Exposition Henri Duhem
LES âmes tendres et graves sont naturellement portées à goûter le bienfait de la quiétude provinciale : rien nV vient distraire la méditation; la pensée s'y rythme volontiers au battement du cœur et la vie de Tesprit s'active et fructifie doucement parmi Tatmosphère de rêve dont s'enveloppent le calme et le silence. On n'imagine pas retraite plus favorable au labeur de Fartiste. Dans la solitude, loin des sollicitations étrangères, la personnalité connaît sa pleine expansion, et les qualités foncières s'exaltent sous le ciel natal, pareilles à la floraison spontanément jaillie d'une terre complaisante et fertile.
Ainsi, l'attachement au pays d'origine et la fidélité au génie intérieur surent régler la vie et déterminer l'œuvre de Henri Duhem. Son art de déduction lente et de sens profond apparaît comme l'expression visible d'un instinct conscient, comme le témoignage d'une sensibilité enthousiaste que la volonté régit et que la raison discipline.
Le champ d'exploration ne s'étend pas au delà des horizons familiers qu'interroge le regard quotidien ; après bien des détours, Albert Samain y était revenu avec délices; Henri Duhem n'en souhaita guère observer d'autres, et c'est bien l'inspiration du peintre que célèbre telle strophe ailée :
j'entends en moi Tàme du Nord
Qui chante, et chaque jour j'aime d'un cœur plus fort Ton air de sainte femme, ô ma terre de Flandre... Ta douceur de misère où le cœur se sent prendre.
A force de pénétration attendrie et d'émotion lucide, Henri Duhem a réalisé la définition psychologique de sa province : elle revit intégrale dans maint tableau auquel le choix approprié du site et de l'heure confère la vertu de durables symboles. N'est-il pas exact que la mélancolie flamande se pressent déjà au passage de la lourde bélandre, le long du canal morne où tremble le reflet des façades orangées et vertes, à la lueur du couchant? Durant les jours mauvais, la tristesse s'aggrave sous le linceul des neiges et le voile endeuillé des brumes ; on croirait que la vieille ville va rentrer dans la mort du passé quand le jour défaille, lorsque l'activité s'éteint et que les derniers passants errent et s'effacent dans les recoins obscurs. Voyez maintenant : la lune verse ses rayons blêmes sur les pierres grises et les eaux endormies; le quai est vide, le chantier désert ; l'allée s'approfondit
dans Tombrc mucite et, parmi les arbres grclcs du parc, le pavillon abandonné érige son portique en ruine...
Vienne Tété, le décor change : aux places, aux faubourgs, aux venelles à demi enténébrées succèdent les visions d'une campagne pauvre et les scènes de la vie agreste; ici encore, Henri Duhem accepte Femprise de la réalité, mais sans se laisser étreindre ; comme à la ville, les spectacles et les instants se sélectionnent et s'imposent selon leur aptitude à extérioriser la pensée et le sentiment. Henri Duhem se retrouve dans la nature; il perçoit les liens fugitifs et secrets qui unissent le geste à Tentour, comment la poésie de Taube et du crépuscule s'accorde avec le balancement cadencé de la faux, avec Tenvol de la semence jetée au vent de Finfini ; il sait que, par l'aprèsmidi humide où le disque du soleil perce timidement la vapeur des nuées, la silhouette du berger montre plus de hiératisme, plus d'ampleur ; et, au tintement des deux angélus, le regard du peintre suit, l'àme en émoi, les brebis qui s'épandent sur la plaine avec les clartés du jour, puis se rejoignent, se groupent pour former la masse compacte du troupeau ondoyant et apeuré à la preniière étoile.
Tout n'est qu'illusion; le voile des apparences dérobe la vérité, et notre sympathie trouve sa mesure dans la part de révélation à laquelle aboutit l'effort humain. Sur ce
point, le philosophe et le peintre, qui cohabitent familièrement chez Henri Duhem, se sont des longtemps mis d'accord. Initiée aux découvertes de toutes les écoles, sa technique ne s'est inféodée à aucune, et le trésor des connaissances, jour à jour accru, ne se dépense qu'à bon escient ; ce sont les fins spéciales à chaque entreprise qui ordonnent la composition, graduent l'ambiance et différencient la notation des formes et des valeurs ; les moyens d'expression picturale deviennent, de la sorte, des signes d'équivalence ou plutôt les termes d'un langage suggestif, harmonieux et troublant...
Légitimement issu du culte voué à la petite patrie, cet art se hausse à la synthèse universelle, et par là même le privilège lui échoit de dévoiler la nature sous le caractère d'éternité dont parle Spinoza.