CHAPItRE VI
Tableau des phénomènefl de l'aneslhétfle.
Une description sommaire des effets généraux des agents aneslhésiques ne sera pas, nous l'espérons, déplacée dans cette Notice. L'ensemble des phénomènes qui se développent sous leur influence, au sein de l'économie, a révélé, dans Tordre des actions vitales, une face si surprenante et si nouvelle, la physionomie de ces faits est empreinte d'un caractère si original et si tranché, ils bouleversent sur tant de points toutes les notions acquises, ils ouvrentàla pbysio-
ÉmÉlilSATION. H3
lofïic et Jt la philoBOptiic ellé-mame un horizon si élcndu, qa'il tmporli! au plus hnut degré qu'ils soient bien connus Cl bien roinpria de loulcs les personnes qui attachent quelque iniporlanco ù l'ùluile des problèmes de la science des élre» ïiviints.
Puur fnrililer la doscriplion de cet i-tat nouveau, que l'on peut di^si^ner kous te nom d'état anestAàsigtie, nous tommeocerons par pn'senler l'ensemble des phénomènes extérieure que l'observation permet de con»ilaler chez un îaciîvidii pl;iri-sous une telle inlliience. Cet exposé général préliminaire nous pcrmellrade pénétrer ensuite plus aîsénient ilans l'analyse inlime deccs dïU'érents effets. L'éther, prâscnlant une action plus lente et plus ménagée que celle (la chloroforme, permet de suivre plus aisément l'ordre et ta succession des phénomènes ; c'est donc l'élher sulftarîque qui nous servira de type dans celle exposition.
Ouand un individu bien portaol et placé dans des coudilions qui perniellent de saisir les impressions qu'il éprouve, est soumis, h l'nide d'uQ appareil convenable, h riubalalion des vapeurs élhérécs, voici, d'une manière assez régulière, la série de phénomènes qu'il est penniK àe constater chez lui.
L'inspiration des pi-emières vapeurs provoque toujours une impression pénible ; la suveur forte de l'étlier et l'actiou irritante qu'il exeree sur la muqueuse buccale produiscDtun resserrement spasmodiquc de la glotte, qui amène de la loux et un sentiment de gônc dans les niouveuieuts Mspîraloires. Cependant celle première impression ne lude pas h s'elTucer, et la muqui'u^e s'iinbiluunl h ce contact, les vapeurs éthérées cummcneent ii pénétrer largement à travers les bronches, dans les raniiflcations pultnenairea. Arrivé dans le poumon, l'élher est rapidement ibMrbé, et il manifeste bienlAtles premiers signes de son kctiOD. La chaleur générale commence à s'élever, le siutg
94 4 DEGOUVEaTES SGIBNTinQUES.
afflue vers la tête et la face rougit. Les signes d'uue excilition générale sont évidents; l'individu s'agite et trahit, par le désordre de ses mouvements, un état d'éréthisme intérieur. L'œil est humide et brillant, la voe est trouble; quelques vertiges et une certaine loquacité indiquent déjà une action marquée sur le cerveau. Ce trouble de l'organe central de la sensibilité augmente et se traduit au dehors par une sorte de frémissement qui se propage dans tous les membres, il est bientôt rendu manifeste par l'apparition des premiers signes du délire. L'ftme a déjà perdu, sur la direction des idées, son empire habituel : une gaieté cxpansive et loquace, le rire indécis de l'ivresse, quelquefois les larmes involontaires, de légers cris, des sons inarticulés,- annoncent le désordre qui commence à envahir les facultés intellectuelles. C'est alors que des r^ves d'une nature variable viennent arracher le sujet au sentiment des réalités extérieures, et le jeter dans un état moral des plus remarquables, dont la nature et les caractères seront examinés plus loin. Cependant l'excitation physique à laquelle l'individu était en proie disparaît peu à peu ; la face se décolore et pÂlit, les paupiéress'abaissent, presque tous les mouvements s'arrêtent, le corps s'affaisse et tombe dans un état de relâchement et de collapsus complet. Un sommeil profond pèse sur l'organisme; les battements du ccMir sont ralentis, la chaleur vitale sensiblement diminuée; la couleur terne des yeux, la pAleur du visage, la résolution des membres, donnent à l'individu éthérisé l'aspect d'un cadavre. Rien n'est effrayant comme ce sommeil, rien ne ressemble plus à la mort, consanguineus lethi sopor; et que de fois on a tremblé qu'il ne fût sans réveil I
C'est au milieu de ce silenc^e profond des actes de la vie, quand toutes les fonctions qui établissent nos rapports avec le monde extérieur ont fini par s'éteindre, que la seasibilité, qui jusque-là avait seulement commencé de s'é-
friiËRiSATiaN. tis
braolcr, disparaît complélenicnl, et que l'individu peut £trG soumis sans rien ressentir aux opéralions les plus cruelles. On peul impunément diviser, déchirer, torturar «QO corps el &CS membres; l'homme n'est plus qu'un ca- <lavre, c'est une statue humaine, c'est la slatue de la mort. Et pendant cet anéantissement ul)§tilu de la vie physique, le DamlKau de la vie inlelicduelle, loin de s'éteindre, tirille d'un éclat plus vif. Le corps est Trappe d'une mort tMIporaire, et l'àme, emportée en des sphères nouvelles, a'aUlle dans le ravisseiueat des sensations sublimes. PhilOBOpliKi qui osez nier encore la double nature de l 'homme eL l'existence d'une Ame immatérielle, cette preuve palpa> Ue ul visible suffi ra-t-el le il vous convaincre ?
Cel état extraordinaire ne se prokmge gnùrc au delli de Mpl ou huit minutes, mais on peut le faire renntlre et l'entltleoir en reiireuant les inhalations après un certain in- Iflrtalle, el lorsque findiiidu commence h redonner queU qoes signes de sensibilité.
Le réveil du sommeil unesthésique arrive sans phénoniiKs particuliers, l'individu reprend peu h peu l'exerctce de ses fonctions, il rentre en possesiiiou de lui-même MOS ressentir aucune suite fAcheuse du trouble momen- |bq4S survenu dans ses fonctions. Il ne conserve qu'un souvenir assez vague des impressions qu'il a ressenties, cl les rAvcs qui ont agité son sommeil n'ont laissa dans sa mémoire que des traces dii'Bciles à ressaisir.
Si, au lieu d'arrêter l'inhalation des vapeurs stupéfiantes lU moment où l'insensibilité apparaît, on la prolnnge au ddi de ce terme, on voit se dérouler une scène nouvelle dont l'inÉvitable issue est la mort. Les organes essentiels i la vie ressentent à leur tour l'oppression de l'élher, qui, hiitchissant dés Ibr» U limite des actions pbjsiulogiques, M transforme en un poison mortel. Nous n'avons pas besoin de dire que cette secoAdo période de l'anesthésie n'a
«46 DicOUYiaTCS SCIBHnnOUES.
pu être étudiée que sur les aoîmaux dans uq but expérimental et scientiflque. Ou a reconnu ainsi que, lorsque l'inspiration des vapeurs éthérées est poussée au deli da leriûe de l'insensibilité, l'abaissement de la température normale du corps est le premier signe qui décèle Toppression des forces organiques. Bientôt la respiration 3'embarrasse et s'arrête par suite de la paralysie des organes qui président à cette fonction ; le sang qui coule dans les Artères devient noir et perd ses caractères de sang arté- ■riel, ce qui indique l'état d'asphyxie et l'arrêt de ce phénomène indispensable à la vie qui consiste dans la transformation du sang veineux en sang artériel. Enfin le cœur cesse de battre ; la paralysie, qui a successivement atteint tous les organes importants de l'économie, a fini par envahir le cœur lui-même, dans lequel, aux suprêmes instants de la vie, les forces organiques semblent se réfugier comme dans le dernier et le plus inviolable asile. Celle paralysie du cœur est irrémédiable : c'est la mort.
Tels sont les effels généraux auxquels donne lieu Tintroduclion dans l'économie des vapeurs éthérées. Pour mieux apprécier maintenant les caractères et la nature de cet état physiologique, il faudrait reprendre et examiner en détail chacun des traits de ce tableau. Mais une étude de ce genre exigerait des développements qui ne sauraient trouver ici leur place. Nous ne considérerons que la moitié de la scène générale qui vient d'être exposée, c'est-à-dire cette période de l'éthérisation que l'on pourrait appeler chirurgicale^ dans laquelle la sensibilité et les facultés intellectuelles sonloppriméesou abolies, sans que la viesoil encore menacée. Nous n'examinerons même que quelques traits de cet ensemble, et négligeant les effets locaux et primitifs de l'éther, laissant de côté la question ardue et controversée de la nature et du siège des troubles nerveux provoqués par l'anesthésie, nous nous bornerons à étudier
Ithébisation. ïll
le» «Itérnlions que siibis<ienl, peridnnl l'ùlnt nnesibésiqiie, libililé el \p.i TacaUès intcllecluclles.
sson a consacré un des meilleurs cl des plus IX chapitres de son litre à l'élude des modifications Ht» la sensibilité prudnnt l'clhérisme. En comparant tons les rails qui se ['iippoilenl à celte question, il établi! que la perturbation apportée pur les vapeurs anesthésiqncs, d«D9 l'exercice de la sensibililé, peut se résumer en disant que cette faculté est successivement edran/«^, décomposée «I détruite.
Avant d'être abolie, lasensibililécommente à se troubler, et c'est là ce qui donne lieu, selon M. Douisson, h la perversion que l'on remarque aux premiers instants de l'élat aneslbésique, dans l'ordre et le mode habituels des perceptions sensitive.s. I^s impressions qui viennent du de* hors sont encorfl nccuséos. mais elles son! mal comprises el rapportées rautivement à des causes qui ne les rmt pas produites. L'individu étbérisé perçoit en même temps ces ■ensalions nmiimées subjfctivei, c'est-h-dire qui n'ont paa lettr cause provocatrice dans le monde extérieur. C'est aÏMi que s'expliquent ces scnsjitions particulières de Troid ao de diaud, de fourmillement, de vibrations nervi^uscs {rrégulréres qui parcourent les membres, sans qnc l'on poisK assigner b leur transmission une diivclJon anatoniquf. Telles sont encore ces sensations composées, agréa- Mes et pénibles h la fois, qnc Local nommait /i&rmnphroéilft, cl dont la natupu e^l trop spéciale el l'appréciation Irop pci-sonncUc, pour qu'il soit possible d'en donner une Méti Ddéle avec les sentes ressources de la desinplion. C'mI pendant ce premier trouble apporté h l'exercice norttnl de la sensibilité, que l'on observe quelquefois une enllalîon marquée de cette fonction. On sait que Ica ma- Uden que l'fm opère apri-s une aduiiiiistralion insuf- Osante de l'agent anesUiésique témoignent, par leurs cris
i4l DfCOUVEaTES SGUmTFKHISS.
et \e\iT agilatioQ excessive, que k sensibilUé, au lieo d'être suspendue, présente au contraire un nouveau degré d'exaltation.
Le second ordre de modifications qui s'observent, suivant Tautcur du Traité de la méthode anesthésique^ dans l'exercice de la sensibilité, consiste en un trouble apporté dans les relations habituelles des modes divers de cette fonction. Le lien naturel qui unit entre eux les modes particuliers, dont l'ensemble compose la sensibilité générale, est momentanément interrompu ou coupé. Cette observation permet de se rendre compte d'un certain nombre de faits bizarres et inexplicables en apparence, signalés par les praticiens. On sait, par exemple, que dans les premiers moments de l'élhérisalion, le sens du tact peut être affaibli de manière à ne plus apprécier la forme ou le poids d'un corps étranger, et néanmoins persister assez pour apprécier des pincements ou des piqûres, l'application de la chaleur ou du froid. Un individu plongé dans le sommeil aneslhésique, et insensible à la douleur d'une opération chirurgicale, peut quelquefois percevoir et ressentir vivement la fraîcheur de l'eau projetée à la face. Au moment où l'économie est indifférente aux causes les plus puissantes de sensations, elle peut cependant apprécier des impressions t|^ès-légères et presque insaisissables dans l'état normal. On connaît le fait de ce malade qui, insensible à l'incision de ses tissus, accusait l'impression de froid produite par l'instrument d'acier qui divisait ses chairs. Lorsque la faculté d'apprécier la douleur a complètement disparu, l'exercice de certains sens peut encore persister. On a lu, dans la communication de M. Velpeau à l'Académie des sciences, l'observation de ce malade à qui ce chirurgien enlevait une tumeur placée près de l'oreille, et qui, tout à fait insensible à la douleur, entendait cependant le cric-crac du bistouri. Une dame, opérée par M. Bouis-
ÉTIIÉBISATION. 1(>
MO d'uo cancCr au sein. Dntendtiit, snns sonfTnr aucunemeut, le bruit parUrulicr que produit le bistouri quand il divise les ih^uH endurcis et squirrlienx des tumeurs cancéreuses. Il est assez commun de voir dans les hôpitaux des individus iusensîbles, grâce !i l'éther, h Tnclion des lutrutnenls d'acier, jeter des cris h l'application du feu. 1^9 RUJeU éihérisés peuvent même donner, dans l'appréeialion de ces nuances de la douleur, des preuves plus délicates encore. M. Bouisson raconte qu'ayant eu l'occasion d'employer le bistouri et les ciseaux pour l'ablation d'un cancer de lu joue chez un sujet éthérisé, il remarque que l'opéré éLiit insensible au bistouri et qu'il sentait les ciseaux.
Apres avoir élé ainsi successivement ébranlée et désunie dans ses Diodes normaux, la sensibilité flnit par s'éteindre complètement. Selon M. Douisson, son extinction totale coïncide avec la perle de l'intelligence. Celte incapacité de tenilr est d'ailleurs absolue; aucun excitant connu ne peut la réveiller. Le Ter, le feu, l'incision, la déchirure des tissus, rien ne peut provoquer, non-seulement de ia douleur, mais même une sensation quelconque. Les pnriiea lea plus irritables et les plus sensibles dans l'état normal, les nerfs, dont le seul contact causerait, dans l'état ttormal, des convulsions, et exciterait des cris déchirants, peuvent être tordus, coupés arnichés, sans qu'une oscillation de lit tibre accuse la plus légère impression. Les bruits les plus perçants no fl-appent point l'oreille, la plus vire lumière trouve la réiine inaccessible, la section ou Itl division des oi^aues rendus douloureux par suite d'un ilal pathologique, les douleurs viscérales qui se trouvent sous la dépendance d'une adeclion organique, les douleurs liées ii l'acte de rnccDucliemenl, tout s'éleint dans ce silence étonnant de la vie sensorielle. L'individu ne vil plus que d'une existence purement végétative : frappés
tSO DECOUVERTES SCIElITIFlOinSS.
d'une déchéance temporaire, mais radicale, les sens oat perda leur privilège de nous mettre en rapport avec le monde extérieur, ou plutôt ils sont désormais comme s'ils n'existaient pas.
Le temps nécessaire pour amener cet état d'insensibilité absolue varie selon les sujets. En général, cinq à dix roinules d'inhalation d'éther sont nécessaires pour le produire ; deux ou trois minutes sufQsent avec le chloroforme. Quant à sa durée, elle n'excède guère huit oudixminotes; mais, comme nous l'avons dit, on peut l'entretenir betacoup plus longtemps en reprenant les inhalations à mesure que les effets paraissent s'affaiblir. Il est assex commun, pour certaines opérations, de voir maintenir les malades une demi-heure sous l'influence éthériquc, et M. Sédillot a pu sans inconvénient prolonger cet étal pendant une heure et dcnrfic.
La faculté de sentir n'est pas seule influencée par Timpression des anesthésiques; les opérations de l'inlelli' gence et de la volonté subissent à leur tour des troubles très-profonds. Examinons rapidement les altérations qui «iffectonl Tintelligence sous l'influence de l'éther.
On ne s'est pas cissez élevé, selon nous, contre l'indifférence avec laquelle la philosophie a accueilli jusqu'à ce jour les données empruntées à la physiologie. Aucun de nos philosophes modernes, même parmi les sensualistes les plus prononcés, n'a essayé de soumettre ces faits à une étude sérieuse. En tout état de choses, cette indifférence paraîtrait sans excuse : mais en présence des faits apportés par la découverte de l'anesthésie^ elle est encore plus difficile à comprendre. Parmi les nombreuses formes que peuvent revêtir, sous l'influence de l'éther, l'aliénation, r.iltération, la suspension, le désordre, l'extinctioD des facultés de l'ûme, un observateur familier avec les procédés de l'observation du mot\ saisirait aisément plu-
KTIIKBISATION, ÎSl
iCurs vérités utiles au perfeclionnt^Mienl de la science de le humaine. Sous l'influence des agents nncsibésîques, relations normnles de nos rHciiltés sont troublées, le qui les rallactie l'une à l'aulrc fst interrompu ou irilé, elles sont réJiiitea h leurs éléments primitirs, el Il indique que l'observiition s'exercernit avec profil sur elle dissociation spontanée, que l'un pourrait d'aillenrs ■lier de cent manières. Les observations de cette nalnre nuool rendues ici éminemment laciles par suite de ce U bien constaté, que l'atlenlion et l'observation de soième retardent le^ elTels de l'élbérlsation. Le fait de l'induence de l'attention sur le ralentissecal des phénomènes aneslhésiques est paiTiiilemenl abii. Celle inltuencc peut aller au point de conserver Inlégrité de l'inlelHijence lorsque la sensibilité est dëjii isnlyséc. Les journaux ileinédecinc ont Tait mention d'un docteur qui se soumettait volontiers il l'éthërisalion présence des élèves de l'IiApilal do la Clinique, et qui t lui-mi^me le moment où il Tallait lui faire subir ^^ireuvc de l'insensibilité; il voyait les instruments, suilîl les détails de l'épreuve, émcLtail des rËtlexions sur ce l^et e( ne seiilait rien. ■ Quelques uns de nos maladus. BtM. SÉdillut, Turent témoins insensibk-s de leur opévUoa. Vousveneii de diviser, nous disaient-ils, tel lambeau iâ avez tiraillé telle partie de la plaie avec des ipiogles;je le vois, mais je ne le sens pas(l). * H. Malguigne cilc le cas d'un malade qui, maître de si's tout entier h lui et étranger seulement ù la douleur, ■eourageait le chirurgien de la voix el du geste U pourlivre son opératiuu. On a vu des individus plongés danii^ s sommeil cthériqu« s'cnfouCcr eux-niCmes des épingle* H» lesvhairs et ne rien sentir. nJe n'ai jamais mieux
(I) Btl'in,'rn%ibiM' yi'iiUiU}iai- lci:kh>r<^artiie el frlhrr.p. |7.
«5t d£gOOVUIT£S SClBHTiriOUES.
apprécié, dit M. BouissoDj l'iofluence de raltention et de la volonté, que sur un jeune soldat qui simulait une maladie pour obtenir sa réforme. Je lui proposai de l'éthériser, pour le mettre dans le cas d'avouer sa supercherie. 11 accepta l'épreuve, bien qu'il en comprit toute la nleur; l'insensibilité fut produite, mais l'intellignce se maintint, et le rôle réservé de simulateur fut si bien oonserve, que le malade ne répondait qu'aux questions qui ne pouvaient pas le compromettre. »
Ainsi l'attention voldhtairement concentrée retarde b manifestation des effets de l'éther : cette circonstance permettrait donc à l'observateur de saisir plus aisément leur succession et d'appliquer ces données à l'éclaircissement des faits psychologiques.
Cependant ce retard apporté à l'apparition des effets anesthésîques n'est que le produit d'une éthérisation incomplète. Quand l'action de Télher et sufCsamment prolongée, les phénomènes suivent leur marche ordinaire, et lorsque l'abolition de la sensibilité est devenue complètCt les facultés intellectuelles subissent à leur tour une perturbation profonde que nous devons rapidement examiner.
Les premiers effets de Téthérisation sur l'intelligeoce consistent, selon M. Bouisson, dans une exaltation passagère et d'un ordre particulier, pendant laquelle les idées se succèdent avec une rapidité incroyable. Les personnes chez lesquelles on a arrêté à ce moment des essais d'éthérisation, sont étonnées de l'activité et du développement inconnu qu'avait pris en elles l'intelligence sous l'empire J des premiers effets de Tagent* anesthésique« Les idé^ se A pressent et se précipitent, et comme la durée se mesure i habituellement au nombre et à la succession des pensées, i on croit avoir longtemps vécu pendant ces instants si | courts» Remarquons en passant qu'un effet tout semblable
tCM noté par Davy comme résuIUt des inspirations du pzbtlBranl.
Si raclioii de l'élbi^r se prolonge, celle cxallalion de l'aclmté iDtellecluelle s'accroît nolablemenl, et terUiinsiodividus deviennent en proie à pne e.\citalion morale assez flolcote. On observe alors des rires désordonnés et une galetédoni l'exagération lonche au délire; d'autres Tois, les ujets donnent les signes d'une mélancolie subite ; des larmes involontaires s'échappent de leurs jeux. Cependrint on erve plus fréquemment une demi-ivresse ; la physionomie revêt les caractères d'une satisfaction vague et indécise tH les sujets tombent dans une sorte de contemplation hinle qui ressemble k la fois h l'ivresse et h l'estase. Kndn, U arrive quehguerois que l'excitation morale est plus nolenlc: riodividu peut se laisser aller à des démonslratîoiis de colère ou de fureur qu'il faut contenir, parce qu'elles deviendraient un obstacle à l'exécution de l'opéradon chirurgicale.
Cependant, ù mesure que l'élhérisation fait des progrés, celte excitation s'atTaiblît et iliiit par disparallie, une sorte de TOÎle couvre l'iulelligence, qui semble tomber dans un demî-Bommeil. Cette silualion parliculiËre et insolite, ou l'flme commenee à perdre une partie de ses droits, tout en conservant laconscîence secriïle rie cette perte, est, pour etux qui l'éprouvent, la source de dâlicieuscsimpressioDs. Ûo I le sentiment d'une satisfaction infinie, on se sent einporlé dans un monde nouveau, et la cause essentielle du bonheur qui saisi! et transporte les Ames réside surtout dans la conscience de ce fait, que tnus les liens qui nous retenaient aux choses de la terre nous paraissent rompus : 41 11 me semble, disait un individu en proie à une bailucinalton de ce genre, il me semble qu'une brise délicieuse me pousse à travers les espaces, comme une âme doucement emportée par son ange gardien. '■ Bien a^ant la de-
(le l;i ri'iilili'' iliiii'i l'iili'iil : li' iiiondc exl('>ri(! n'exislc plus. Assis, on no senl piis sa tliah ne senl pas son lil : on se croil liltéralcmenl si la sensibililé extt^rieure est détruite, la st Heure arrive à une exaltation indicible. On genre de bonheur incITable-et sans bornes, n
L'élal transitoire qui vient d'être décrit, et< manque quelquefois, surtout si l'on fait usa forme, fait bientôt place au sommeil. L'actif l'élher sur le cervc»u, opprimant les fore provoque le repos artificiel de cet oi^sue. pendant les premiers instants de ce somme cnrtége étrange des rËves éthériques, dont I' serve rarement.
Rien de variable comme la nature des réi p^r les inhalations anesthésiques. Elle parai en général, par legenre d'occupatioDS de l'in événements de sa vie, par les pensées qui habituellement. Comme les songes amenés p naturel, ils sont en rapnort avec l'Aee, les kc
ÉTIlÉniSATION.
SPS Blels un brochel monstrueux. Un solditl auquel je voyais pratiquer l'amputation delà cuisse croyait assiab. la revue de son général, el se félicilail de la propreté ^B sa tenue. En Suisse, où prédominent les pensées religicascs, les idt^es de eîel ei d'enfer se mêlent h chatiiiA iliUnl dans cc« rCves. Au reste, les préoccupations religlmises jouent, en tout pays, un granti rfilu dans ces déflûlaorps mumentanées de la raison. Beaucoup de cbî ^eas onl eu l'occasion d'observer des opérés qui, couchés rar la lat)le de torture, se croyaient transportés en paradis, et se plaignaient tristement, h leur réveil, d'être revenus parmi les hommes. Les réies d'une nature plus chaude» colorée, et sur lesquels on a trop insisté au début de IVUtérisaliun, sont be:iueoup plus rares qu'on ne t'a dit, ou ^fl moins, comme le remarque fort bien M. Courly (I), ttWrlvent point aux personnes élevées dans des halitudes llu ctaaslctO.
Cependant la nalure-dcs rêves éthériques n'est pus louliée au caractère, au genre de goûts et d'habitudes sujets. Il en est que l'on ne peut rapporter à rien. Une le, débarrassée iiar M. Velptuu d'une tumeur volumi ht, s'imaginait rendre visitu fi la personne qui a fourni À M. de llaiîiac son type de la femme de quarante domme on l'engageait i retourner chez elle : a Non, reprebail la malade, je reste ici. Dans ce moment on m'opère k Ia maiiiOQ. A mon retour, je trouverai l'opération faite. » ijne femme, opérée par le môme chirurgien, sg crojait WBpendue dans l'atmosphère, entourée d'une voûte délicieusement étiiiléc. ['ne autre se trouvai) au centre d'ua taule umplùtlié&lre dont tous les gradins élaient garnis do JBttnes vierges d'une éblouissante blancheur.
Il «croit ronlroire k la vérité de prétendre que les songea
{■) Ut fmii'hi det mof/nt anttltiiaiquu m rhinirçie.
2 56 DÉCOUVERTES SCIBUTUTIQUES.
qui accompagnent le premier sommeil de l'éthérisme sodI toujours empreints d'un caractère de félicité. Si, daos rimmense majorité des cas, les individus sont agités d'émotions agréables, on remarque quelquefois des rêves pénibles et qui ont tous les caractères du cauchemar. La préoccupation morale qui domine les malades à la pensée de l'opération qu'ils ont à subir est probablement la caase des impressions tristes qui viennent assaillir leur esprit. En général, les sujets en proie à ces rêves pénibles se voient, comme dans le cauchemar, en présence d'un bot qu'ils désirent vivement atteindre sans pouvoir jamais y parvenir. Un opéré s'imaginait être retenu captif ets'écriail: « Laissez-moi, je suis décidé à faire des révélations! » Un autre, qui ne pouvait supporter l'odeur de l'élher, rêvait qu'on voulait le forcer à le respirer, et pour se soustraire aux obsessions qui l'entouraient, il était contraint de se jeter dans un puits. Un troisième, qui détestait les calembours, rêvait que l'on mettait ce prix à sa délivrance.
Dans bien des cas, d'ailleurs^ la cause des songes pénibles qui tourmentent les malades se rapporte à l'acte même de l'opération. L'individu éthérisé ne ressent aucune douleur; cependant, comme l'activité de l'intelligence n'est pas chez lui entièrement éteinte, il conserve encore une vague conscience des impressions du dehors, et l'imagination, travestissant et traduisant à sa manière les sensations obtuses provoquées par les manœuvres du chirurgien, sa souffrance indécise et confuse s'exprime par un songe agité. Il se croit poursuivi par des voleurs ou par des gens qui ca veulent à sa vie ; son esprit est en proie aux plus sombres images : il rêve de tourments et de supplices. Un ouvrier, opéré par M. Simonnin, voyait le ciel en feu et poussait des gémissements. Un malade à qui l'on venait d'ouvrir un abcès n'avait pas cessé de jeter des cris pendant toute la durée de l'opération. Comme on l'interrogeait sur la cause
ÉTHÉniSATlON. iiî
celle agilation : "Je ne soiilTrnis point, répondil-il, mais un de mes cnmnr.i(l€s m'a cherché querelle et n voulu me frapper; je le repoussais, cl c'est probiiblemeul en faisanl ce» pHbrls que j'aurai crié. » M. Marlin, de Besançon, pratiquait à un bomrae l'ampulalion du doîgl, après l'avoir é BOUS l'influence de l'élher ; au premier coup de bis- ■î. le malade Tait un le! effort pour se soulever, que ^0Us liommes peuvent h peine le contenir ; il s'agite, il s'alûme, tocifère contre l'opétalcur, lui demandant ce qu'il veut faire k son doij^t. L'opération rapidement terminée, il semble revenir d'un rfivo pénible ; on l'interroge sur ses HOMtions. • Ab I je n'en sais trop rien, dit-il , je croyais qu'on s'amusait autour de mon doigt, et cela me contrariait. » Uncjeunc Rllc, opérée par le même chirurgien d'une faeraic ombilicale, est prise, pendant les premières inhalations de Télber, de symplômes hystériques d'une effnyanlc intensité : grincement de dents, contraction permanente des poings, tremblement convulsif de tout te corps, face animée, cris déchirants, plaintes profondes, marques de désespoir. La malade se croyait en cnTer ; elle déplorait son malheur et maudissait ceux qui l'y avaieol eoiralnéc : <■ Ah t mon Dieu 1 s'écrîail-elle ; ah ! mon Dieu I m'y voilà. Je brûle, je brùlc, et sans avoir jamais l'espérance d'en sortir 1 h
Cependant, k la dernière période chirurgicale de l'action' ûe l'élher, lorsque le sommeil est devenu plus profond. le» loogM eux-mêmes ne sont plus possibles. L'engourdissemeni, qui a successivement envahi tous les organes de la MDsibilité, s'étend cnlin sur l'ûme tout enlîère. L'être inleliigrni s'anéantît sous l'iullucnce oppressive de l'agenl qui maîtrise l'économie. Aucun des actes par lesquels l'intelligence se manifeste ne peut désormais s'accomplir, et d'un autre cùlé, comme la sensibilité elle-même a précédemment disparu, l'homme devient, su milieu de ci
étranges coDditions, un être sans analogue dans la nalare entière, une chose sans nom, que le langage est impuissant à définir, parce que rien, jusqu'à ce moment, n*avait pu en faire soupçonner l'existence.
Il est difficile de déterminer exactement quel genre d'impression subit la mémoire sous Tinfluence des agents anesthésiques. Quelquefois les malades se rappellent exactement les impressions qu'ils ont éprouvées, et les racontent avec les plus grands détails. D'autres fois, ils ont tout oublié et ne peuvent rendre compte de leurs rêves, bien que l'existence de ces derniers ait été rendue manifeste par leurs gestes et leurs paroles. En général, la mémoire est affaiblie, et alors même que les malades peuvent, immédiatement après l'opération, raconter exactement leurs songes, ce souvenir est lui-même fugace, et si, quelques heures après, on les engage à renouveler leur narration, ils déclarent avoir tout oublié. Enfin, il arrive souvent que les malades, pendant le cours des opérations, accusent, par leur agitation et leurs cris, l'existence de la douleur, et qu'à leur réveil ils affirment n'avoir rien senti. On i beaucoup discuté à celte occasion pour décider si, dans ce cas, la douleur était réelle ou si elle était simplement un elfet de l'imagination. Il nous parait établi que, dans ces circonstances, la douleur a positivement existé, et que son souvenir seul fait défaut. Lorsqu'on entend les cris, quand on est témoin de l'anxiété de certains opérés, il est difficile d'affirmer qu'il n y ait point eu de douleur. M. Sedillol, M. Simonnim et M. Courty ont donné des preuvi-. selon nous sans réplique, de la vérité de ce fait.
Le retour de l'intelligence coïncide ordinairement avec celui de la sensibilité; il le précède dans quelques cas pl'ï rares. Alors la sensibilité reparaît pendant que le trouble de rinlelligence persiste encore, elles signes d'un légtf délire se prolonp;ont as-ez longtemps après le retour dch
ETUElllSATIOn. SS9 1
acnsibililé. Cependant il est difUcilc de soumettre à des I
régies fixes ces sortes de relalions physiologiques, quî I nrii-ot avec les circonstances et selon les individus.