PAR M. F. BAUER, MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ ROYALE DE LONDRES
« Monsieur, je vois avec une grande satisfaction, dans 1 un des derniers numéros de votre précieuse publication (la Gazelle littéraire), la grande attention que vous donnez a ce que vous appelez la nouvelle découverte dans les beaux-arts ; et j espère que le peu de faits relatifs à cet intéressant sujet que je vous communique par celte lettre, attireront encore plus votre attention.
» Dans le mois de septembre 1827, un français, M. Joseph- Nicéphore Niepce, de Châlon-sur-Saône, arriva a Kiew, pour rendre visite à son frère, qui avait été longtemps en Angleterre, et
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y était dangereusement malade. Je fis bientôt connaissance avec M. Niepce. Il m’apprit alors qu'il avait fait l' importante et intéressante découverte de fixer d'une manière permanente l'image de tout objet par l'action spontanée de la lum:ère. Il me montra plusieurs spécimens très intéressants, tant d’images fixées sur des plaques d’étain poli que d’impressions faites sur le papier d’après ces planches préparées par son procédé chimique. M. Niepce ap- j pelait ces spécimens le premier résultat de mes longues recherches. M. Niepce désira que son intéressante et importante décou- ! verte fût connue de la Société royale de Londres, et qu’ainsi la priorité de sa découverte fût établie. Je l’engageai, en conséquence, à rédiger un écrit ou Mémoire sur ce sujet, qui serait alors présenté à la Société. Il le fil ; il écrivit cela à Kiew, et le data du 8 décembre 1827.
» J’ai le plaisir de vous envoyer sous ce pli une traduction de cet intéressant Mémoire.
» M. Niepce fut bientôt présenté à quelques-uns des membres les j plus influents de la Société royale, auxquels il remit son Mémoire j et plusieurs spécimens de sa découverte; mais, bien qu’il ait eu | plusieurs entrevues avec ces membres, qui avaient pu délibérer ^ pendant plusieurs semaines sur son Mémoire, comme M. Niepce ! ne voulut pas expliquer son secret, le Mémoire et tous les spé- s cimens lui furent rendus, et le sujet ne fut jamais présenté à la Société.
» M. Niepce fut obligé, par de pressantes affaires de famille, de | retourner en France dans le commencement de février 1820; et 1 environ quinze jours après son départ, son frère mourut à Kiew. ! Gel événement causa naturellement une grande interruption dans les recherches scientifiques de M. Niepce: nous continuâmes cependant une correspondance amicale pendant quelque temps ; mais une lettre que je reçus de lui, datée du 9 janvier 1829, fut la dernière. Dans cette lettre, comme dans toutes les autres, il parle toujours du succès de ses recherches, et il exprime l’espoir fondé que dans l’été suivant, il sera en état de compléter sa découverte, et il me promet de me communiquer fidèlement et promptement le résultat final de ses longues recherches. Mais depuis ce jour (9 janvier 1829), je n’avais rien vu ni entendu de M. Niepce ou de son héliographie, jusqu’au 12 janvier 1839, époque à laquelle mon attention fut attirée par la Gazette littéraire, rapportant un article de la Gazette de France , daté de
Paris, le 6 janvier 1839, et signé H. Gaucherant, dans lequel je trouvai, à nia grande surprise, que M. Daguerre, justement célèbre par son Diorama, non-seulement réclame le mérite d’avoir découvert le premier cet art intéressant et important, mais veut encore lui imprimer son propre nom! Je me rappelle bien que M. Daguerre était lié avec M. Niepcc ; mais je n’aijamais entendu ni compris qu’il eût pris une part active aux recherches de M. Niepce autrement qu’en l’encourageant à persévérer dans ses travaux. Je sais aussi que M. Daguerre s’était occupé avec zèle de recherches et d’expériences dans lesquelles il obtenait des succès; mais cet objet était différent , à une grande distance, de celui de M. Niepce : c’est ce que M. Daguerre appelle maintenant sa décomposition de la lumière , moyen par lequel il produit l’étonnant et admirable effet de ses représentations du Diorama, et dont les récits merveilleux remplissent les papiers publics (voyez le Morning-Post). Mais sa découverte de la décomposition de la lumière est une chose grandement différente de la découverte de fixer d'une manière permanente les objets par l'action de la lumière.
» Quoique cette dernière découverte soit en grande partie également rapportée dans le journal français (voyez la Gazette de France , du (i janvier 1839), dans lequel on parle pour la première fois du daguerréotype comme il suit : « G’est avec un grand plaisir que nous annonçons l’importante découverte faite par M. Daguerre, le célèbre peintre du Diorama. » Kl ensuite : « M. Daguerre a découvert une méthode de fixer les images qui sont représentées au foyer d'une chambre noire, etc. » Et une seconde fois : « MM. Arago, Itiot et de Humboldt se sont assurés de la réalité de cette découverte, qui mérite leur admiration, et M. Arago, dans peu de jours, la fera connaître à l’Académie des sciences. » Vers la tin de l’article, l'auteur nous donne I important avis suivant : « JM. Daguerre avoue généreusement que la première idée de ce procédé lui fut donnée, il v a quinze ans, par M. .Niepce (de Chalon-sur-Saône), mais dans un tel état d imperfection, qu'il lui a fallu un travail long et persévérant pour atteindre le but. »
» Maintenant je ne pense pas que M. Niepce ait pu donner quelque idée il y a quinze ans; car les spécimens apportés par M. Niepce, et exposés en Angleterre en 18 27 (et dont quelquesuns sont encore entre mes mains), étaient tous aussi parfaits que les produits de M. Daguerre décrits dans les papiers français
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de I 839, et cependant c’est la première fois que le nom de Niepcet est mentionné !... Dans un journal subséquent est un article daté de Paris, le 9 janvier -1839, dans lequel, après plusieurs éloges, on dit : « M. Arago a fait, le 7 de ce mois, une communication verbale à l’Académie des sciences sur la belle découverte de M. Daguerre. » Et dans l’article suivant : « Considérant la grande utilité de cette découverte pour le public, et l’extrêmci simplicité du procédé, qui est telle que tout le monde peut s’en servir, M. Arago pense qu’il serait impossible, au moyen d’un, brevet ou autrement , d’assurer à l’inventeur les avantages qu’ili j doit retirer de sa découverte, et il croit que le meilleur moyen' 1 pour le gouvernement serait d’en faire l’acquisition et de la livrer: i au public. » Mais le nom de M. Niepce n’est pas mentionné dans,1 ce rapport, ce qui est, je l’avoue, incompréhensible. Pour moi, H qui ail’honneur de connaître particulièrement M. le baron de Hum-' : boldt et M. Arago, et qui professe l’opinion qu’il n’y a pas d’hommes plus savants et plus honorables, je crois que tout lec-v teur impartial, en réunissant la déclaration formelle de M. Niepce et le généreux aveu deM. Daguerre, sera convaincu, comme moi, que M. Niepce est l’inventeur de cet art intéressant. Quoique, pendant la longue période de dix ans et l’interruption et l’entière cessation de notre correspondance en 1829, M. Daguerrei ait pu faire beaucoup de progrès ; quoique surtout, s’il a acheté loyalement le secret de M. Niepce, je pense qu’il doive retirer le plus grand profit possible de la vente de ce secret, le méritede l’invention n’en restera pas moins à mon estimable ami Nicéphore Niepce !
» Je n’ai vu aucun dessin photogénique de M. Talbot; mais d’après ce que je vois dans les journaux , je conjecture qu’il prétend avoir fait des expériences très intéressantes dans les quatre ou cinq années qui viennent de s’écouler ; mais il me semble que son procédé est basé sur le même principe que la découverte de M. Niepce, et si M. Talbot réussit à fixer d’une manière permanente l’image de la nature sur le papier, il aurait certainement fait le plus important, car il aurait fait le plus utile.
» Avant de quitter l’Angleterre, M. Niepce me présenta plusieurs intéressants spécimens de son art nouvellement découvert. L’un d’eux est sa première expérience heureuse pour fixer l’image de la nature ; une autre planche préparée avec ce qu’il appelle le procédé chimique pour agir sur une planche de cuivre, comme
une gravure à l’eau-forte, et pour prendre des impressions de cette même planche.
» Si vous, monsieur, ou quelqu’un s’occupant d’art ou de sciences, attachait quelque intérêt à ce sujet et désirait voir les spécimens que j’ai en ma possession, il peut passer à ma maison, et je serai heureux de les lui montrer et de lui donner toutes les explications qu’il désirera.
» Cette communication, monsieur, est entièrement à votre service, et vous pouvez en faire l’usage que vous jugerez convenable ; en accusant la réception de cette communication dans votre prochaine publication , je saurai qu’elle vous est parvenue, et vous obligerez beaucoup, monsieur, votre très humble serviteur,
» Francis Bauer. »
27 février 1839.