur, et nous fait assister au moment solennel où il confère à ses prêtres le pouvoir de remettre les péchés et leur en donne l'interprétation.
Voilà ce que prouve cette nuée de témoignages que j'ai invoqués. Admettons cependant qu'ils n'existent pas, et, par une fiction de l'esprit, mettons-nous en présence de ce fait unique et singulier: — l'Église confesse. Elle confesse de bonne foi, parce qu'elle se croit propriétaire d'un pouvoir sur la conscience humaine. On est propriétaire d'un pouvoir aussi bien que d'une maison ou d'un fonds déterre. L'Église possède, il faut donc l'évincer. Or, on n'évince un propriétaire qu'en prouvant contre le droit qu'il croit avoir. Prouvez donc contre le droit de l'Église. N'ayez pas peur; remuez le monde entier, s'il le faut. L'Église a de la conscience, et, quand il lui serait possible de vous opposer cent, deux cents, trois cents ans de prescription et plus encore, elle les sacrifierait volontiers pour l'apaisement de votre conscience et le plaisir de vous mettre à l'aise dans vos rap-
ports avec Dieu. Allons, mettez-vous à l'œuvre! Prouvez; faites, à votre manière, une histoire :1e la confession.
La chose est difficile, Messieurs, et, je dois le dire à la honte cle l'incrédulité, elle n'a jamais été tentée sérieusement. Toutes les oppositions historiques faites, jusqu'ici, au dogme catho lique de la confession se réduisent à cette affirmation pure et simple : — c'est une invention numaine. La dialectique sacrée a été généreuse; car, ce qu'elle pouvait nier gratuitement, elle s'est appliquée à le réfuter par une argumentation régulière qu'il est nécessaire de vous faire connaître.
Si nous supprimons l'institution divine, il ne reste plus que deux éventualités qui puissent nous expliquer l'existence de la confession : son irruption soudaine dans le monde chrétien, ou son établissement progressif par une lente et adroite insinuation.
Que la confession se soit introduite par irruption, c'est ce qu'il est impossible de croire et de dire sans offenser le plus vulgaire bon sens. Comment supposer, en effet, que, au même jour, à la même heure, dans tous les
lieux, tous les fidèles à la fois aient reconnu l'insuffisance du repentir intérieur et la nécessité pour leur âme, endormie jusqu'alors clans une fausse sécurité, de s'épancher par un aveu précis et singulier de ses fautes ? que tous les prêtres se soient prêtés spontanément et unanimement à ce caprice soudain et universel ? Une pareille supposition se réfute par son simple exposé. Il reste donc que la confession se soit établie par insinuation, c'est-à-dire que, suggérée par un habile ou un fanatique, pratiquée dans quelque lieu obscur, elle ait peu à peu rayonné, et se soit définitivement fait une place autorisée dans les habitudes de la vie chrétienne.
Raisonner ainsi, Messieurs, c'est oublier l'esprit de l'Église et méconnaître le cœur humain. Qu'une pratique libre et sans importance cache ses humbles origines et s'étende par de pieux envahissements, cela se conçoit. Mais une nouveauté énorme, une obligation oppressive, imposée au nom de Dieu, et à laquelle on ne peut se soustraire, une institution qui, comme la confession, tend à bouleverser l'économie clu salut , doit avoir
une date précise dans l'histoire d'une religion. L'homme qui le premier fut assez osé pour l'introduire, eût-il eu le.s meilleures intentions du monde, n'a pu échapper au contrôle de cette double vigilance qu'exercent sur toute erreur et sur toute tyrannie morale, d'un côté, l'Église, de l'autre, notre propre nature. Apôtre des vérités qui lui furent enseignées par son martre Jésus-Christ, promulgatrice de ses lois, l'Église ne s'est jamais endormie à son poste de garde fidèle et dévouée. Tous les novateurs dont les doctrines et la vie tendaient à dépraver la foi et les œuvres du peuple chrétien ont passé par les verges de ses anathèmes, et ont reçu, de ses malédictions, une sorte d'immortalité funeste qui les signale à la réprobation de tous les siècles. Pas un n'a échappé, pas un n'a pu cacher ni son nom, ni son âge, ni son domicile, ni sa profession. Et vous voudriez que l'Église eût fermé les yeux et les oreilles sur les singulières exigences d'un individu qui fût venu lui imposer au nom de Dieu un acte humiliant auquel un cœur fatigué de porter le péché peut se résoudre librement pour se soulager, mais auquel l'orgueil hu-
main ne veut pas être obligé ? Vous voudriez qu'elle eût été complice de cette iniquité jusqu'à la prendre pour son propre compte et transformer par un mensonge une pratique, conforme, il est vrai, aux inclinations de la nature, comme nous le verrons bientôt, mais absolument libre, en un dogme divin? Mais vous ne savez donc pas ce que c'est que l'Église ? L'Église, ce n'est pas un seul homme, c'est une assemblée immense dans laquelle chacun apporte l'appoint de sa propre conscience. Une conscience peut être facilement séduite et dépravée; mais des centaines, des milliers de consciences être séduites et dépravées d'un seul coup, sans hésitations, sans protestations, sans bruit, sans orage qui retentisse à travers l'histoire, c'est impossible!
Eh bien, Messieurs, je passe par-dessus cette impossibilité. Je suppose, par impossible, que toute l'Église enseignante, alarmée des désordres qui, à une certaine époque, n'importe laquelle, déshonoraient la vie chrétienne, se soit entendue du même coup pour établir, par un mensonge, une pratique qu'elle croyait salutaire. Mais l'Église enseignée, l'immense
troupeau des fidèles, tout à coup saisi et lié par cette humiliante nouveauté, pensez-vous qu'il se soit laissé tromper et opprimer sans faire entendre le cri terrible de sa conscience révoltée? Que des philosophes comme Epicure et Zenon aient donné quelque crédit à leurs systèmes de morale, cela se conçoit, ils avaient clés complices dans l'orgueil et les convoitises du cœur humain. Mais qu'une institution qui va traquer les passions jusques clans le mystérieux repaire où elles se croient inviolables, les brutalise et les met à la torture, qu'une pratique comme la confession, non pas exceptionnelle, mais générale, non pas facultative, mais obligatoire, non pas de pure inclination, mais de devoir, non pas de discipline humaine mais de discipline divine, puisse s'établir sans provoquer une éclatante révolution, voila qui est inconcevable. Que cette révolution ne laisse aucune trace clans l'histoire, voilà qui est plus inconcevable encore. J'en appelle, Messieurs, à tous vos instincts de légitime fierté, ils vont me fournir un argument décisif. Si, dans le silence de la tradition et lorsqu'il n'est question d'aucune loi évangélique qui vous oblige à
l'aveu de vos fautes, moi, qui suis devant vous, moi, qui vous parle, je vous faisais entendre ce commandement : — Confessez-vous ! Au nom de Dieu, il faut que vous vous confessiez ! — Est-ce que vous tomberiez à genoux ? Ne seraisje pas plutôt l'objet de votre juste colère? Ne crieriez-vous pas au tyran des âmes, au bourreau des consciences? Les dalles que vous foulez aux pieds, ne les arracheriez- vous pas pour me les jeter à la tête et m'étouffer dessous? Et vous auriez raison; et cet événement passerait à la postérité la plus reculée. Eh bien ! dites-moi le nom, l'âge, le domicile, la profession de l'homme qui fut assommé par vos ancêtres pour avoir inventé la confession. Cherchez bien!... L'histoire est silencieuse, vous n'y trouverez rien qui justifie cette étrange affirmation de l'incrédulité : la confession est une invention humaine.
Cependant, Messieurs, je veux pousser les concessions aussi loin que possible. Je suppose une seconde fois que l'Église enseignée se soit laissé tromper et opprimer: elle a accepté sans mot dire une discipline humaine comme un précepte divin, elle s'y est soumise avec une
moutonnière complaisance, et voilà ce qui nous explique actuellement l'existence et le crédit de la confession. Pas le moins du monde. Il reste une dernière difficulté que l'incrédulité la mieux armée ne pourra jamais détruire. Par la permission de Dieu, l'Église a toujours été entourée de sectes ennemies, violemment séparées de son sein par les foudres de Fanathème. Il fallait des hérésies, dit saint Paul. Oui, il en fallait, moins à cause des faiblesses de l'esprit et de la corruption clu coeur humain que pour servir de contrôle à la fidélité de l'Église dans la garde sacrée des traditions divines. Depuis dix-huit siècles donc, il y a eu des hérésies, toujours éveillées quand il s'agit d'épier les démarches de l'Église, et toujours prêtes à la prendre en défaut. Eh bien! Messieurs, si jamais l'hérésie, après avoir pris l'Église en flagrant délit de nouveauté à propos de la confession, l'a accusée d'avoir surchargé la législation chrétienne d'un précepte qui n'y était pas originairement contenu, et d'avoir obligé au nom de Dieu les fidèles à s'y soumettre, qu'on me dise où? quand? et comment? Est-ce au seizième siècle? Mais alors la
confession était une coutume universelle, et les protestants de bonne foi ne pouvaient s'empêcher d'avouer que, de toutes les institutions antiques, c'est une des plus vénérables et des plus salutaires. Est-ce au douzième siècle, comme Font prétendu les protestants de mauvaise foi, dont bon nombre d'incrédules sont encore aujourd'hui les ridicules échos? Mais alors il y avait l'Église Grecque, ennemie vaine, astucieuse, et d'une perfidie devenue proverbiale. Elle s'est séparée pour un mot du centre de l'unité, elle a reproché aux Latins de se faire la barbe et de chanter V alléluia hors du temps pascal, mais la confession elle la pratiquait de temps immémorial et la pratique encore comme une indispensable condition de salut. Est-ce plus tôt? Plus tôt, il y avait les Iconoclastes. les Monothélites, les Eutychéens, les Nestoriens, les Donatistes, les Pélagiens, les Manichéens, les Ariens, les Novatiens, les Montanistes, les Cérinthiens, les Ebionites, les Nicolaïtes, les Gnostiques, et qui sais-je? Si loin que je plonge mon regard dans l'histoire, je rencontre partout l'hérésie, elle est contemporaine des premières années du christianismeo
Chose singulière! l'hérésie, quand elle s'est attaquée à la confession, a toujours rencontré devant elle un fait établi; jamais elle n'a pu prendre l'Église en flagrant délit d'invention. D'où il résulte, dit le protestant Gibbon, que « l'homme instruit ne peut résister au poids de l'évidence historique, qui établit que la confession a été un des principaux points de la croyance papiste dans toute la période des quatre premiers siècles. » Les catacombes elles-mêmes sont nos témoins. On y rencontre, près de l'autel où se célébraient les saints mystères, la pierre usée où s'asseyait le prêtre pour recevoir les aveux des fidèles qui voulaient se préparer, par la pureté du cœur, aux assauts de la persécution et se mettre en garde, par une humiliation volontaire, contre la vaine gloire d'une lutte publique1.
f. C'est une particularité monumentale qu'on remarque dans les catacombes romaines de Sainte-Agnès. A quoi pouvaient servir ces sièges en tuf, placés dans les lieux réservés pour la célébration du culte et relégués dans les angles des cryptes? Les archéologues des trois derniers siècles ne nous ont Jaissé aucune lumière sur ce point. Mais le Père Marchi a pu prouver qu'ils ne pouvaient servir ni aux ministres chargés d'instruire les catéchumènes, ni au président de l'assemblée religieuse,
Donc, Messieurs, l'institution de la confession remonte à Fauteur même du christianisme. Donc, ce commandement redoutable :
ni au diacre ou à la diaconesse pendant la célébration des saints mystères. Leur nombre et leur situation protestent contre ces usages.
« L'existence de ces monuments resterait donc une. énigme, dit Monseigneur Gerbet. Et pourtant quelques sièges ne sont pas des sphinx d'un genre très mystérieux; et ce serait une chose bien étonnante qu'avec tous les renseignements acquis sur les pratiques religieuses des premiers chrétiens, on rencontrât, dans leurs antiques chapelles, des objets très simples qui ne s'adapteraient à aucun usage connu.
« Mais, si ces monuments ne cadrent pas avec les onctions publiques auxquelles toute une assemblée aurait pris part, ne peut-on pas soupçonner qu'ils ont j dû se rapporter à quelque rite en quelque sorte individuel et solitaire, à quelque fonction isolée, en dehors de celles qui s'adressaient à la foule ? Tertullien, qui appartient par plusieurs de ses écrits au deuxième siècle, nous dit, dans son livre sur la Pénitence chrétienne, que les pénitents, en confessant leurs péchés, se plaçaient dans la posture la plus humble devant les prêtres. Un texte de Minutius Félix, écrivain de la même époque, fournit une indication plus précise encore sur l'attitude qu'ils prenaient dans cet acte religieux. Nous apprenons par ce passage ce qui se disait, parmi les païens, d'un rite observé par les fidèles et transformé, par les préjugés : haineux de leurs ennemis, en une pratique abominable.
« L'origine d'une pareille calomnie se trouve dans la pratique dont parle le premier des écrivains que nous
— Confessez-vous, — ce n'est pas une voix d'homme qui vous le fait entendre, mais une voix divine. Donc, ma première proposition
venons de citer. Quelques faux frères, qui s'étaient introduits dans les assemblées secrètes des catacombes, auraient rapporté aux païens qu'ils avaient vu les chrétiens s'agenouiller un à un, avec un air recueilli, devant un prêtre assis, et incliner la tête sur ses genoux : ce qui cadre, d'une part, avec la posture signalée par Tertullien, et, d'autre part, avec la disposition des sièges qui nous occupent. Situés, en effet, de telle sorte que le personnage qui y prenait place ne se serait pas trouvé en face d'un auditoire qui aurait rempli la chapelle, ils convenaient, non pour des harangues, mais pour des colloques particuliers, et tout individu agenouillé et incliné sur les genoux de ce personnage présentait l'attitude qui a servi de prétexte à la calomnie des païens.
» Admettez à cette époque la pratique de la confession, Ténigme de ces sièges se dévoile; c'était, suivant toute apparence, des confessionnaux, non pas semblables aux nôtres par leur forme matérielle, mais analogues par leur destination. Si l'on essaie de leur en attribuer une autre, de tous côtés, nous l'avons vu, l'explication va se heurter contre des invraisemblances.
« Les observations qu'on vient de lire ne prétendent point à la certitude; mais c'est déjà quelque chose d'assez notable que de retrouver avec probabilité, au dix-neuvième siècle de l'ère chrétienne, des confessionnaux du troisième siècle ou du deuxième. Si j'étais protestant, cette probabilité m'inquiéterait. » (Considérations sur la Pénitence ; faisant suite au Dogme générateur de la Piété catholique (note.)
est incontestablement vraie : Dieu veut qu'on se confesse.
La volonté de Dieu est manifeste. Il n'y a pas à répliquer aux arguments si vifs et si pressants dont l'Église se sert pour établir son droit sur la conscience humaine. Cette affirmation, dont l'incrédulité moderne fait un si pompeux étalage : « la confession est une invention des hommes d'Église, avides de surprendre les secrets des familles et d'exercer sur le foyer domestique une tyrannique domination, » devient sotte et ridicule pour quiconque se donne la peine d'étudier l'histoire des institutions catholiques. Comment se faitil donc, Messieurs, qu'un si grand nombre de chrétiens reculent devant l'obligation qui leur est imposée, et se condamnent à traîner jusqu'à la mort, et quelquefois, hélas! jusqu'aux portes de l'éternité le fardeau de leurs péchés? Est-ce oubli, indifférence ou fausse honte ? Pas toujours. L'homme est fertile en inventions
quand il s'agit d'excuser sa désobéissance aux préceptes divins. Il y z, dit-on, des raisons majeures qui expliquent, justifient même l'abstention de tout homme qui se respecte. — Quelles raisons? — J'en connais de deux sortes : celles que l'on dit et celles que l'on ne dit pas. Vous allez les connaître vous-mêmes, Messieurs, et les juger.
La première raison que l'on dit, c'est qu'il est impossible que Dieu veuille faire violence à la nature humaine et contraindre ses plus légitimes instincts. Or, l'inviolabilité de la conscience, la propriété unique des secrets de son esprit et de son cœur, la possession entière et exclusive de sa propre intimité, le droit de n'être méprisable que devant soi, si l'on s'est rendu méprisable, est-ce que tout cela ne tient pas aux racines mêmes de la nature? Est-ce que tout cela n'est pas protège par le plus légitime des instincts? Donc, la confession, qui nous arrache à nous-mêmes, nous oblige à nous trahir, à nous livrer tout entiers, la confession nous viole, nous dépouille, nous tourmente. C'est une institution inhumaine, contre nature, et les protestants
Font bien, appelée (( le bourreau des consciences : Carnificina animarum. »
Permettez-moi, Messieurs, d'invoquer d'abord contre cette objection le témoignage d'un homme illustre, oc II n'y a pas de dogme catholique, dit le comte Joseph de Maistre, qui n'ait ses racines dans les dernières profondeurs de la nature humaine, qui ne soit appuyé sur quelque sentiment inné comme notre propre existence, et, par conséquent, sur quelque tradition universelle et aussi ancienne que l'homme... C'est ce qui se fait voir surtout dans le dogme de la confession et de la pénitence1». En effet, Jésus-Christ, l'auteur des institutions catholiques, connaît mieux que qui que ce soit la nature qu'il est venu réparer. Il l'a remuée jusqu'en ses plus intimes profondeurs, non pour la tourmenter, encore moins pour la détruire, mais pour la satisfaire dans ses plus saintes exigences et la rendre capable de supporter l'édifice de la grâce. S'il y avait quelque chose dans son oeuvre qui nous parût en opposition avec les lois inviolables de la
i. Cf. Soirées de Saint-Pétersbourg, t. II, p. 233* — Du Pape, t. II, p. 439 et 443.
nature, nous devrions y reconnaître un mystère et non pas une monstruosité. Mais, dans la question qui nous occupe, les apparences sont pour nous.
A part quelques sournoises exceptions, le coeur humain tend à se pencher vers un autre cœur pour y répandre, comme un vase trop rempli, ses joies, ses amours, ses saintes émotions et, surtout, ses appréhensions, ses craintes, ses tristesses, ses chagrins, ses hontes, ses tortures. S'il en était autrement, l'amitié n'aurait pas de nom ici-bas. L'épanchement en est la racine aussi bien que la plus consolante manifestation. Or, Messieurs, de tous les secrets que nous portons dans le vase trop fragile de notre cœur, aucun ne nous fatigue comme le secret du péché et des peines qu'il enfante. Nuit et jour en face de notre opprobre, nous en sommes accablés jusqu'au découragement, jusqu'à désespérer de nos propres forces. Il faut étouffer, si Ton veut vivre encore, l'honnêteté de ses bons instincts, le saint amour du bien, et chercher l'oubli dans l'ivresse continue de l'iniquité. Encore la conscience a-t-elle des retours. Elle s'éveille à l'im-
proviste, et l'heure sjlennelle du remords sonne sur notre triste existence. Se voir et se mépriser, haïr en soi le plus cher de sa vie, se sentir l'auteur des peines que Ton endure et entendre dire à ceux qui les voient du dehors : Quelle chose étrange de souffrir ainsi ! Ne pouvoir étouffer cette voix maudite qui accuse d'ignorance et de mensonge ceux qui, séduits par les apparences de notre vie, nous aiment et nous estiment encore... Y a-t-il quelque part un plus grand supplice ? Non, le cadavre lié jadis, par des tyrans, à un corps plein de vie ne le tourmentait pas plus de ses effroyables baisers que ne tourmente une âme honnête encore l'horrible attouchement du péché. C'est assez pour amasser clans un cœur une douleur sans nom, dont chaque goutte devient un torrent et que peuvent faire éclater tout à coup d'épouvantables aveux, capables de compromettre et de briser des existences chéries. Au lieu de comprimer de pareilles douleurs, donnez-leur une issue secrète. Ouvrez, quelque part, un cœur qui reçoive les confidences du pécheur fatigué de porter tout seul le fardeau de ses fautes : tout à coup il se fait comme un
mystérieux échange, je dis plus : une mystérieuse aliénation. Le mal nous quitte, et passe, des profondeurs cle notre conscience, dans des abîmes qui le dérobent à nos yeux. Ce cadavre lié à notre âme, nous l'avons jeté dans un tom« beau d'où il ne sortira plus pour nous tourmenter. Nos soucis, nos alarmes, nos terreurs, passés aux flammes d'une parole amie, ont été purifiés. Il ne nous reste qu'un regret tranquille, qui nous laisse toutes nos forces pour le bien et ne nous empêche plus d'espérer un meilleur avenir. Oh ! ne dites pas que la confession est inhumaine et contre nature, puisque toute nature honnête encore dans ses instincts la recherche spontanément.
Aussi, avant cle passer à l'état d'institution chrétienne, était-elle partout connue, prêchée et pratiquée. — - « Plus l'homme qui a commis un péché s'en confesse véritablement et volontairement, disait un législateur chinois, plus il se débarrasse de ce péché comme un serpent de sa vieille peau î, — Si quelqu'un a commis une injustice, dit Socrate, par la plume de Platon,
1. Lois de Menu, fils de Brahrra. Œuvres de W. Jones, tome III, chap. xi.)
qu'il l'accuse lui-même, de peur que la maladie de l'injustice, venant à séjourner dans son âme, n'y engendre une corruption secrète qui devienne incurable *. » Selon Sénèque, « confesser ses vices, c'est un signe de la santé de
1. Si on a commis une injustice, ou soi-même, ou quelqu' autre personne à qui l'on s'intéresse, il faut aller se présenter là où Ton recevra au plus tôt la correction convenable, et s'empresser de se rendre auprès du juge comme auprès d'un médecin, de peur que la maladie de l'injustice, venant à séjourner dans l'âme, n'y engendre une corruption secrète qui devienne incurable
qu'il ne tienne pas le crime secret, mais qu'il l'expose au grand jour, afin qu'il soit puni et réparé
qu'il s'offre à la justice les yeux fermés et de grand cœur, comme on s'offre au médecin pour souffrir les incisions et les brûlures»..
qu'il soit le premier à déposer contre lui-même, afin de parvenir par la manifestation de ses crimes à être délivré du plus grand des maux, l'injustice.
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96 la confession — sa nécessité
de notre âme1». Les mystères païens s'ouvraient souvent par des accusations discrètes et faites à l'oreille des prêtres1. Nos missionnaires ont rencontré cette pratique dans des lieux que n'avait jamais éclairés la lumière de l'Evangile, « J'ai appris des sauvages, dit l'un d'eux, que, dans certaines circonstances, ils se réunissent pour jeûner et offrir des sacrifices aux divinités des rivières, des bois et de l'air, Si l'un d'entre eux est frappé par quelque accident, il va aussitôt trouver le magicien, lui fait la confession de toutes ses fautes, et lui demande une pénitence. Cette confession est toujours faite à haute voix et la pénitence, quelque rigoureuse qu'elle soit, est ponctuellement accomplie*. » Enfin, la loi judaïque, fondement et préparation de la loi chrétienne, n'avait pas oublié d'offrir à ses transgresseurs ce moyen naturel d'expiation et de réhabilitation. Non seulement, le pécheur était invité à se con-
1. Vitia sua confiteri sanitatis indicium est. ( Sen EpiRt. LUI.)
Sit erranti medicina confessio. (Cicer. . ad Octav.)