DE M. LE MARQUIS DE LA PLACE
PRONONCÉ DANS LA SÉANCE PUBLIQUE DE l'aCADÉMIE ROYALE DES SCIENCES, LE l5 JUIN 1829,
Par m. le baron FOURIER,
SECRETAIRE PERPETUEI,.
Messieurs,
Le nom de Laplace a retenti dans tous les lieux du monde où les sciences sont honorées : mais sa mémoire ne pouvait recevoir un plus digne hommage que le tribut unanime de l'admiration et des regrets du corps illustre dont il a partagé les travaux et la gloire. Il a consacré sa vie à l'étude des plus grands objets qui puissent occuper l'esprit humain.
Les merveilles du ciel, les hautes questions de la philosophie naturelle , les combinaisons ingénieuses et profondes de l'analyse mathématique, toutes les lois de l'univers, ont été présentes à sa pensée pendant plus de soixante années, et ses efforts ont été couronnés par des découvertes immortelles.
On remarqua, dès ses premières études, qu'il était doué d'une mémoire prodigieuse : toutes les occupations de l'esprit lui étaient faciles. Il acquit rapidement une instruction assez étendue dans les langues anciennes, et cultiva diverses branches dans la littérature. Tout intéresse le génie naissant , tout peut le révéler. Ses premiers succès furent dans les études théologiques; il traitait avec talent et avec une sagacité extraordinaire les points de controverse les plus difficiles.
t)n ignore par quel heureux détour Laplace passa de la scolastique
a la haute géométrie. Cette dernière science, qui n'admet guère de partage, attira et fixa son attention. Dès lors il s'abandonna sans réserve à l'impulsion de son génie, et sentit vivement que le séjour de la capitale lui était devenu nécessaire. D'Alerabert jouissait alors de tout l'éclat de sa renommée. C'est lui qui venait d'avertir la cour de Turin que son Académie royale possédait un géomètre du premier ordre, Lagrange , qui, à défaut de ce noble suffrage, aurait pu rester long-temps ignoré. D'Alembert avait annoncé au roi de Prusse qu'un seul homme en Europe pouvait remplacer, à Berlin, l'illustre Euler, qui, rappelé par le gouvernement de Russie, consentit à retourner à St-Pétersbourg. Je trouve, dans les lettres inédites que possède l'Institut de France, les détails de cette glorieuse négociation qui fixa Lagrange à la résidence de Berlin.
C'est vers le même temps que Laplace commençait cette longue carrière qu'il devait bientôt illustrer.
Il se présenta chez D'Alembert, précédé de recommandations nombreuses, qu'on aurait pu croire très puissantes. Mais ses tentatives furent inutiles : il ne fut pas même introduit. C'est alors qu'il adressa à celui dont il venait solliciter le suffrage une lettre fort remarquable sur les principes généraux de la mécanique, et dont M. Laplace m'a plusieurs fois cité divers fragmens. Il était impossible qu'un aussi grand géomètre que D'Alembert ne fût point frappé de la profondeur singulière de cet écrit. Le jour même , il appela l'auteur de la lettre , et lui dit, ce sont ses propres paroles : « Monsieur, vous voyez que je fais assez peu de cas des recommandations; vous n'en aviez pas besoin. Vous vous êtes fait mieux connaître; cela me suffit : mon appui vous est dû. » Il obtint, peu de joiu'S après, que Laplace fût nommé professeur de mathématiques à l'École militaire de Paris. Dès ce moment, livré sans partage à la science qu'il avait choisie, il donna à tous ses travaux une direction fixe dont il ne s'est jamais écarté : caria constance impirturhable des vues a toujours été le trait principal de son génie. Il touchait déjà aux limites connues de l'analyse mathématique, il possédait ce que cette science avait alors de plus ingénieux et de plus puissant, et i>ersonne n'était plus capable que lui d'en agrandir le domaine. Il avait résolu une question capitale de l'astronomie théorique. Il forma le projet de consacrer ses efforts à cette
science sublime : il était destiné à la perfectionner, et pouvait l'enihrasser dans toute son étendue. Il médita profondément son glorieux dessein ; il a passé toute sa vie à l'accomplir avec une persévérance dont l'histoire des sciences n'offre peut-être aucun autre exemple.
L'nnmensité du sujet flattait le juste orgueil de son génie. Il entreprit ,le composer VJlmageste de son siècle : c'est le monument qu i. nous ■1 laissé sous le nom de Mécanique céleste; et son ouvrage immortel l'emporte sur celui de Ptolémée autant que la science analytupie des modernes surpasse les élémens d'Euclide.
Le temps qui seul dispense avec justice la gloire littéraire, qui livre à l'oubli toutes les médiocrités contemporaines, perpétue le souvenir des grands ouvrages. Eux seuls portent à la postérité le caractère de chaque siècle. Ainsi le nom de Laplace vivra dans tous les âges. Mais, et ie me hâte de le dire, l'histoire éclairée et tidele ne séparera point sa mémoire de celle des autres successeurs de Newton. Elle réunira les noms illustres de D'Alembert, de Clairaut, d'Euler, de Lagrangeet de Laplace. Je me borne à citer ici les grands géomètres que les sciences ont perdus, et dont les recherches ont eu pour but commun la perfection de l'astronomie physique.
Pour donner une juste idée de leurs ouvrages, il est nécessaire de les comparer ; mais les bornes qui conviennent à ce discours m'obligent de réserver une partie de cette discussion pour la collection de
nos Mémoires . • •
Après Euler, Lagrange a le plus contribué à fonder l'analyse mathématique. Elle est devenue, dans les écrits de ces deux grands géouietres, une science distincte, la seule des théories mathématiques dont on puisse dire qu'elle est complètement et rigoureusement démontrée. Seule, entre toutes ces théories, elle se suffit à elle-même, et elle éclaire toutes les autres; elle leur est tellement nécessaire, que, privées (le son secours, elles ne pourraient (pie demeurer très imparfaites. ■ . ■
La-range était né pour inventer et pour agrandir toutes les sciences de caïcul. Dans quelque condition que la fortune l'eut placé, ou pâtre ou prince, U aurait été grand g('.(,n.ètre; il le serait devenu nécessairement, et sans aucun effort : ce qu'on ne peut pas dire de tous ceux qui ont excellé dans cette science, même dans les premiers rangs.
. Si Lagrange eût été contemporain d'Archimède et de Conon , il aurait partagé la gloire des plus mémorables découvertes. A Alexandrie il eût été rival de Diophantes.
Le trait distinctif de son génie consiste dans l'unité et la grandeur des vues. Il s'attachait en tout à une pensée simple, juste et très élevée. Son principal ouvrage, la Mécanique analytique, pourrait être nommée la Mécanique philosophique; car il ramène toutes les lois de l'équilibre et du mouvement à un seul principe; et ce qui n'est pas moins admirable, il les soumet à une seule méthode de calcul dont il est luimême l'inventeur. Toutes ses compositions mathématiques sont remarquables par une élégance singulière, par la symétrie des formes et la généralité des méthodes, et, si Ton peut parler ainsi, par la perfection du style analytique.
Lagrange n'était pas moins philosophe que grand géomètre. Il l'a prouvé, dans tout le cours de sa vie, par !a modération de ses désirs, son attachement immuable aux intérêts généraux de l'humanité, par la noble simplicité de ses moeurs et l'élévation du caractère, enfin parla justesse et la profondeur de ses travaux scientifiques.-
Laplace avait reçu de la nature toute la force du génie que peut exiger une entreprise immense. Non-seulement il a réuni dans son Almageste du 1 8* siècle ce que les sciences mathématiques et physiques avaient déjà inventé, et qui sert de fondement à l'astronomie; mais il a ajouté à cette sciences des découvertes capitales qui lui sont propres, et qui avaient échappé à tous ses prédécesseurs. Il a résolu, soit par ses propres méthodes, soit parcelles dont Euler et Lagrange avaient indiqué les principes, les questions les plus importantes, et certainement les plus difficiles de toutes celles que l'on avait considérées avant lui. Sa constance a triomphé de tous les obstacles. Loisque ses premières tentatives n'ont point eu de succès, il les a renouvelées sous les foimes les plus ingénieuses et les plus diverses.
Ainsi l'on observait dans lesmouvemens de la lune une accélération dont on n'avait pu découvrir la cause. On avait pensé que cet effet pouvait provenir de la résistance du milieu éthéré où se meuvent les corps célestes. S'il en était ainsi, la même cause, affectant le cours des planètes, tendrait à changer de plus en plus l'ordre primitif. Ces astres seraient incessamment troublés dans leur cours, et finiraient
par se précipiter sur la masse du soleil. 11 serait nécessaire que la puissance créatrice intervînt de nouveau pour prévenir ou pour réparer le désordre immense que le laps des temps aurait causé.
Cette question cosmologique est assurément une des plus grandes que l'intelligence humaine puisse se proposer : elle est résolue aujouid'hui. Les premières recherches de Lapiace sur l'invariabiHté des dimensions du système solaire, et son explication de l'équation séculaire de la lune, ont conduit à cette solution.
Il avait d'abord examiné si l'on pourrait expliquer l'accélération du mouvement lunaire, en supposant que l'action de la gravité n'est pas instantanée, mais assujettie à une transmission successive, comme celle de la lumière. Par cette voie, il ne put découvrir la véritable cause. Enfin une nouvelle recherche servit mieux son génie. 11 donna, le ig mars 1 787, à l'Académie des Sciences, une solution claire et inattendue de cette difficulté capitale. 11 prouve très distinctement que l'accélération observée est un effet nécessaire de la gravitation universelle.
Cette grande découverte éclaira ensuite les points les plus imporlans du système du monde. En effet, la même théorie lui fit connaît! e que, si l'action de la gravitation sur les astres n'est pas instantanée, il faut supposer qu'elle se propage plus de cinquante millions de fois plus vite que la lumière, dont la vitesse bien connue est de soixantedix mille lieues par seconde.
Il conclut encore de sa théorie des mouvemens lunaires que le njilieu dans lequel les astres se meuvent n'oppose au cours des planètes qu'une résistance pour ainsi dire insensible; car cette cause affecterait surtout le mouvement de la lune, et elle n'y produit aucun effet observable.
La discussion des mouvemens de cet aslre est féconde en conséquences remarquables. On en peut conclure, par exemple, que le mouvement de rotation de la terre sur son axe est invariable. La durée du jour n'a point changé de la centième partie d'une seconde depuis deux milleannées. Il est remarquable qu'un astronome n'aurait pas besoin de .sortir de son observatoire pour mesurer la distance de la terre au soleil. Il lui suffirait d'observer assidûment les variations du mouvement lunaire; il en conclurait cette distance avec certitude. Une conséquence encore plus frappante est celle qui se rapporte à