II
l'autre^ par suite de ce contact, par Vefjet de cette hétérogénéité de nature, il y a développement d’électricité.
Pour bien établir dans les mots la différence d’interprétation qu’il voulait porter dans les choses, Volta appela toujours électricité métallique ce que Galvani avait désigné dans ses mémoires sous le nom à' électricité animale .
Quand on se trouvait disposé à admettre, sans autre examen, cet étrange principe, que le simple contact de deux métaux différents est une cause de production d’électricité, l’explication des phénomènes découverts par Galvani devenait chose simple. Lorsque l’arc métallique qui unissait tes muscles lombaires aux nerfs cruraux était fomé de deux métaux, ces deux métaux, selon Volta, dégageant de l’électricité par leur simple contact, le fluide électrique, ainsi développé, passait dans les organes de la grenouille, et y provoquait ces contractions tétaniques qu’il a le privilège d’y exciter. Si, au contraire, l’arc excitateur était formé d’un seul métal, c’était alors la différence des humeurs imbibant les muscles et les nerfs qui engendrait cette même force électro-motrice.
Ainsi, Volta prenait le contre-pied de la théorie de Galvani. Pour l’anatomiste de Bologne, la source de l’électricité, c’était le muscle ; l’arc métallique provoquant les contractions ne remplissait d’autre rôle que celui de conducteur, et la cause réelle et directe des mouvements convulsifs de l’animal, c’était le courant électrique qui s’élançait du muscle au nerf et du nerf au muscle, à travers l’arc métallique. Pour le physicien de Pavie, au contraire, la cause productrice de l’électricité résidait dans le contact des parties hétérogènes, et la contraction musculaire provenait de l’irritation des nerfs par le passage du courant électrique engendré par ce contact.
Galvani défendit pendant six années sa théorie de l’électricité animale contre les objections incessantes de son
LA PILE DE VOLTA
adversaire. La mémorable lutte scientifique qui s’établit entre ces deux grands esprits vivra à jamais dans Thisloire de la science, tant pour l’importance des questions discutées, que pour la convenance et la dignité des formes qui furent observées par les deux adversaires pendant cette longue controverse.
Les réponses de Galvani aux objections de Volta sont contenues dans une Lettre à Carminati, qui parut en 1792; dans un mémoire anonyme de Galvani, d’une très-grande importance, publié en 1791, sur l'usage et l’activité de l’arc conducteur dans les contractions musculaires ; enfin, dans cinq mémoires adressés par lui, en 1797, à l’illustre Spallanzani. Ses neveux, les deux Aldini, prirent aussi une certaine part à cette mémorable polémique.
Comme on vient de le voir, Volta plaçait la source de l’électricité dans le contact des substances hétérogènes ; Galvani mit tous ses efforts à prouver que cette hétérogénéité n’était nullement nécessaire pour provoquer les contractions. Les expériences qui servirent à établir cette vérité furent nombreuses et sans réplique; ce sont encore les preuves les plus frappantes que l’on puisse invoquer aujourd’hui pour démontrer l’existence de l’électricité animale.
Galvani fit d’abord remarquer que, si l’hétérogénéité de l’arc ajoute, il est vrai, à l’intensité de la contraction organique, cette condition est loin d’être indispensable, car on obtient ces mêmes mouvements avec un arc composé d’un seul métal, tel qu’une lame d’or parfaitement pur et homogène. Il prouva ensuite qu’on peut se passer complètement de métaux pour composer un arc excitateur. II démontra ce fait décisif en exécutant le premier la curieuse expérience qui a été depuis si souvent répétée dans les cours de pliysi" que médicale. On place une grenouille de manière que ses pattes et ses nerfs plongent séparément dans deux capsules de verre (matière isolante) remplies d'eau. On complète le
circuit avec une carte à jouer mouillée, avec un morceau de peau ou de substance musculaire fraîche, en un mot, avec un conducteur quelconque non métallique, et toujours la contraction musculaire apparaît au moment où l’on complète le circuit. Cette expérience mettait évidemment hors de cause l’hétérogénéité métallique comme source de l'électricité observée, puisque des contractions étaient obtenues dans les muscles de la grenouille sans que l’on fît usage d’un métal.
A une expérience si concluante, Volta fit une réponse qui parut plausible, bien qu’elle ne constituât qu’une véritable argutie. Il prétendit qu’au point de contact de l’animal et de l’arc, de quelque nature que fût ce dernier, il y avait hétérogénéité do matière, et que cétte cause devait suffire pour provoquer les faibles effets électriques qui se manifestent dans ce cas.
Galvani fit à cette objection la plus belle réponse. Il prépara une grenouille à la manière ordinaire, isola le nerf, le sépara de la moelle épinière, et ramena la partie libre de ce nerf sur les muscles de la cuisse. Ainsi, c’était bien le nerf qui établissait la communication entre la partie interne et la surface externe du muscle, sans l’emploi d’aucun corps conducteur étranger, et l’homogénéité était complète entre tous les éléments de l’arc. La contraction musculaire se manifesta pourtant dès que le circuit fut établi au moyen du nerf posé sur la cuisse.
Enfin, pour lever tous les doutes à cet égard, et obtenir un arc excitateur formé de parties absolument homogènes, Galvani fit la dernière expérience que voici et que les physiologistes de nos jours ont variée de cent manières. Une cuisse de grenouille, munie de son nerf recourbé en demi-cercle, fut placée sur un plateau isolant. Dans le voisinage et sans communication avec la première, il disposa une seconde cuisse dont il laissa tomber le nerf recourbé de
LA PILE DE VOLTA
la première. De cette manière, aux deux points de contact, il n’y avait que de la substance nerveuse. Tout était donc homogène; cependant, au moment où les deux circuits furent ainsi formés, les deux cuisses se contractèrent énergiquement.
Il était impossible, après de tels résultats, de mettre en doute l’existence d’une électricité animale. Les travaux des physiologistes qui, de nos jours, ont si minutieusement étudié, sous toutes ses faces, le phénomène du courant électrique propre de la grenouille, ont démontré toute l'exactitude des faits découverts par Galvani. L’anatomiste de Bologne sortit donc victorieux de sa lutte avec le physicien de Pavie, bien qu’un grand nombre de savants aient voulu à son époque, et même beaucoup plus tard, contester sa victoire.
Après l’opposition des physiciens, Galvani eut à essuyer celle des chimistes. En 1792, Fabroni, chimiste florentin, doué d’une sagacité profonde, éleva contre la théorie de Galvani des objections qui la frappaient au cœur, et qui, si elles eussent été poursuivies avec persévérance, auraient donné la clef de ces phénomènes tant discutés. Dans le mémoire présenté par Fabroni, en 1792, à l’Académie de Florence, on trouve le germe de la théorie chimique de la pile, à laquelle se sont ralliés presque tous les physiciens modernes, et qui explique en même temps le phénomène de la contraction musculaire des grenouilles (I).
Fabroni entrevit fort bien, malgré l’état encore si peu avancé de la chimie à son époque, que la véritable source de
(I) Fabroni exposa ses idées pour la première fois dans une dissertation adressée à l’Académie de Fiorence en 1792, et que Brugnalelli analysa dans le Giomale physico-medicale. Plus tard, Fabroni lui-même en lit à Paris une analyse de mémoire, et la publia sous ce titre ; Sur l’action chimique des différents métaux entre eux, à la température commune de l’atmosphère, et sur Vexplication de quelques phénomènes galvaniques, dans \e Journal de physique, 9® série, t. VI, cahier de brumaire an Vlli (1799).
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1 clectricité dans les expériences de Galvani. était l’action chimique exercée par l’oxygène de l’air sur les métaux en contact, quand l’arc excitateur est formé de deux métaux différents, ou l’action chimique des liquides du corps de l’animal sur le métal de l’arc excitateur, quand le conducteur est unique.
Observateur d’un rare mérite, Fabroni avait été frappé de plusieurs phénomènes qui lui servirent à se rendre compte chimiquement des effets du galvanisme. Il avait remarqué que les métaux purs sont généralement à l’abri de l'action de l’oxygène de l’air, tandis que les métaux impurs, déjà un peu oxydés ou engagés dans des alliages, s’oxydent avec la plus grande rapidité. Il avait vu, dans le musée de Cortone, des inscriptions étrusques gravées sur le plomb pur qui avaient résisté à l’action des siècles, tandis que les médailles des papes, conservées dans la galerie de Florence, et qui sont formées d’un alliage de plomb, d’antimoine et d’arsenic, étaient tombées en poussière. Il avait observé que des feuilles de cuivre, attachées entre elles au moyen de clous de fer, finissaient, au bout de quelque temps, par être tellement rongées au contact de ce dernier métal, que la tête du clou ne retenait plus la feuille. Il savait que le mercure chimiquement pur, malgré une très-longue exposition à l’air, conserve tout son éclat, tandis que le môme métal, allié avec la plus faible quantité d’étain, se recouvre promptement à l’air d’un voile d’oxyde. Il avait obser\’é que l’étain pur, exposé à l’air, y demeure brillant pendant des années, taudis que des alliages d’étain qu’il avait employés dans un but industriel s’oxydaient au bout de quelques jours. Il savait, enfin, que l’alliage de plomb et d’étain, qui porto le nom de soudm'c des plombiers^ est infiniment plus oxydable à une température élevée que le plomb et l’étain pris isolément. Do l’ensemble de ces faits, Fabroni avait déduit les deux corollaires suivants :
LA PILE DE TOLTA
Les métaux, même les plus oxydables, pris à l'état de pureté parfaite, ne se combinent que très-difficilement avec l'oxygène de l'air ou de l'eau. Mais, au contraire, lorsque deux métaux inégalement oxydables sont alliés entre eux, ou seulement placés en contact l'un avec l'uutre, le métal le plus oxydable se combine rapidement avec l’oxygène de l'air ou de l'eau.
Pour expliquer ce fait général, résultat positif et incontesté de l’observation, Fabroni posait en principe que le contact des corps de nature différente provoque entre eux une action chimique réciproque. Par suite de la tendance mutuelle à se combiner que présentent les deux corps mis en présence, la cohésion, force inverse et opposée à celle de l’affinité, est amoindrie en proportion de l’intensité de l’attraction chimique qui s’exerce entre ces deux corps. Ainsi, 1e contact de deux substances, de deux métaux par exemple, a pour résultat de favoriser l’action chimique, absolument comme le fait le calorique, c’est-à-dire en diminuant la cohésion. Fabroni expliquait de cette manière le fait de l’oxydabilité des alliages qui est plus* grande que celle des métaux pris isolément, la corrosion rapide des clous de fer qui servent à rattacher les feuilles de cuivre des navires, etc. Il pensa donc que, dans les expériences de Galvani, les liquides contenus dans le corps des animaux oxydaient l’arc métallique excitateur simple ou composé, et que cette action chimique avait pour résultat de produire les effets électriques observés (1).
(1 ) « Il me parut donc, dit Fabroni, qu'une action chimique avait lieu d’une manière évidente, et qu’il ne fallait pas chercher ailleurs la nature du nouveau stimulus que, dans l’expérience de Sultzer, on appelait galvanisme. C'était manifestement une combustion, une oxydation du métal : le principe stimulant pouvait donc être, ou le calorique qui se dégage, ou l’oxygène qui pusse à des combinaisons npuvelles, ou enfin le nouveau sel métallique. C’est ce que je n’ai pu bien vérifier.
« Mais on voit bien clairement, par les résultats que j’ai obtenus du simple contact de deux métaux, c’est-à-dire par l’oxyde et les cristaux
29 6 DÉCOUVERTES SCIENTIFIOUES.
Ainsi, dès l’année 1792, le chimiste florentin avait mis le doigt sur la véritable cause des effets du galvanisme. Il réfutait à la fois Volta et Galvani, et donnait dès celte époque l’explication rationnelle des effets chimiques du galvanisme, qui n’a été admise que cinquante ans après lui. Mais, soit que les opinions de Fabroni fussent trop avancées pour son temps, soit qu’il les eût embarrassées d’explications oiseuses, elles n’excitèrent aucune attention. La lutte était si vivement engagée entre les Voltaïstes et les Galvani stes, qu’il fallait, pour être écouté, se ranger sous l’un dos deux drapeaux. Fabroni, qui attaquait à- la fois les idées de Galvani et celles de Volta, avait peu de chances d’être compris. Aussi ses travaux ne furent-ils accueillis partout, même on Italie, qu’avec un froid dédain.
Il s’était formé, en 1793, dans l’université de Bologne, sous la direction d’Aldini, une Société scientifique dont tous les travaux étaient dirigés contre ceux de Volta. Fontana, Bassiano, Carminati et Carvadori, professeurs de Pavie, en avaient fondé une autre dans cette dernière université contre les Galvanistes. Sous l’inspiration de Cavallo, de pareilles associations s’établirent en Angleterre en faveur de Volta (1). Pendant cinq ans, en un mot, l’Europe scientifique se rangea sous l’une ou l’autre de ces bannières opposées. Mais les résultats qui, dans cette période, furent acquis à la science, ne répondirent pas à l’ardeur doctrinale qui les avait inspirés, et avancèrent peu la question, au moins sous le rapport théorique.
salins, qu’il s'agit d’une opération chimique, et que c’est à elle que l’on doit attribuer les sensations que l’on éprouve sur la langue et sur l’uil. Il me parait donc probable que c’est à ces nouveaux composés ou ù leurs éléments que l’on doit ce stimulus mystérieux qui opère les mouvements convulsifs de la fibre animale dans une grande partie au moins des phénomènes du galvanisme.
(1) Experiments on animal Electricity with their applications to Physiology, 1793.
LA PILE DE VOLTA
Parmi les physiciens dont les travaux furent remarqués dans la mémorable lutte engagée entre Galvani et Volta, il faut distinguer surtout Alexandre de Humboldt. L'ouvrage de ce savant, Expériences sur le galvanisme, traduit en français en 1799, avait paru en Allemagne bien avant cette époque ; il contient une foule d’observations intéressantes (1). Personne, avant de Humboldt, n’avait appliqué l’arc de Galvani sur un grand nombre d’animaux différents, et sur les diverses parties du corps de ces animaux. De Humboldt découvrit l’action que le courant électrique exei’ce chez les animaux vivants, sur les mouvements contractiles des intestins et sur les pulsations du cœur. Dans son zèle pour la science, ce courageux expérimentateur n’hésita pas à se faire enlever l’épiderme par des vésicatoires, afin d’appliquer l’arc métallique sur des parties plus internes du corps mises à nu. Il obtint des résultats curieux relativement à l’influence exercée par le courant électrique sur les sécrétions des plaies formées parles vésicatoires.. De Humboldt étudia avec le plus grand soin le fait, découvert par Galvani, de la contraction musculaire de la grenouille obtenue en repliant ses jambes, de manière à les mettre en contact avec ses nerfs lombaires. Il découvrit aussi ce fait remarquable, que l’on peut obtenir les contractions de la grenouille en touchant son nerf lombaire, sur deux points différents, avec un morcjau de substance musculaire pris sur le même animal vivant.
Les Lettres sur l’électricité animale, adressées en 1792 à Desgenetles et De la Methriepar Valli, de Pise, contiennent des expériences qui méritent encore d’être signalées parmi les travaux de cette époque.
Essai théorique et expérimental sur le galvanisme, par
(1) Expériences sur le galvanisme, et en général sur l’excitation des fibres musculaires et nerveuses, par Frédéric- AI exan dre de Humboldt, traduction de l’allemand, par Jadelot, médecin. Paris, 1799.
DÉCOUVERTES SCIEKTIFIQUES.
Jean Aldini, sur lequel nous aurons à revenir plus tard, renferme encore beaucoup d’observations intéressantes, et en particulier, ce fait curieux, que l’on peut exciter des contractions dans une grenouille qiréparée et tenue à la main, quand on plonge ses nerfs dans l’intérieur d’une blessure faite dans les muscles d’un autre animal vivant.
Dans l’ouvrage de Fowler sur le galvanisme, on trouve beaucoup d’obsei^'ations pleines d’intérêt sur les sensations provoquées par le passage du courant électrique dans les animaux; sur l’influence du froid et de la chaleur ; sur l’irritabilité musculaire excitée par l’électricité; sur la reproduction de la substance nerveuse ; sur l’action de certains poisons dans le phénomène de la contraction musculaire, etc. (1).
Un long mémoire lu à l’Institut le 26 frimaire an IX, par un physiologiste français, Lehot, contient aussi des résultats très-importants concernant les effets du galvanisme sur le système nerveux.
En 1 798, malgré les orages politiques du temps, l’Académie des sciences de Paris voulut connaître et apprécier par elle-même les expériences de l’école bolonaise. Un comité de ce corps savant, composé de Guyton-Morveau, Pourcroy, Hallé, Coulomb, Vauquelin, Sabattier, Pelletan et Charles, fut chargé de répéter ces expériences et de faire un rapport détaillé sur les nouvelles découvertes du galvanisme. Hallé s’occupa particulièrement de cette vérification. Il répéta toutes les expériences d’Alexandre de Humboldt, de concert avec ce savant lui-même qui s’était rendu à Paris dans ce but. La commission de l’Académie, qui envisagea ce sujet presque exclusivement sous le rapport physiologique, donna de grands éloges aux découvertes de Galvani et aux expériences d’Alexandre de Humboldt. Les mêmes expé-
(I) Un extrait de l’ouvrage de Fowler se trouve dans la Bibliothèque Britannique, mai 179C.
LA PILE DE VOLTA
riences furent rej)roduites en Allemagne par un grand nom- ^ bre de physiologistes; Pfaff, qui s'en occupa particulièrement, combattit quelques assertions d’A. de Humboldt.
Le galvanisme trouvait pourtant beaucoup de partisans enthousiastes en Allemagne, où l’on n’hésitait pas à le considérer comme une nouvelle branche de la philosophie naturelle. Dans doux mémoires publiés de 1797 à 1798, le docteur J. L. Reinhold avait admis qu’un fluide particulier, analogue mais non identique à l’électricité, circule dans les nerfs des animaux et provoque les contractions musculaires. Le chimiste J. W. Ritter, bien connu par ses admirables recherches sur les précipitations métalliques, s’occupa du même sujet, dans un ouvrage publié à Weimar en 1798, oi'i il s’efibrça d’établir l’universalité du galvanisme, en s’appuyant sur un ensemble d’idées philosophiques particulières, d’un ordre entièrement métaphysique, et dont ses compatriotes eux-mêmes ne purent réussir à démêler le sens. A Brême, le professeur G. R. Treviranus publia des expériences relatives à l’action du galvanisme sur les plantes, et au phénomène de la contraction musculaire chez les animaux. En un mot, toute l’Allemagne savante s’occupait alors avec ardeur d’études expérimentales sur ce sujet. Un grand nombre d’opinions contradictoires se faisaient jour pour l’explication des faits secondaires, et bien que la théorie de Galvani, quant à l’existence d’un fluide électro-nerveux chez les animaux, fût généralement admise, on peut dire qu’il y avait alors en Allemagne autant d’opinions que d’expérimentateurs.
Ainsi, jusqu’à la fin de l’année de 1799, ni la théorie de Galvani, ni celle de Vol ta n’avait réussi à fixér la victoire de son côté. Quant aux idées de Fabroni, on ne daignait pas même les discuter. Elles étaient pourtant autrement précises, autrement concluantes que celles de Volta, fondées, comme nous l’avons déjà dit, sur un principe inintelligible
et sur des expériences inexactes; elles étaient bien plus positives que celles de Galvani, qui s’appuyaient sur la donnée éternellement insaisissable de la vie.
Telle était la situation des esprits, et l’irrésolution générale des doctrines, lorsque Volta, par un véritable coup de maître, parvint à remporter l’un des triomphes les plus éclatants dont l’histoire des sciences conserve le souvenir. C’est alors qu’il imagina l’appareil admirable qui porte son nom. Cette découverte brillante coupa court immédiatement à toute discussion, à toute controverse. Elle fixa avec tant d’autorité les idées et la faveur du monde savant, que tout ce qui se rapportait aux opinions de Galvani perdit immédiatement son prestige, si bien que, jusqu’à cinquante ans après celte époque, personne paraii les physiciens ne se hasarda plus à prononcer le nom d’électricité animale.
Comment Yolta parvint-il à cette découverte si justement admirée, et par quelles observations y fut-il conduit ?
Après avoir renoncé à sa chaire de Pavie, Volta s’était retiré à Côme, sa ville natale, pour se consacrer tout entier à ses travaux de recherches. Dans une expérience, bien célèbre et pourtant inexacte, il avait constaté que deux disques de zinc et d’argent isolés par une tige de verre et mis en contact, puis séparés aussitôt, se chargeaient d’une certaine quantité d’électricité, appréciable par le condensateur et l’électroscopc à feuilles d’or. Mais la quantité d’électricité développée par ce simple contact de deux métaux était si faible, qu’il importait d’en augmenter la tension en réunissant plusieurs couples de ces disques métalliques ainsi électrisés par le contact. C’est en rassemblant plusieurs de ces couples, dans le but d’augmenter l’intensité des effets électriques dus au contact, que Volta construisit la première pile qu’un physicien ait possédée. Il nous dit lui-même que telle fut l’origine de sa découverte : « La preuve la plus « frappante, dit Volta, du développement de l’électricité par
LA PILE DE VOLTA. 301
« le simple contact de'deux métaux, c’est que, dans une de « mes expériences où je me servais de plusieiii's couples M métalliques, j’obtins une tension électrique deux, trois ou « quatre fois plus grande, selon que j’employais deux, trois « ou quatre couples de zinc ou d’argent. C’est ce grand ré- « sultat qui, à la fin de l’année 1799, m’amena à laconstruc- « lion du nouvel appareil que je nommai électro-moteur, et « que mes anciennes expériences ne m’avaient pas encore « permis de découvrir. » C’est donc en voulant démontrer et confirmer le principe, reconnu aujourd’hui inexact, du développement de l’électricité par le contact, que Volta fui amené à construire l’instrument qui porte son nom.
Après avoir exposé les diverses péripéties à travers lesquelles les expérimentateurs ont passé pour arriver à la découverte de la pile de A’olüi, terminons en essayant de tirer, comme le chœur dans les tragédies antiques, la moralité qui découle de ce récit.
Citiùs emergit veritas ex errore quàm ex confusione, a dit Bacon. Jamais peut-être, dans les sciences, la vérité de cet axiome de l’auteur du Novum organum n’a été mieux démontrée que par la découverte de la pile de Volta. Il est rigoureusement exact de dire que cette découverte a été le résultat d’une suite de hasards heureux du côté de Galvani, et d’erreurs de la part de Volta. Pour que Galvani fût mis sur la voie de l’existence de l’électricité animale, il a fallu que l’un de ses amis se trouvât occupé à des expériences électriques, pendant le temps et dans le laboratoire même où l’anatomiste de Bologne poursuivait de son côté des expériences physiologiques. Il a fallu que les recherches anatomiques de Galvani portassent précisément sur les nerfs lombaires et les muscles cruraux de la grenouille, c’est-àdire sur l’électroscope le plus sensible qui existe, et dont la propriété, sous ce rapport, était alors ignorée. Les prépara-
lions anatomiques de l’un des expérimentateurs s’étant trouvées, par la plus singulière des coïncidences, en présence des appareils électriques de l’autre, il a fallu encore que Galvani n’ait pas voulu sc contenter, comme l’aurait fait à sa place tout autre physicien, de l’explication de ce phénomène par le choc en 7'etour, qui en était pourtant la cause véritable. Enfin, comme si toutes ces rencontres bizarres, ces coïncidences étranges, ne suffisaient point, Galvani, poursuivant pendant six années la solution d’un problème déjà tout résolu pour ainsi dire, fut conduit par un hasard nouveau à la découverte du fait fondamental qui devait donner naissance à l’électricité dynamique, c’est-à-dire les contractions propres de la grenouille, dont il fut inopinément le témoin sur la terrasse du palais Zamboni.
Après la part du hasard du côté de Galvani, est venue, dans la découverte de la pile, la part des erreurs du côté de Volta. C’est par un enchaînement d’observations inexactes, et de mauvaises interprétations des faits (on le verra plus clairement par la suite de ce récit), que Yolta fut amené à construire son appareil. Il est bien extraordinaire qu’un physicien, partant d’une observation erronée, discutant cette observation avec de continuelles pétitions de principe, et appliquant, comme confirmation de ses idées, les mêmes raisonnements à la construction d’un instrument, ait fini par découvrir, en dépit de tout, le plus merveilleux appareil que la physique possède, par réaliser la plus étonnante conquête faite jusqu’à nos jours sur les forces naturelles qui régissent l’univers.
Maisremarquons-le, si Volta commit une erreur théorique, qui n’a été bien reconnue qu’à notre époque, il ne tomba dans aucune confusion dans le classement et l’interprétation générale des phénomènes compliqués dont il embrassait l’étude. Il fut toujours logique et conséquent avec lui-même. Malgré les vices de son interprétation théorique, il eut le
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grand mérité de conserver intact l’ensemble synthétique des faits qu’il étudiait ; en un mot, il ne commit jamais de confusion expérimentale. Au contraire, Galvani et Fabroni ne surent point éviter ce défaut de confusion : Galvani en réunissant dans la même explication la contractilité organique des animaux et la source des effets électriques, deux phénomènes essentiellement différents et qui exigeaient chacun une étude spéciale et appropriée ; Fabroni, en voulant, à l’inverse, tout rapporter à l’action chimique, sans tenir aucun compte de l’électricité naturelle qui circule dans le corps des animaux, et en affirmant avec insistance que les convulsions musculaires de la grenouille pouvaient parfaitement s’expliquer par la seule action chimique entre les liquides animaux et l’arc excitateur. De quelque côté qu’elle vînt, cette confusion, si elle eût prévalu, aurait arrêté à jamais les progrès de la science. Volta, au contraire, sut éviter ce genre d’écucil, et il vit ses efforts couronnés d’un succès immortel.