‹ Exposition et histoire des principales découvertes scientifiques modernes (volume 3)Chapitre 2 sur 42 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Travaux de Joseph Niepce. — Sa méthode pour la fixation des images de la chambre obscure. — Association de Niepce et Daguerre. — Mort de Joseph Niepce. — Travaux de Daguerre. — Communication de la découverte de Daguerre à l’Académie des sciences de Paris.

La création de la photographie appartient à deux hommes dont les travaux et le rôle respectifs, dans cette grande découverte, sont nettement établis : Niepce a, le premier, trouvé le moyen de fixer, par l’action chimique de la lumière, l’image des objets extérieurs; Daguerre a perfectionné les procédés photographiques de Niepce, et imaginé dans son ensemble la méthode générale actuellement en usage.

Né à Chalon-sur-Saône, en 1765, Joseph-Nicéphore Niepce était fils de Claude Niepce, écuyer, receveur des consignations au bailliage de Chàlon. Élevé dans une certaine aisance, il avait atteint l’âge de vingt-sept ans sans trop se presser de choisir une profession. La carrière des armes offrait seule alors aux fîmes tranquilles et aux esprits philosophiques le moyen d’évi-

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1er le triste spectacle des désordres qui bouleversaient la patrie: Niepce chercha dans la vie des camps celte paix morale que la guerre civile avait chassée du foyer. 11 lit, avec le grade de sous-lieutenant, une partie de la campagne d’Italie. Au bout de deux ans, les fatigues d’une maladie l’obligèrent de quitter l’armée. Nommé, en 1794 , administrateur du district de Nice, il conserva jusqu’en 1801 cette place qui convenait à la modération de ses goûts. Il rentra à cette époque dans sa ville natale. Son frère aîné, Claude Niepce, ne tarda pas à l’y rejoindre. Possédant dans les arts mécaniques des connaissances étendues, mais d’un caractère aventureux et mobile, ce dernier revenait en France après avoir couru les mers et visité les deux hémisphères. 11 ne rapportait de ses longs voyages qu’un riche tribut de savoir et un goût prononcé pour les travaux de l’industrie. Doués des mômes inclinations, animés des mêmes vues, les deux frères se réunirent pour tirer parti de leurs mutuelles connaissances; ils s’établirent sur le domaine patrimonial, dans une petite maison de campagne située aux bords de la Saône, aux environs de Chàlon, et s’adonnèrent en commun à des recherches de science appliquée. Entre autres machines intéressantes ou utiles, les frères Niepce construisirent, en 1806, un appareil mécanique qu’ils désignaient sous le nom de jujrêolojjhore , dans lequel l’air brusquement chauffé devait produire les effets de la vapeur. Fondé sur le principe môme de la machine d'Ericson , (pii occupe en ce moment l’attention des mécaniciens, cet appareil fut l’objet, à l’Institut, d’un rapport flatteur de lîerthollet et de Carnot. Les frères Niepce s’occupèrent plus tard de la construction d’une machine hydrostatique nouvelle, qu’ils abandonnèrent cependant pour d’autres études. Le pastel, qu’ils cultivaient eu grand dans leur domaine, leur donna ensuite l’occasion de préparer avec cette plante une matière colorante identique avec l’indigo des Indes, question d’une haute impor-

lance à une époque où la guerre extérieure privait le commerce français des produits coloniaux. Enfin, une invention des plus précieuses pour les beaux-arts vint changer la direction des travaux de Joseph Niepce. La lithographie venait d’être importée en France, et cet art curieux fixait au plus haut degré l’attention générale. Partout on fouillait les carrières pour y trouver du calcaire lithographique. Saisi pour cet art nouveau d’un engouement qui dura plus de dix années, le public recherchait avec empressement les produits, encore fort imparfaits, sortis des mains des artistes. Les amateurs euxmèmes s’essayaient à ces procédés intéressants, et jusque dans les châteaux on trouvait des presses lithographiques. Niepce fit divers essais de reproduction sur quelques pierres d’un grain délicat destinées à être jetées sur la route de Lyon. Ces tentatives ayant échoué, il imagina de substituer à la pierre un métal poli. Il essaya de tirer des épreuves sur une lame d’étain avec des crayons lithographiques, et c’est dans le cours de ces recherches qu’il conçut l’idée d’obtenir sur une plaque métallique la représentation des objets extérieurs par la seule action des rayons lumineux.

Par quelle série de transitions mystérieuses Niepce fut-il conduit, en partant de simples essais lithographiques, à aborder le problème le plus compliqué, le plus inaccessible peut-être de la physique de son temps? La question serait bien difficile à éclaircir. Niepce était fort éloigné d’être ce que l’on nomme un savant. (1 appartenait à cette classe d’infatigables chercheurs (pii, sans trop de connaissances techniques, avec un bagage des plus minces, s’en vont loin des chemins courus, par monts et par vaux, cherchant l’impossible , appelant l’imprévu, invoquant tout bas le dieu Hasard ; Niepce, pour tout dire, était un demi-savant. La race des demi-savants est assez dédaignée, l’ignorance surtout aime à l’accabler de ses mépris; cependant il est peut-être bon de n’en pas trop médire : les demi-savants

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font peu de mal à la science, et de loin en loin ils ont des trou- \ ailles inespérées. Précisément parce qu’ils sont malhabiles à apprécier d’avance les éléments infinis d’une difficulté scientifique, ils se jettent du premier coup tout au travers des difficultés les plus ardues, ils touchent intrépidement aux questions les plus élevées et les plus graves, comme un enfant insouciant et curieux touche, en se jouant, aux ressorts d’une machine immense, et parfois ils arrivent ainsi à des résultats si étranges, à de si prodigieuses inventions, que les véritables savants en restent eux-mêmes confondus d’admiration et de surprise. Ce n’est pas un savant qui a découvert la boussole, c’est un bourgeois du royaume de Naples. Ce n’est pas un savant qui a découvert le télescope, ce sont deux enfants qui jouaient dans la boutique d’un lunetier de Middlebourg. Ce n’est pas un savant qui a réalisé les applications pratiques de la vapeur, ce sont deux ouvriers du Devonshire, le serrurier Thomas Newcomen et le vitrier Jean Cawley; et l’illustre James N\ att , qui porta la machine à vapeur au degré de perfection qu’elle possède aujourd’hui, n’était, lorsqu’il commença de s’occuper de son étude, qu’un pauvre fabricant d’instruments de la ville de Glascow. Ce n’est pas un savant qui a découvert la vaccine, ce sont des bergers du Languedoc. Ce n’est pas un savant qui a imaginé la lithographie, c’est un chanteur du théâtre de Munich. Il est donc prudent de ménager un peu cette race utile des demi-savants. C'est peut-être parce que Niepce n’était qu’un demi-savant que la photographie existe. Assurément, si Niepce eut été un savant complet, il n’eùt pas ignoré qu’en se proposant de créer des images par l’action chimique de la lumière, il se posait en face des plus graves difficultés de la science ; il se fût rappelé qu’en Angleterre l’illustre Humphry Davv, le patient Wedgewood, après mille essais infructueux, avaient regardé le problème comme insoluble. I.c jour où cette pensée audacieuse entra dans son esprit, il l’eût donc reléguée aussitôt

à côté des rêveries de Wilkinson de Cyrano de Bergerac; il eût tout au plus poussé un soupir de regret et passé outre. Heureusement pour la science et les arts, Niepce n’était savant qu’à moitié. Il ne s’effraya donc pas trop des difficultés qui l’attendaient. Il ne pouvait guère prévoir que cette question, en apparence si simple, lui coûterait vingt années de recherches, et que la mort le surprendrait avant qu’il eût reçu la récompense et la satisfaction légitime de ses travaux.

Les essais photographiques de Niepce remontent à l’année 1813; c’est dans les premiers mois de 1814 qu’il fit ses premières découvertes. 1814 ! cette date ne suffit-elle pas à elle seule pour montrer avec quelle passion ardente il a suivi la série de ses travaux? L’empire est menacé, le pays en feu, le sol en proie à l’invasion étrangère, toute l’Europe se réunit pour nous accabler ; cependant il y a quelque part, derrière la Saône, un homme que le bruit de ces agitations immenses est impuissant à détourner de sa tâche. Que lui font à lui et les nations qui s’ébranlent et l’empire qui tombe ; il a de bien autres sollicitudes : sur sa plaque il a aperçu aujourd’hui les premiers linéaments d’une image. Autour de lui tout s’agite, partout le trouble et l’anxiété , nul 11e sait ce que la France sera demain.

« Le soleil de demain éclairera-t-il le triomphe ou l’asservissement de la patrie? » Voilà ce que tous les cœurs se demandent avec mille angoisses. Lui, tranquille au sein de tant d’alarmes, il se dit seulement : « Le soleil de demain impressionnera-t-il la combinaison nouvelle que j’ai trouvée hier? » Dans une notice qu’il a publiée sur cette question , M. Niepce fils a pris la peine de nous prouver que les recherches de son père remontent à l’année 1813. Gardez vos preuves, elles sont inutiles ; il fallait bien que les travaux de ce terrible inventeur fussent: antérieurs à 1814, puisque même les événements de cette [ année néfaste ne suffirent point à suspendre sa marche.

Quant aux principes de ses procédés photographiques, ilsi

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étaient d’une simplicité remarquable. Niepce savait ce que savent tous les peintres, qu’une certaine substance résineuse de couleur noire , le bitume de Judée, exposée h l’action de la lumière, s’y altère promptement. Voici comment il tira parti de cette propriété. Il s’occupa d’abord d’un objet assez insignifiant en apparence, mais qui avait l’avantage de préparer et d’éprouver les procédés pour l’avenir : il s’appliqua à reproduire des gravures. Il vernissait une estampe sur le verso, pour la rendre plus transparente, et l’appliquait sur une lame d’étain préalablement recouverte d’une couche de bitume de Judée. Les parties noires de la gravure arrêtaient les rayons lumineux; au contraire, les parties transparentes ou qui ne présentaient aucun trait de burin, les laissaient passer librement. Les rayons lumineux, traversant les parties diaphanes du papier, allaient blanchir la couche de bitume de Judée appliquée sur la lame métallique, et l’on obtenait ainsi une reproduction fidèle du dessin, dans laquelle les clairs et les ombres conservaient leur situation naturelle. En plongeant ensuite la lame métallique dans l’essence de lavande , les portions du bitume non impressionnées par l’agent lumineux étaient dissoutes, tandis que les parties modifiées par la lumière restaient sans se dissoudre; l’image se trouvait ainsi mise à l’abri de l’action ultérieure des rayons lumineux.

Mais la copie des gravures n’était qu’une opération d’un intérêt secondaire, ce n’était qu’un prélude ; le problème photo- 1 graphique consistait à reproduire les dessins de la chambre i obscure. Tout le monde connaît la chambre obscure. C’est une sorte de boite fermée de toutes parts, dans laquelle la I lumière s’introduit par un petit orifice. Les rayons lumineux l émanant des objets placés au dehors s’entrecroisent à l’entrée, e et produisent , sur un écran disposé à l’intérieur de la boite, une représentation en raccourci de ces objets. Pour donner plus k d<“ champ à l’image, et pour en augmenter la netteté, on place

«levant l’orifice lumineux une lentille convergente. C’est donc lîi véritablement un œil artificiel dans lequel viennent se peindre toutes les vues extérieures. Ces images , il fallait les fixer; la chambre obscure est un miroir, de ce miroir il fallait faire un tableau.

En 182/i, Niepce résolut ce problème, au moins dans son principe général. Le procédé qui lui permit de fixer les dessins de la chambre noire était fondé sur la même action chimique qu’il avait appliquée à la copie des gravures ; il reposait sur ce fait, que le bitume de Judée, exposé pendant un certain temps aux rayons lumineux, se modifie de telle manière que les parties que la lumière a frappées deviennent insolubles dans certains liquides, et notamment dans l’essence de lavande, tandis que les parties non touchées par la lumière conservent la propriété de se dissoudre dans cette essence. Quant à la pratique de l’opération , Niepce procédait de la manière suivante. Il appliquait une couche de bitume de Judée sur une lame de plaqué ou cuivre recouvert d’argent ; ainsi préparée, la planche était placée dans la chambre noire , et l’on faisait tomber à sa surface l’image transmise par la lentille de l’instrument. Au bout d’un temps assez long, la lumière avait agi sur la surface sensible. En plongeant alors la plaque dans un mélange d’essences de lavande et de pétrole, les parties de l’enduit bitumineux que la lumière avait frappées restaient intactes, tandis que les autres se dissolvaient. On obtenait ainsi un dessin dans lequel les clairs correspondaient aux clairs , et les ombres aux ombres; les clairs étaient formés par l’enduit blanchâtre de bitume, les ombres par les parties polies et dénudées du métal, les demi-teintes par les portions du vernis sur lesquelles le dissolvant avait partiellement agi. Comme ces dessins métalliques n’avaient qu’une médiocre vigueur, Niepce essaya de les renforcer en exposant la plaque à l’évaporation spontanée de l’iode ou aux vapeurs émanées du sulfure de potasse, afin de pro-

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(luire un fond noir sur lequel les traits se détacheraient avec plus de fermeté; mais il ne réussit qu’incomplétemenl à obtenir ce résultat.

L’inconvénient capital de ce moyen, c’était le temps considérable qu’exigeait l’impression lumineuse. Le bitume de Judée est une substance qui ue se modifie par l’action de la lumière qu’avec une lenteur excessive; il ne fallait pas moins de dix heures pour produire un dessin. Pendant cet intervalle, le soleil , qui 11’attendait pas le bon plaisir de cette substance paresseuse, déplaçait les lumières cl les ombres avant que l’image fut entièrement saisie. Ce procédé était donc fort imparfait; cependant le problème photographique était, comme on le voit , résolu dans son principe.

Niepce put dès lors s’occuper d’appliquer sa découverte à l’art de la gravure; car tel était, il faut bien le remarquer, le but qu’il se proposait dans ses travaux. Il n’eut pas de peine à y réussir; en attaquant scs plaques par un acide affaibli, il creusait le métal en respectant les traits abrités par l’enduit résineux; il formait ainsi des planches à l’usage des graveurs. Il avait donc à peu près résolu le problème qu’il s’était posé vingt ans auparavant, et qui consistait à créer une branche nouvelle de la typographie, supérieure à la lithographie et à la gravure, dans laquelle la lumière seule produirait directement, sur une plaque métallique, un dessin qu’il suffirait ensuite d’attaquer par un acide, pour rendre la plaque immédiatement propre au tirage typographique. Niepce désignait ce nouveau procédé de grav ure sous le nom d’ héliograp/tie (1). .AL Lemaître, à qui Niepce avait confié le tirage de ses planches, possède encore quelques gravures de ce genre; elles sont loin d’ètrc imparfaites.

(I) Voyez à la fin du volume (Note 1) la description du procédé héliographique de Niepce, telle qu’il l'a donnée lui-même.

Cependant, à l’époque où Niepce voyait réussir ses travaux photographiques, il y avait à Paris un homme que le genre tout spécial de sés connaissances et la nature de ses occupations habituelles avaient conduit à s’occuper de recherches analogues : c’était Daguerre. Peintre habile, il était depuis longtemps connu des artistes, mais il ne s’était guère occupé que de décorations de théâtre. Les toiles remarquables qu’il avait composées pour l’Ambign, et plus tard pour l’Opéra, lui avaient fait en ce genre une sorte de célébrité. 11 avait surtout fondé sa réputation par l’invention du Diorama. On connaît les effets remarquables qu’il avait réussi à produire en représentant sur une même toile deux scènes différentes, qui apparaissaient successivement sous les yeux des spectateurs par de simples artifices d’éclairage. La Messe de minuit , l’ E boulement de la vallée de Goldau. la Basilique de Sainte-Marie , et quelques autres toiles qui furent consumées dans l’incendie du Diorama, en 1839, ont laissé de précieux souvenirs dans la mémoire des artistes. Ces études si spéciales du jeu et des combinaisons de la lumière avaient amené Daguerre à entreprendre de fixer les images de la chambre obscure. Toutefois, malgré des recherches persévérantes, il n’avait encore rien trouvé, lorsqu’il apprit que dans un coin ignoré de la prov ince , on avait résolu ce difficile problème.

Voici comment s’établirent les premiers rapports entre les deux inventeurs de la photographie. Les difficultés que Niepce rencontrait dans l’exécution de ses empreintes photographiques tenaient surtout à l’imperfection des chambres obscures que l’on possédait à cette époque. En 1825, MM. Vincent et Charles Chevalier ayant inventé \e prisme ménisque, perfectionnement important de cet appareil optique, Niepce chargea l’un de ses parents qui traversait Paris, de faire pour lui l’acquisition de ce prisme. «Dans les premiers jours de janvier 1826, dit 51. Isidore Niepce, dans la courte notice qu’il a consacrée

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en 18M aux travaux de son père, un denosparenls, M. le colonel Niepce, appelé au commandement de l’île de Ré, fut obligé, pour affaires relatives à son service, de se rendre à Paris. À son départ pour la capitale, il se chargea d’acheter pour mon père un prisme ménisque de l’invention de MM. Vincent et Charles Chevalier, opticiens. Ce prisme fut promis sous peu de jours. Dans la conversation qui s’établit entre M. le colonel JNicpcc el M. Chevalier, quelques mots furent prononcés sur la découverte de mon père. Grande fut la surprise de JM. Chevalier, auquel le colonel fut contraint d’assurer que la chose existait réellement, el qu’il en était d’autant plus certain qu’il avait lui-même vu des épreuves. Le lendemain de cette communication, M. Dagucrre se présenta chez M. Chevalier, qui s’empressa de l’instruire de ce qu’il avait appris. M. Dagucrre se montra d’abord incrédule; puis, sur les détails positifs de l’opticien, il le pria instamment de lui procurer le nom et la demeure de l’auteur d’une aussi curieuse invention. M. Vincent Chevalier accéda au désir de M. Dagucrre, et quelques jours après mon père reçut une lettre signée par le directeur du Diorama (1). »

Les provinciaux de la bonne roche nourrissent à l’endroit des Parisiens certaines défiances instinctives : Niepce accueillit assez mal les ouvertures de Daguerre; « Bon, disait-il, voilà un de ces Parisiens qui veut me tirer les vers du nez! » Il jugea donc utile, avant de s’engager en rien, de recueillir quelques renseignements sur son correspondant inconnu, cl voici ce qu’il écrivait, le 2 février 1827, à JM. Lemaître, l’habile graveur de Paris qui s’était chargé du soin de terminer ses plaques photographiques :

« Connaissez-vous, monsieur, un des inventeurs du Diorama,

(I) Historique de la découverte improprement nommée dayuerreotype , par Isidore Jiicpcc lits, p. '20.

l/l DÉCOUVERTES SCIENTIFIQUES.

M. Daguerre? Voici pourquoi je vous fais cette question. Ce monsieur ayant été informé, je 11e sais trop comment, de l’objet de mes recherches, m’écrivit l’an passé, dans le courant de janvier, pour me faire savoir que, depuis fort longtemps il s’occupait du même objet, et pour me demander si j’avais été plus heureux que lui dans les résultats. Cependant, à l’en croire, il en aurait déjà obtenu de très étonnants; et malgré cela il me priait de lui dire d’abord si je croyais la chose possible. Je ne vous dissimulerai pas, monsieur, qu’une pareille incohérence d’idées eut lieu de me surprendre, pour ne rien dire de plus. J’en fus d’autant plus discret et réservé dans mes expressions; toutefois je lui écrivis d’une manière assez honnête, assez obligeante pour provoquer de sa part une nouvelle réponse. Je ne la reçois qu’aujourd’hui, c’est-à-dire après un intervalle de plus d’un an, et il me l’adresse uniquement pour savoir où j’en suis, et pour me prier de lui faire passer une épreuve, bien qu'il doute qu’il soit possible d'être entièrement satisfait des ombres par ce procédé de gravure; ce qui le fait tenter des recherches dans une autre direction , tenant plutôt à la perfection qu'à la multiplicité. .Je vais le laisser dans la voie de la perfection, et par une réponse laconique, couper court à des relations dont la multiplicité, comme vous pouvez bien le penser, pourrait me devenir également désagréable et fatigante. Veuillez me mander si vous connaissez personnellement M. Daguerre, et quelle opinion vous avez de lui. »

D’après les renseignements favorables que son correspondant lui fournit sur le peintre du Diorama, Niepce se détermina à répondre à Daguerre, mais il le lit a\ec toute la prudence d’un homme qui craint de compromettre son secret. Daguerre désirait ardemment avoir entre les mains une gravure exécutée par les procédés de Niepce. Ce dernier, après avoir longtemps éludé celte demande, se décida enfin à lui adresser une de ses planches photographiques avec la gravure sur papier qu’elle avait fournie. 11 accompagna cet envoi de la lettre suivante :

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Chalon-sur-Saône, le 4 juin 18 27.

« Monsieur,

» Vous recevrez presque en même temps que ma lettre une caisse contenant une planche d’étain gravée d’après mes procédés héliographiques, et une épreuve de celle même planche, très défectueuse et beaucoup trop faible. Vous jugerez par là que j’ai besoin de toute votre indulgence, et que si je me suis décidé à Vous adresser cet envoi, c’est uniquement pour répondre au désir que vous avez bien voulu me témoigner. Je crois, malgré cela, (pie ce genre d'application n’est point à dédaigner, puisque j'ai pu quoique, étranger à l’art du dessin et de la gravure, obtenir un semblable résultat. Je vous prie, monsieur, de me dire ce ipie vous en pensez. Ce résultat n’est pas même récent, il date du printemps passé; depuis lors j’ai été détourné de mes recherches par d’autres occupations. Je vais les reprendre aujourd’hui, que la campagne est dans tout l’éplat de sa parure, et me livrer exclusivement à la copie des points de vue d’après nature. C’est sans doute ce que cet objet peut offrir de plus intéressant ; mais je ne me dissimule point non plus les difficultés qu’il présente au travail de la gravure. L’entreprise est donc bien au-dessus de mes forces ; aussi toute mon ambition se borne-t-elle à pouvoir démontrer par des résultats plus ou moins satisfaisants la possibilité d’une réussite complète, si une main habile et exercée aux procédés de Laqua tinta coopérait par la suite à ce travail. Vous me demanderez probablement, monsieur, pourquoi je grave sur étain au lieu de graver sur cuivre. Je me suis bien servi également de ce dernier métal, mais pour mes premiers essais j’ai dû préférer l’étain, dont je m’étais d’ailleurs procuré quelques planches destinées à mes expériences dans la chambre noire ; la blancheur éclatante de ce dernier métal le rendait bien plus propre à réfléchir l’image des objets représentés.

» Je pense, monsieur, que vous aurez donné suite à vos premiers essais; vous étiez en trop beau chemin pour en rester là! Nous occupant du même objet, nous devons trouver un égal intérêt dans la réciprocité de nos efforts pour atteindre le but. J’apprendrai donc avec bien delà satisfaction que la nouvelle expérience (jue vous avez faite à l’aide de votre chambre noire perfectionnée a eu un succès conforme à votre attente. Dans ce cas, monsieur, et s’il n’y a pas d'indiscrétion de ma part, je serais aussi

désireux d’en connaître le résultat que je serais flatté de pouvoir vous offrir celui de mes recherches du même genre qui vont m’occuper. »

En adressant à Daguerre un échantillon de ses produits, \icpcc manifestait le désir assez naturel de connaître le résultat des travaux de son correspondant sur le même sujet ; mais rien ne lui fut envoyé. Deux mois après, il fut obligé de se rendre en Angleterre, auprès de son frère dangereusement malade à Kicw; à son passage à Paris, il vit Daguerre pour la première fois. On s’entretint longtemps de l’intéressante découverte , mais Daguerre ne montra rien qui se rattachât à des essais photographiques.

Arrivé à Londres, Nicpce présenta à quelques-uns des membres de la Société royale divers échantillons de ses produits, et, sur leur invitation, il écrivit à ce sujet un mémoire qui fut adressé à cette Société savante, le 8 décembre 1827. M. Bauer, qui a fait connaître ce fait dans une lettre adressée au rédacteur de la Gazette de littérature de Londres, affirme que « les spécimens apportés par jNiepce, et exposés en Angleterre en 1827, et dont quelques-uns sont encore entre ses mains, étaient tout aussi parfaits que les produits de M. Daguerre, décrits dans les papiers français de 1839 (1). » Cependant, comme l’inventeur se refusait à rendre scs procédés publics, le mémoire et les échantillons lui furent rendus, et la Société royale ne s’occupa plus de cet objet.

A son retour de Londres, Niepce se présenta de nouveau chez Daguerre, mais il n’emporta que le regret de n’avoir rien acquis sur ses travaux. Cependant la correspondance ne fut pas interrompue entre eux. Daguerre assurait avoir découvert de son côté un procédé pour la fixation des images de la chaîn¬

ai) Voyez à la fin du volume (Note II) le texte de cette lettre.

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bro obscure, procédé tout différent de celui de M. Xiepce, et qui avait même sur lui un degré de supériorité ; il parlait aussi d’un perfectionnement qu’il avait apporté à la construction de la chambre noire.

Séduit par cette assurance, et estimant que ses procédés en étaient parvenus à un point tel qu’il lui serait difficile, eu restant livré à ses seules ressources, de les faire beaucoup avancer, \iepce proposa à Daguerre de s’associer à lui pour s’occuper en commun des perfectionnements que réclamait son invention. lin traité fut passé entre eux à Cbàlon, le l/i décembre 1829; après la signature de l’acte, iSiepce communiqua à Daguerre tous les faits relatifs à ses procédés photographiques (1).

Une fois initié au secret de la découverte de Nicpcc, Daguerre s’appliqua sans relâche à la perfectionner. 11 remplaça le bitume de Judée par la résine que l’on obtient en distillant l’essence de lavande, matière qui jouit d’une certaine sensibilité lumineuse. Au lieu de laver la plaque dans une huile essentielle, il l’exposait à l’action de la vapeur fournie par cette essence à la température ordinaire. La vapeur laissait intactes les parties de l’enduit résineux frappées par la lumière, elle se condensait sur les parties restées dans l’ombre. Ainsi le métal n’était nulle part mis à nu; les clairs étaient représentés par la résine blanchie, les ombres par la résine dissoute dans l’huile essentielle, et qui formait à la surface du métal une sorte de vernis transparent. L’opposition de teintes entre le mat des particules blanchies par la lumière et la diaphanéité des autres parties de la plaque produisait seule les effets du dessin.

Il importe de remarquer que cette méthode de Daguerre différait en un point capital du procédé primitif de Niepce. Le premier inventeur ne formait une image sur la plaque métallique que dans le but de s’en son ir pour obtenir une planche

(I) On trouvera à la fin de ce volume (Note III) le leste de ce trait/*.

typographique qui, soumise ensuite au tirage, donnerait des épreuves sur papier. Daguerre changeait complètement la nature de l’opération. La plaque métallique n’était plus un moyen intermédiaire pour arriver à la gravure ; elle constituait l’épreuve définitive : c’est sur le métal môme que le dessin devait demeurer. Daguerre eut donc le premier la pensée de former directement les images photographiques sur une plaque de métal, selon la méthode usitée de nos jours (1).

Toutefois cette modification du procédé de Niepce ne diminuait que faiblement la durée de l’exposition dans la chambre noire : sept à huit heures étaient encore nécessaires pour obtenir une vue. Celte méthode avait d’ailleurs un inconvénient fort grave : au bout d’un certain temps l’image s'effacait en partie.

Heureusement le hasard amena les inventeurs dans la bonne voie. On a vu qu’avant son association avec Daguerre, Niepce avait essayé de donner plus de vigueur h ses dessins en renforçant les noirs à l’aide des émanations sulfureuses ou des vapeurs de l’iode. Il arriva un jour qu’une cuiller laissée par mégarde sur une plaque d’argent iodurée, y marqua son enir preinle, sous l’influence de la lumière ambiante. Cet enseignement ne fut pas perdu. Aux substances résineuses on substitua l’iode, qui donne aux plaques d’argent une sensibilité lumineuse cxcpiise. Ce fut le premier pas vers l’entière solution d’un problème qui avait déjà coûté vingt années de recherches.

Mais il n’était pas réservé au premier inventeur de voir s’accomplir le triomphe définitif dans lequel il avait placé toutes les espérances de sa vie : Niepce, alors âgé de soixante-trois ans, mourut à Châlon le 5 juillet 1833. Il mourut pauvre et ignoré. L’auteur de la plus remarquable découverte de notre

(1) Voyez à la fin du volume (Note IV) le texte des modifications apportées au procédé primitif de Niepce par Daguerre, avant la découverte du daguerréotype.

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siècle s’éteignil sans gloire, oublié de ses concitoyens, avec la pensée désolante d’avoir perdu \ingt années de sa laborieuse carrière, dissipé son patrimoine et compromis l’avenir de sa famille à la poursuite d’une chimère.

H esté seul, Daguerre continua ses recherches avec ardeur. C’est alors qu’il réalisa son admirable découverte de l’influencé qu’exercent les vapeurs de mercure pour faire apparaître l’image photographique. Daguerre reconnut le premier ce fait étonnant, que l’image formée par l’action de la lumière sur une plaque recouverte d’iodure d’argent est invisible dans les conditions ordinaires, mais qu’elle apparaît subitement si l’on expose la plaque aux vapeurs du mercure. Ce phénomène, absolument ignoré jusque-là, donna une valeur immense aux premiers résultats obtenus par Niepce; et en même temps qu’il fournissait les moyens de créer la photographie, il ouvrait à la physique tout un champ nouveau d’observations et de recherches. Avec une habileté remarquable, Daguerre sut tirer parti de ce fait pour la formation des images photographiques, et, cinq ans après la mort de INiepce, il avait imaginé dans tout son ensemble la méthode admirable qui immortalisera son nom.

La découverte de Niepce et de Daguerre fut connue pour la première fois en France par l’annonce publique qu’en fit Arago à l’Académie des sciences, le 7 janvier 1839. Chacun se souvient de l’impression extraordinaire qu’elle produisit en France et bientôt dans l’Europe entière. Le nom de Daguerre acquit en quelques jours une célébrité immense. Toutes les voix de la presse célébrèrent à l’envi ce nom presque in- ! connu la veille; mais, on le sait, du modeste et infortuné Niepce, pas un mot; dans cet élan général d’enthousiasme et d’admiration, il n’y eut pas une parole de reconnaissance poulie pauvre inventeur mort à la tâche.

Dans sa communication académique, Arago s’était borné

à faire connaître le principe de la découverte et à présenter les j produits de cet art nouveau : il avait dù se taire sur les pro- j cédés employés par l’habile artiste. Cependant une telle découverte ne pouvait rester secrète. Concentrée entre les mains d’un seul, elle serait longtemps stationnaire ; devenue publique, elle devait, au contraire, grandir et s’améliorer par le concours de tous. 11 était donc nécessaire qu’elle devînt une propriété publique.

Dans la séance du 15 juin 1839, le gouvernement présenta à la chambre des députés un projet de loi portant la demande d’une récompense nationale accordée aux inventeurs de la photographie, qui consentaient h rendre leurs procédés publics.

A la suite des rapports remarquables d’Arago à la chambre des députés, et de Gay-Lussac à la chambre des pairs, la convention provisoire conclue entre le ministre de l’intérieur et Daguerre et AJ. Aie pce lils fut convertie en loi. On accorda une pension viagère de 6,000 francs à Daguerre, et une pension de 5,000 francs à AI. Niepce lils. Le chiffre mesquin de cette rémunération s’efface devant la pensée qui l’a dictée. Nul, dans le gouvernement ni dans les chambres, ne prétendit payer la découverte à sa juste valeur. Le titre de récompense nationale témoigne suffisamment que c’était là surtout un hommage solennel de la reconnaissance du pays au talent et au désintéressement des inventeurs.

Arago put alors donner connaissance au public du procédé de Daguerre-; il le communiqua à l’Académie des sciences, le 19 août 1839. Ceux qui eurent le bonheur d’assister à cette séance en conserveront longtemps le souvenir. Il serait difficile en effet de trouver dans l’histoire des compagnies savantes une plus belle, une plus solennelle journée. L’Académie des beauxarts s’était réunie à l’Académie des sciences. Sur les bancs réservés au public, se pressait tout ce que Paris renfermait d’hommes éminents dans les sciences, dans les lettres, dans les

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beaux-arts. Tous les yeux cherchaient l’heureux artiste qui avait conquis si vite une renommée européenne ; on espérait l’entendre prononcer lui-même la révélation si désirée. Lui, cependant, s’était modestement dérobé à ce triomphe si légitime r il avait déféré cet insigne honneur à Arago, cpii avait pris l’invention nouvelle sous son savant et bienveillant patronage. Si, au dedans, les rangs étaient pressés, au dehors l'affluence était énorme; le vestibule regorgeait de curieux, gens malavisés qui n’étaient venus que deux heures avant l’ouverture de la séance. Enfin, tout d’un coupla porte s’ouvre, et l’un des assistants arrive tout empressé de communiquer au dehors le secret si impatiemment attendu. «Le procédé consiste, dit-il, dans l’emploi du bitume de Judée et de l’essence de lavande! » Je vous laisse à penser l’embarras, la surprise et les mille questions. Le bitume de Judée ! l’essence de lavande ! Mais que peuvent avoir de commun le bitume de Judée et l’essence de lavande avec ces charmantes images que nos yeux ne se lassent pas de contempler ! Attendez cependant, voici un autre officieux et mieux renseigné cette fois : « Il est bien question de bitume de Judée! il est bien question d’essence de lavande! C’est de l’iode et puis du mercure, et puis de l’hyposulfite de soude ! » Comprenne qui pourra. Cependant le mystère finit par s’éclaircir, et la foule se retire peu à peu, encore tout agitée de ces émotions délicieuses, heureuse d’applaudir à une création nouvelle du génie de la France, fière d’accorder à l’Kuropc un si magnifique présent.

Quelques heures après, les boutiques des opticiens étaient assiégées; il n’\ avait pas assez de chambres obscures pour satisfaire le zèle de tant d’amateurs empressés. On suivait d’un «'il de regret le soleil qui déclinait à l’horizon, emportant avec lui la matière première de l’expérience. Mais dès le lendemain, on put voir à leur fenêtre, aux premières heures du jour, un grand nombre d’expérimentateurs s’efforçant, a\cc toute espèce

de précautions craintives, d’amener sur une plaque préparée l’image de la lucarne voisine, ou la perspective d’une population de cheminées. Quelles joies innocentes, quelles ravissantes angoisses, mais quels désappointements cruels ! Lorsque après un quart d’heure de mortelle attente, on retirait la plaque delà chambre noire, on trouvait un ciel couleur d’encre ou des murailles en deuil. Cependant, dans ces tableaux informes il y avait toujours quelque trait furtif d’une délicatesse achevée; la masse était confuse, mais on pouvait y saisir quelque détail admirablement venu , qui arrachait un cri de surprise et presque des larmes de plaisir. C’était la balustrade d’une fenêtre qui était superbe ; c’était le grillage voisin qui avait imprimé sur le fidèle écran son image de dentelle. Sur cette plaque où tout paraît confus, vous n’apercevez rien, mais regardez mieux, prenez une loupe : là, dans ce petit coin du tableau, il y a une mince ligne, c’est la tige éloignée de ce paratonnerre que vos yeux aperçoivent à peine; mais le merveilleux instrument l’a vu, et il vous l’a rapporté.

Au bout de quelques jours, sur les places de Paris, on voyait des daguerréotypes braqués contre les principaux monuments. Tous les physiciens, tous les chimistes, tous les savants de la: capitale, mettaient en pratique, avec un succès complet, les: indications de l’inventeur.

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