Exposition F. A. Bridgman
La carrière de M. F. A. Bridgman a été longue, sérieuse, brillante. Il expose depuis cinquante ans. Il a des toiles dans beaucoup de musées et de grandes collections en Amérique, où il est né. Il est membre de l’Académie de New-York, hors concours dans nos Salons. 11 a été l'élève de Gérome à notre École des Beaux-Arts. C’est donc, à tous points de vue, ce qu'on appelle un artiste officiel et classique.
Or, c'est précisément pour cela qu'il est curieux et intéressant de constater, dans la production d’un tel peintre, l'influence de toutes les recherches contemporaines, bien qu’il soit resté soigneusement en marge de tout groupement et n'ait voulu qu'obéir à son tempérament et à ses sensations devant la nature. Il est fort difficile de rester indépendant, même et surtout à l'égard de l’art indépendant, lequel est devenu fort tyrannique. L'’impressionnisme, dont
nous voyons Ja dégénérescence inquiétante, a été
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un mouvement de liberté; mais il a créé des poncifs tout comme l’art d'école, et hors de ces poncifs il n'y a pas eu de salut pour beaucoup de peintres. Une formule de paysage a été donnée, qui a tout sacrifié à la recherche de la vibration lumineuse au détriment du style, des plans, du sentiment et du caractère. M. Bridgman est un artiste pour qui l'étude de la lumière ne doit supprimer ni le dessin, n1 la vérité des valeurs, ni l'ordonnance de la composition. Aussi, cet artiste âgé et sage se trouve-t-il être presque paradoxal aujourd’hui. |
Il adore et connaît à fond l'Algérie et l'Égypte. Il a commencé par les étudier en orientaliste épris des types, comme Fromentin et comme Gérome.
Puis, sa facture un peu sèche, héritée de ses maîtres, s’est spiritualisée par l’analyse des reflets, et il est arrivé à créer autour de ses figures de subtiles symphonies de diaprures qui, Joyeuses et soyeuses, chantent délicieusement la magie des après-midi de soleil. Et certaines de ses toiles arrivent à être aussi audacieuses et aussi intensément véridiques, dans la notation des suaves antagonismes des couleurs diffuses, que celles de Dinet, de Besnard, de Suréda. Mais M. Bridgman n’a n1 théorie n1 procédé. II est parvenu à ces résultats par le goût, l'observation, le sentiment et l'amour d'exprimer. Ce sont là les noms des véritables procédés et des authentiques théories, les secrets éternels et simples de la peinture.
M. Bridgman est aussi un peintre de l’Ile-de-
‘(21PUDWAUONT) 1940, Dj 8P Si0Y — 1
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SE M France. Il l'aime, il y vit. Et 1l sait l’évoquer par de doux paysages enveloppés, d’une extrême finesse de tons. Tout est en place, tout est vrai. Certains de ces paysages réalisent les plus charmantes visées des impressionnistes, par la luminosité, par la richesse chromatique, par la qualité de la matière, par l’orchestration des plans colorés. Maïs l'artiste n'a pensé à aucune des manières de peindre que, depuis un demi-siècle, la mode et la théorie ont préconisées ou délaissées. Il est plein de savoir, mais démuni de procédé : il regarde, il choisit, il approprie facture et interprétation à son émotion du moment. Devant chaque sujet, il réapprend à peindre, dans un état ingénu de l'esprit. Qu'il s'agisse d’un cheval arabe à bien dessiner et à mettre en valeur exacte sur un ciel de feu, d’une troupe de cavaliers à faire mouvoir dans l’ocre et l’azur d’un site oriental, d’un bouquet d'arbres à dissoudre dans la brume perlée d’un automne d'Occident, d’une vieille rue niçoise à animer de châles, de fruits et de reflets, toujours le peintre travaille comme s’il n'avait jamais vu de Fou ont recu délecons. Le: thème et son émotion l’occupent seuls. Et c’est pourquoi les œuvres les plus récentes de ce technicien expérimenté paraissent aussi vives, aussi jeunes, aussi fraîches que s’il les avait peintes dans l’effervescence de la vingtième année.
Plus il a vécu, plus il s’est affranchi. On voit
graduellement disparaître les hésitations et les séche-
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resses : le scrupule est resté aussi grand, l'étude a renforcé le dessin et le style, mais le libre sentiment de la nature a pénétré l'artiste tout entier, et sous la forme d’insinuation la plus exquise, par la vertu d'une clarté intense ne se confondant jamais avec la décoloration. Je ne doute pas que le public soit sensible à la sagesse, à la force paisible, au charme véridique de ce choix d'œuvres résumant une vie très digne d’un des meilleurs artistes américains. Nous sommes en ce moment si excédés de théories, dont la surabondance est un signe de fatigue inquiète, qu'il est rassurant et reposant de contempler des toiles où les conditions normales de la vision humaine, pleinement respectées, s'accordent à l'expression de
la féerie éternelle des heures.
CAMILLE MATEGE SRE
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