‹ Exposition et histoire des principales découvertes scientifiques modernes (volume 3)Chapitre 21 sur 42 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Histoire de la découverte de la planète Le Verrier.

L’observation attentive du ciel fait reconnaître l’existence de deux sortes d’astres : les uns, en multitude innombrable, sonl

invariablement fixés à la voûte céleste et conservent entre eux des relations constantes de position, ce sont les étoiles; les au très, en très petit nombre, se montrent toujours errants dans le ciel, ce sont les planètes. Le déplacement n’est pas le seu moyen <jui permette de distinguer les planètes des étoiles ; et général, les planètes se reconnaissent à une lumière, quelque; fois moins vive, mais tranquille et non vacillante : elles ne scintillent pas comme les étoiles ; enfin à l’aide des instruments, 01 leur reconnaît un disque ou un diamètre sensible, tandis que les étoiles ne se présentent dans nos lunettes que comme de:® points sans dimension appréciable. On compte aujourd’hui plu: de trente planètes. Cinq ont été connues de toute antiquité, et sont Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne. Les autres ne peuvent s’apercevoir qu’à l’aide du télescope, aussi leur décou verte est-elle postérieure à l’époque de la construction et de perfectionnement des instruments d’optique. Lorsque AVillian Herschel eut construit, à la lin du xvnr siècle, ses gigantesques télescopes, il put pénétrer dans l’espace à des profondeur jusque-là inaccessibles aux yeux des hommes; la première dé couverte importante qu’il réalisa par ce moyen fut celle de I planète Uranus.

Le 13 mars 1781, Herschel étudiait les étoiles des Gémeaux

PLANÈTE LE VERRIER

lorsqu’il remarqua que l’une des étoiles de cette constellation, moins brillante que ses \oisines, paraissait offrir un diamètre sensible. Deux jours après l’astre avait changé de place. Herscliel ne s’arrêta pas d’abord à l’idée que cet astre nouveau pourrait être une planète; il le prit simplement pour une comète, et il l’annonça sous ce titre aux astronomes. On sait que l’orbite que les comètes décrivent est en général une parabole, tandis que les planètes parcourent une ellipse presque circulaire dans leur révolution autour du soleil. Après quelques semaines d’observation on se mit à calculer l’orbite suivie par la prétendue comète ; mais l’astre s’écartait rapidement de chaque parabole à laquelle on prétendait l’assujettir. Enfin, quelques mois après, un Français, amateur d’astronomie, le président de Saron, reconnut le premier que le nouvel astre était situé bien au delà de Saturne, et que son orbite était sensiblement circulaire. Dès lors il n’y avait pas à hésiter, ce n’était pas une comète, c’était bien réellement une planète circulant autour du soleil à une distance à peu près double du rayon de l’orbe de Saturne.

Dès que l’existence de la nouvelle planète fut bien constatée, on s’occupa de déterminer avec précision les éléments de son orbite. Avec les moyens dont l’astronomie dispose de nos jours, l’orbite d’Uranus aurait été calculée quelques jours après sa découverte et avec très peu d’erreur. Mais les méthodes mathématiques étaient loin de permettre encore de procéder avec autant de sûreté et de promptitude. Ce ne fut qu’un an plus tard que Lalande put la calculer au moyen d’une méthode dont il était l’auteur.

Cependant l’observation de la marche d’I ranus montra bientôt (pie cet astre était loin de suivre l’orbite assignée par Lalande. On chercha donc à corriger les erreurs introduites dans les calculs de Lalande en tenant compte des actions que l’on désigne sons le nom de perturbations plouf’ fa ires. Les lois de

Kepler permettent de fixer d’avance l’orbite d’un astre quand o a déterminé, un petit nombre de fois, sa position dans le cie Cependant les lois de Kepler ne sont pas exactes d’une manièi absolue ; elles ne le seraient que si le soleil agissait seul si; les planètes. Or, la gravitation est universelle, c’est-à-dire qu chaque planète est constamment écartée de la route que hj tracent les lois de K épier, par les attractions qu’exercent su! elle toutes les autres planètes. Ces écarts constituent ce que le astronomes désignent sous le nom de perturbations planétaire'. Leur petitesse fait qu’elles ne deviennent sensibles que par d( mesures très délicates, mais les perfectionnements desmoyei d’observation les ont rendues, depuis Képler, très facilemei appréciables. Dès les premiers temps de la découverte d’Lr; nus, on reconnut l’influence qu’exerçaient sur cet astre le! perturbations de Saturne et de Jupiter, et grâce aux progri de la mécanique des corps célestes, créée parNewton, grâce au travaux de ses successeurs, Euler, Clairault, d’Alembert, La[ grange et Laplace, on put calculer les mouvements d’üranus en ayant égard non-seulement à l’action prépondérante du so leil, mais encore aux influences perturbatrices des autres pla nètes. On put ainsi construire 1 ' èphémêride d’Uranus, c’est-à dire l’indication des positions successives qu’il devait occupe dans le ciel. L’Académie des sciences proposa cette questioi pour sujet de prix en 1790. Delambre, appliquant les théorie de Laplace au calcul de l’orbite d’Uranus, construisit les table de cette planète. Mais l’inexactitude des tables de Delambre n< tarda pas à être démontrée par l’observation directe, et il fallu en construire de nouvelles. Ce travail fut exécuté en 1821 pa Bouvard.

En dépit de ces nouvelles corrections, Uranus continua d< s’écarter de la voie que lui assignait la théorie. L’erreur allai tous les jours grandissant; enfin la planète rebelle , comme oi l’appela, n’avait pas encore terminé une de ses révolutions, qui!

PLANÈTE LE VERRIER. 313

l’on perdait tout espoir de représenter ses mouvements par une formule rigoureuse.

Les astronomes ne sont pas habitués h de pareils mécomptes, cette discordance les préoccupa vivement. Pour une science aussi sûre dans ses procédés , c’était là un fait d’une gravité extraordinaire. Aussi eut-on recours, pour l’expliquer, à toutes les hypothèses possibles. On songea à l’existence d’un certain lluide hypothétique répandu dans l’espace, désigné sous le nom i\' éther, et (pii troublerait, par sa résistance, les mouvements d’I ranus; on parla d’un gros satellite qui le suivrait, ou bien d’une planète encore inconnue dont l’action perturbatrice produirait les variations observées; on alla même jusqu’à supposer qu’à la distance énorme du soleil (près de sept cents millions de lieues) où se trouve Uranus, la loi de la gravitation universelle pourrait perdre quelque chose de sa rigueur; enfin, une comète n’aurait-elle pu troubler brusquement la marche d’Lranus? Mais ces diverses hypothèses n’étaient appuyées d’aucune considération sérieuse , et personne ne songea à les soumettre au calcul. En cela, du reste, chacun suivait le penchant de son imagination sans invoquer d’arguments bien positifs. On ne pouvait penser sérieusement à entreprendre un travail mathématique dont les difficultés étaient immenses, dont l’utilité n’était pas établie, et dont on ne possédait même pas les éléments essentiels, (l’est en cet état que M. Le Verrier trouva la question.

M. Le Verrier n’était alors qu’un jeune savant assez obscur; il était simple répétiteur d’astronomie à l’Ecole polytechnique. Cependant son habileté remarquable dans les hauts calculs était connue des géomètres, et les recherches qu’il avait publiées en 18û0 sur les perturbations et les conditions de stabilité de notre système planétaire, avaient donné une haute opinion de son aptitude à manier l’analyse, (l’est sur cette assurance qu’Arago conseilla, en 18(|5, au jeune astronome d’attaquer

par le caLcul la question des perturbations d’Uranus. C’était là un travail effrayant par ses difficultés et son étendue : une partie de la vie de Bouvard s’y était consumée sans résultat; mais la simplification que ]\L Le Verrier avait introduite lui-même; dans certains calculs de la mécanique céleste devait trouver; dans ces recherches une application toute tracée. D’ailleurs l’astronomie est aujourd’hui une science si avancée et si parfaite, qu’elle n’offre qu’un bien petit nombre de ces grands problèmes capables de séduire l’imagination et d’entraîner les; jeunes esprits; il y avait au contraire au bout de celui-ci une perspective toute brillante de gloire ; U. Le Verrier se décida à l’entreprendre.

La première chose à faire, c’était de reprendre dans son entier le travail de Bouvard, afin de reconnaître s’il n’était pas; entaché d’erreurs. 11 fallait s’assurer, en remaniant les formules, en poussant plus loin les approximations, en considérant quelques termes nouveaux négligés jusque-là, si l’on ne pourrait pas réconcilier l’observation avec la théorie , et expliquer, à l’aide de ces éléments rectifiés, les mouvements d’Uranus par! les seules influences du soleil et des planètes agissant conformément au principe delà gravitation universelle. Telle fut la première partie du grand travail accompli par M. Le Verrier ; elle fut l’objet d’un mémoire étendu qui fut présenté à l’Académie des sciences le 10 novembre 1845. L’habile géomètre établissait, par un calcul rigoureux et définitif, quelles étaient la forme et la grandeur des termes que les actions perturbatrices de Jupiter et de Saturne introduisent dans l’expression algébrique de la position d’Uranus. Il résultait déjà de cette révision analytique qu’on avait négligé dans les calculs antérieurs des termes nombreux et très notables, dont l’omission devait rendre impossible la représentation exacte des mouvements de la planète. M. Le Verrier reconnut ainsi que les tables données par Bouvard étaient entachées d’erreurs qui viciaient l’ellipse théo-

PLANÈTE LE VERRIER

tique d’Uranus, à tel point que, par cela seul, et indépenda minent de toute autre cause, les tables construites avec des éléments aussi imparfaits ne pouvaient en aucune manière concorder avec l’observation. Ainsi furent mises en évidence les inexactitudes qui affectent les calculs de Bouvard.

Cette révélation, pour le dire en passant, étonna beaucoup les astronomes ; mais peut-être a-t-on trop insisté à cette époque sur les erreurs de Bouvard. Pour juger le travail de ce géomètre, il faut se reporter à l’époque où il fut exécuté, et considérer surtout que les méthodes perfectionnées dont on se sert aujourd’hui étaient encore à découvrir. Ainsi que le remarque M. Biol, Bouvard a fait tout ce que l’on pouvait faire de son temps : « On fait mieux maintenant, dit M. Biot, ces calculs après lui, mais, sans lui, on n’aurait pas seulement à les perfectionner : le sujet manquerait ; car, sans l’assistance de Bouvard, Laplace n’aurait jamais pu étendre si loin les développements de ses profondes théories. »

Les personnes qui fréquentaient, il y a quelques années, les séances de l’Institut, ne manquaient pas de remarquer un petit \ieillard négligemment vêtu, et qui, toujours assis à la même place, passait tout l’intervalle de la séance courbé sur un cahier couvert de chiffres : c’était Bouvard, qui, selon l’expression d’Arago, « ne cessa de calculer qu’en cessant de vivre. » Venu à Paris du fond de la Savoie, sans éducation et sans ressources, le hasard l’avait rendu témoin des travaux de l’Observatoire, et dès ce moment une véritable passion s’était développée en lui pour l’astronomie et les mathématiques. Il s’occupait d’études de ce genre avec une ardeur extraordinaire et sans trop savoir où elles le conduiraient, lorsqu’il eut l’occasion d’être mis en rapport avec Laplace. Le grand géomètre, retiré alors à la campagne, dans les environs de Melun, travaillait à la composition de sa Mécanique céleste. Mais il ne pouvait sullire seul aux calculs et aux déductions numériques que

nécessitait celle œuvre immense. Il trouva un secours d’une valeur inestimable dans l’assistance de Bouvard , qui, dès ce moment, se dévoua à ses travaux avec une docilité et une patience infatigables. C’est grâce à l’abnégation de Bouvard et par sa collaboration assidue, qui se prolongea durant sa vie entière, que Laplace put mener à fin cette œuvre de génie, dont les géomètres de notre temps recueillent les bénéfices. Ainsi, sans les travaux de Bouvard, les méthodes abrégées de calcul dont nos astronomes tirent un si grand parti seraient encore à S créer aujourd’hui; il y aurait donc injustice à lui reprocher avec amertume des erreurs qui ont été le fait moins de son esprit que de son temps.

Les erreurs de Bouvard une fois constatées, M. Le Verrier corrigea les formules qui avaient présidé à la composition des tables de cet astronome; il en construisit de nouvelles, et compara les nombres ainsi rectifiés avec les données de l’observation directe. Malgré cette correction, ces tables restèrent en désaccord avec les mouvements d’Lranus. M. Le Verrier put donc conclure, mais cette fois avec toute la rigueur d’une démonstration mathématique, que la seule influence du soleil et des planètes connues était insuffisante pour expliquer les mouvements de cet astre, et que l’on ne parviendrait jamais à représenter sa marche, si l’on n’avait égard à d’autres causes. Ainsi ce n’était plus désormais dans les erreurs des géomètres, mais bien dans le ciel même qu’il fallait chercher la clef des anomalies d’Lranus, Une carrière nouvelle s’ouvrait donc devant M. Le Verrier; il s’y engagea sans retard, et le 1er juin 1 8^6, dans un mémoire que tout le monde a lu, il exposait le résultat de ses admirables calculs.

Nous avons déjà vu que, pour expliquer les perturbations d’Uranus, les astronomes avaient mis en avant un grand nombre d’hypothèses. On avait songé à la résistance de l’éther, à un satellite invisible, à une comète qui aurait passé dans le

PLANETE LE \E1UUEIL

voisinage d’Uranus, à une planète encore inconnue; enliu on était allé jusqu’à redouter qu’à la distance énorme de cette planète, la loi de la gravitation ne perdît quelque chose de sa rigueur. Au début de son mémoire, 31. Le Verrier passe en revue chacune de ces hypothèses, et il montre que la seule idée à laquelle on puisse logiquement s’attacher, c’est l’existence dans le ciel d’une planète encore inconnue.

« Je ne m’arrêterai pas, dit M. Le Verrier, à cette idée que les lois de la gravitation pourraient cesser d’être rigoureuses, à la distance du soleil où circule Uranus. Ce n’est pas la première lois que, pour expliquer les anomalies dont on ne pouvait se rendre compte, on s’en est pris au principe de la gravitation. Maison sait aussi que ces hypothèses ont toujours été anéanties par un examen plus profond des faits. L’altération des lois de la gravitation serait une dernière ressource à laquelle il ne serait permis d’avoir recours qu’après avoir épuisé les autres causes, et les avoir reconnues impuissantes à produire les effets observés.

» Je ne saurais croire davantage à la résistance de l’éther, résistance dont on a à peine entrevu les traces dans le mouvement des corps dont la densité est la plus faible, c’est-à-dire dans les circonstances qui seraient les plus propres à manifester l’action de ce lluide.

» Les inégalités particulières d’Lranus seraient-elles dues à un gros satellite qui accompagnerait la planète? Ces inégalités affecteraient alors une très courte période ; et c’est précisément le contraire qui résulte des observations. D ailleurs le satellite dont on suppose l’existence devrait être très gros, et n’aurait pu échapper aux observateurs.

» Serait-ce donc une comète qui aurait, à une certaine époque, changé brusquement l'orbite d’Uranus? Mais alors la période des observations de cette planète de 1781 à 1820 pourrait se lier naturellement, soit à la série des observations antérieures, soit à la série des observations postérieures; or, elle est incompatible avec l’une et l’autre.

» line nous reste ainsi d'autre hypothèse à essayer que celle d’un corps agissant d’une manière continue sur Uranus, et changeant son mouvement d’une manière très lente. Ce corps, d’après ce

DÉCOUVERTES SCIENTIFIOUES.

que nous connaissons de la constitution de notre système solaire, ne saurait être qu’une planète encore ignorée. »

M. Le Verrier démontre, dans la suite de sou mémoire, que cette hypothèse explique numériquement tous les résultats de l’observation, et il établit d’une manière irrécusable l’existence : d’une planète, jusqu’alors inconnue, et qui trouble, par son , attraction, les mouvements d’IJranus. Mais par quels moyens i l’illustre astronome a-t-il été conduit à un résultat si remarquable, et sur quels faits a-t-il appuyé scs calculs?

Il ne savait rien sur la masse de la planète perturbatrice, ni j sur l’orbite qu’elle décrivait; il était donc nécessaire d’établir quelque hypothèse qui pût servir de point de départ au calcul. Pour donner h la planète inconnue une place approximative,

M. Le Verrier eut recours à une loi célèbre en astronomie. On sait que les distances des planètes au soleil sont à peu près doubles les unes des autres ; cette relation purement empirique, et dont la cause physique est d’ailleurs inconnue, porte le nom de loi de Bode ou de Titius. Képler avait déjà signalé, entre les distances des planètes au soleil, un rapport de ce genre, et il avait été amené par cette remarque à indiquer entre Mars et Jupiter l’existence d’une lacune ou de ce qu’il nommait un hiatus. La patience et la sagacité des astronomes modernes ont confirmé cette conjecture hardie, eu faisant découvrir dans cet espace, et aux places indiquées par la loi de Bode, les planètes Gérés, Pallas, Junon, Vesta, et toute la série des petites planètes télescopiques. Comme Uranus est deux fois plus éloigné du soleil que Saturne, M. Le Verrier pensa que la nouvelle planète serait elle -même deux fois plus éloignée du soleil qu’Uranus. Cette hypothèse lui fournit donc une première éva luation approximative de la distance de l’astre inconnu, qu savait d’ailleurs se mouvoir à peu près dans l’écliptique.

Ce premier résultat obtenu, il restait à fixer la position

PLANÈTE LE VERRIER

actuelle de l'astre dans sou orbite avec assez de précision pour que l’on put se mettre à sa recherche. Si la position et la masse de la planète avaient été connues, on aurait pu en déduire les perturbations qu’elle fait subir à Uranus ; mais ici le problème se trouvait renversé : les perturbations étaient connues, il fallait déterminer avec cet élément la position que la planète occupait dans le ciel, évaluer sa masse, trouver la forme et la |Mtsiiion de son orbite, et expliquer par son action les inégalités \ d’I ranus.

Il nous est impossible d’entrer dans aucun détail sur la méthode mathématique sui\ie par M. Le Verrier, sur les calculs ! immenses qu’elle a nécessités, les obstacles de tout genre que cet astronome dut rencontrer, et l’habileté prodigieuse avec laquelle il les surmonta. Nous donnerons cependant une idée suffisante des difficultés que présentait l’exécution de ce tra- > \ail, en disant que ces petits déplacements d’Uranus, ces perturbations qui étaient les seules données du problème, ne dé- ; passent guère en grandeur ^0- de degré, c'est-à-dire, par cxem- , pie, le diamètre apparent de la planète Vénus, quand elle est | le plus près de la terre, bien pins, ce n’étaient pas ces pertur- I bâtions mêmes qui étaient les éléments du calcul, mais leurs I \ariations, leurs irrégularités, c’est-à-dire des quantités encore [ plus petites et entachées naturellement des erreurs d’obsena- 1 lion. Ajoutons enfin que les \ rais éléments de l’orbite d’Urat nus ne pouvaient être considérés eux-mêmes comme connus • avec exactitude, puisqu’on les avait calculés sans tenir compte l (les perturbations de la planète qu’il s’agissait de chercher.

M. Le Verrier triompha de toutes ces difficultés par son gél nie mathématique. Le 1er juin 1846, il annonçait publiquep ment à l’Académie des sciences ce résultat formel : La planète I y ni trouble Uranus existe. Su longitude au 1er janvier 1847 i s'trfl de 325 degrés , sans qu'il puisse g avoir une erreur de I 1 0 degrés sur cette évaluation.

Cependant, pour assurer la découverte matérielle delà nou; \elle planète, pour en hâter l’instant, il ne suffisait pas d’avoi mathématiquement démontré son existence, et d’avoir assigné, ' avec une certaine approximation, sa position actuelle. Comnr elle avait jusqu’à ce moment échappé aux observateurs, il étai évident qu’elle devait offrir dans les lunettes l’apparence d’un étoile et se confondre avec elles. Il fallait donc déterminer avel plus de rigueur sa position à un jour donné, c’est-à-dire le lier du ciel vers lequel il fallait diriger le télescope pour l’aperce h voir. M. Le Verrier entreprit cette nouvelle tâche. Trois moi; lui suffirent pour exécuter le travail immense qu’elle nécessi : tait, et le 31 août 18û6, il en présentait les résultats à l’Aca-i démie des sciences. L’illustre astronome donnait dans ce secoue mémoire des valeurs plus approchées des éléments de la pla-S nèle ; il fixait sa longitude à 326 degrés 1/2 au lieu de 325, 0; sa distance actuelle à trente-trois fois la distance de la terre ai; soleil au lieu de trente-neuf, comme l’exigeait la loi empirique de Bode.

On a peine de comprendre comment une telle masse de calculs si compliquée put être exécutée dans un si court intervalle. Mais M. Le Verrier avait intérêt à terminer son travail avant; la prochaine opposition de la planète, qui devait arriver vers le 18 ou le 19 août. C’était la situation la plus favorable poui l’observer, car ensuite elle serait projetée sur des points de l’él cliptique de plus en plus rapprochés du soleil, et elle aurait alors disparu, pendant plusieurs mois dans l’éclat de ses rayons ; la recherche aurait dû être renvoyée à l’année suivante. Malgré cette hâte excessive, M. Le Verrier n’omit aucun des détails qui devaient inspirer la confiance aux astronomes, et les exciter à rechercher l’astre nouveau dans la plage du ciel qu’il désignait. Il annonça que la masse de sa planète surpasserait! celle d’Lranus, que son diamètre apparent et son éclat seraient seulement un peu moindres, de telle sorte que non-seulemcnl

PLANETE LE VERRIER

on pourrait l’apercevoir avec une bonne lunette, mais encore qu’on la distinguerait sans peine des étoiles voisines , grâce à son disque sensible; il ajoutait enfin que pour la découvrir, il fallait la chercher à 5 degrés à l’est de l’étoile <5 du Capricorne.

Dès ce moment, et de l’aveu de tous les astronomes, la planète était trouvée. En effet, sa découverte physique ne se lit pas attendre. Le 1 8 septembre, 31. Le Verrier annonçait ses derniers résultats à l’observatoire de Berlin. L’un des astronomes, M. Galle, reçut la lettre le 23. Il mit aussitôt l’œil à la lunette, la dirigea vers le point indiqué, et reconnut à cette place une petite étoile qui se distinguait par son aspect des étoiles environnantes, et qui n’était pas marquée sur la carte de cette région du ciel. Il fixa aussitôt sa position. Le lendemain, cette position se trouvait changée, et le déplacement s’était opéré dans le sens prédit : c’était donc la planète. 31. Galle s’empressa d’annoncer ce fait à 31. Le Verrier, qui accueillit la nouvelle avec joie sans doute, mais sans surprise; il n’avait rien à apprendre de ce côté, la certitude mathématique lui suffisait pour prévoir ce résultat. Le 5 octobre, 31. Le Verrier donna connaissance à l’Académie de l’observation de 31. Galle.

Pour juger de la précision avec laquelle 31. Le Verrier avait fixé la position de cet astre, il suflit de comparer deux nombres empruntés à ses calculs.

La longitude héliocentrique conclue des observais lions de M. Galle, le 1er octobre, est . 327° 24

La longitude héliocentrique calculée d’avance par

M. Le Verrier, et annoncée le 21 août, est . 326° 32'

Différence . 0" 32'

Ainsi , la position de la planète avait été prévue à moins d'un lâf/rc firfc.

En présence d’un tel résultat, et quand on considère les immenses difficultés du problème, on 11e peut s’empêcher d’admirer le génie mathématique dont fit preuve M. Le Verrier. Quels étaient, en effet, les éléments du calcul? Quelques oscillations d’une planète observée seulement depuis un demi-siècle, j des déplacements à peine sensibles dont l’amplitude 11e dépas- ; sait guère ^ de degré, ou, pour mieux dire, les seules différences de ces déplacements. Quelles étaient, au contraire, les inconnues à dégager? La place, la grandeur et tous les éléments d’un astre situé bien au delà des limites de notre système planétaire, d’un corps éloigné de plus de douze cents millions de lieues du soleil, et qui tourne autour de lui dans un intervalle de cent soixante-six ans. Or, ces nombres immenses sortent du calcul avec une valeur très rapprochée, et le résultat de l’observation ne démontre pas une erreur de un degré dans la détermination théorique. L’histoire des sciences 11e fournit aucune preuve aussi éclatante de la certitude et de la puissance de l’analyse mathématique.

On se rappelle la sensation que produisit dans le public l’annonce de cet événement scientifique. Sans doute, peu de personnes, même parmi les savants, pouvaient apprécier la véritable importance et la nature des difficultés du travail de M. Le Verrier; cependant tout le monde comprenait ce qu’il y avait de merveilleux à avoir constaté à priori , et sans autre secours que le calcul , l’existence d’une planète que nul œil humain n’avait encore aperçue. Aussi les témoignages de l’admiration publique ne manquèrent pas à l’auteur de cette découverte brillante. Nous 11e rappellerons pas les honneurs de tout genre qui lui furent rendus; contentons-nous de dire que jamais découverte 11e fut mieux accueillie ni plus dignement récompensée.

Cependant on s’est demandé à cette époque comment M. Le Verrier 11’avait pas essayé de chercher lui-même dans le ciel la

PLANÈTE LE VERRIER

*1 .1 *> oJt)

planète dont il avait théoriquement reconnu l’existence, et comment, après avoir fixé, avec une si étonnante précision, sa position absolue, il ne s’était pas empressé de diriger une lunette vers la région qu’il indiquait, afin de vérifier lui-même sa prophétie, et s’assurer de cette manière l’honneur tout entier de sa découverte. L’explication de ce fait est fort simple : M. Le Verrier n’est pas observateur. Les travaux astronomiques embrassent, en effet, deux parties très différentes, le calcul et l’observation : les astronomes suivent d’une manière à peu près exclusive l’une ou l’autre de ces deux carrières, qui exigent chacune des études et des qualités spéciales. Quand on jette les yeux sur les instruments de l’Observatoire de Paris , cet équatorial gigantesque, ces télescopes à vingt pieds de foyer, ces cercles divisés avec une précision merveilleuse, ces lunettes dont les réticules sont formés de fils plus fins que ceux de l’araignée, ces pendules dont la marche rivalise d’uniformité avec le mouvement diurne de la voûte céleste, etc., on com prend aisément que la pratique de l’observation astronomique ne soit pas à la portée de chacun. 11 ne sufïil pas d’avoir entre les mains le \iolon de Paganini, il faut encore savoir en jouer ; de même il faut apprendre à se servir des instruments astronomiques. Il est donc tout simple que M. Le Verrier, doué de ce rare trésor du génie mathématique, se soit contenté de cet heureux privilège et ail abandonné à d’autres le champ de l’observation céleste.

On a exprimé avec plus de raison le regret que l’Observatoire de Paris n’ait pu ravir aux astronomes allemands l’honneur d’avoir constaté l’existence de la planète nouvelle. Nos astronomes ont répondu, pour repousser ce reproche, que si M. Galle a si promptement réussi dans sa recherche, c’est parce qu’il avait sous les yeux une carte très précise de la région du ciel que parcourait la planète. Cette carte, qui fait partie de la grande publication entreprise sous les auspices de l’ Vcadémie

de Berlin, parle fait d’un hasard heureux, sortait le jour même de la presse, et ne se trouvait encore dans aucun autre observatoire. Sans doute l’exploration de cette partie du ciel était plus difficile pour les observateurs encore dépourvus de cette carte; cependant il est permis d’affirmer que l’on aurait pu arriver sans son secours à trouver la planète, si, dès le 1er juin, on s’était mis à sa recherche avec cette confiance et cette ardeur qui ont soutenu AI. Le Verrier dans ses efforts, et qui résultaient chez lui du sentiment profond de la certitude des méthodes mathématiques.

Page 1