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Exposition Jules Chéret

PAR les matins pâles qui enveloppent et semblent tout confondre, Paris, en dépit de ses architectures anonymes et du silence de ses quartiers endormis, n'abdique pas sa personnalité. Devant les yeux mal éveillés du nouvel arrivant, aux lueurs indécises des aubes, il développe une fresque vague qui borde le chemin, s'interrompt, puis reprend pour s'arrêter et reprendre encore. Le jour se lève, les couleurs s'avivent 'et le long des murs éclate un revêtement pareil au luxe des tapisseries autrefois déployées sur le parcours des processions saintes. Les dernières vapeurs se dissipent; plus claire devient la vision, plus lisibles les formes. En des allégories emportées, chatoyantes d'éclat, de lumière, radieuses de jeunesse et d'humour, un symboliste moderne a synthétisé la vie de Paris, s'est complu à la figuration de ses spectacles, à la représentation de ses élégances, au tableau de ses modes. L'étonnante

magie, cette apothéose du Plaisir et de la Grâce installant au détour des carrefours, sur les crépis lézardés, contre les clôtures plâtreuses des bâtisses son flamboiement de féerie , et d'où vient pourtant notre illusion? Dune lithographie en deux ou trois tons, d'une image délavée par la pluie, déchirée par la bise, demain recouverte, anéantie — d'une affiche de Chéret.

Arracher la rue à la monotonie grise et morne des édifices alignés au cordeau; y jeter le feu d'artifice des couleui-s,le rayonnement de la joie; convertir les murailles, les soubassements en surfaces décorables et. de ce musée en plein vent, tirer la révélation du caractère dune race et en même temps l'éducation inconsciente du goût public, c'est cela la tâche de Chéret. Du caprice de son génie ont surgi, sous prétexte d'annonces, mille évocations charmeresses et rieuses. L'affiche a été élevée par lui au rang de l'estampe ;«indiflérente ou triste auparavant, elle s'est vue contrainte de demander à la palette du peintre son élément de séduction, sa chance de succès, de persuasion. Ainsi Chéret s'est joué, vingt ans et plus, des thèmes ardus que proposait à son illustration la fièvre de publicité, et de cette fièvre croissante il a profité pour s'emparer de la grand'ville, lui imposer la fantaisie d'une parure sans cesse renouvelée, pour devenir, en somme, l'unique décorateur du Paris de maintenant.

Des jaloux, des élèves inavoués se sont élancés à sa suite, et les annalistes de l'économie politique auront à consigner, au cours de leurs écrits, l'action utile de Chéret dotant son pa)s d'une industrie ignorée qui occupe aujourd'hui dans je ne sais combien d'ateliers tout une

classe populeuse d'ouvriers. Mais rien n'est à craindre pour lui des rivaux qu'il s'est donnés. 11 demeure le maitre de l'affiche d'art comme son créateur; les copistes le servent même en ceci qu'ils accusent à l'évidence l'individualité de ses dons, la caractéristique de sa production.

En dehors de la signification morale des affiches de Chéret, de leur très fin sens psychique et, à ne regarder que la notation, son art, d'essence française, de quintessence parisienne, est tout primesautier; c'est le libre jet d'une verve généreuse, étincelante, heureuse de se dépenser parce qu'elle est assurée de ne se lasser et de ne se répéter jamais; ses inventions transcrites dans le moment même où l'esprit les conçoit, animées de la chaleur de l'émotion créatrice, de la fougue de l'inspiration, gardent en définitive l'imprévu de l'instantané. Mais le remarquable est que tant d'ouvrages, improvisés avec une indépendance et une spontanéité habituelles aux seuls artistes du Nippon, donnent l'exemple d'un respect absolu des nécessités de la convenance et de la destination. Tout s'y trouve établi en vue du rôle que l'affiche doit tenir, de la place qu'elle est appelée à occuper. Le sujet, d'un symbolisme simple, clair, se laisse saisir de loin au premier regard; la légende, sans diminuer ni outrer son importance, remplit, comme il sied, son office indicatif, tantôt jetée dans les vides, tantôt donnée comme cadre à la composition, d'autres fois, mais plus rarement, s'enchevétrant avec elle. Dessin et lettre s'accordent à se faire mutuellement valoir au profit de l'homogénéité de l'ensemble à laquelle concourt encore la couleur dont l'éclat va s'atténuant selon l'éloignement des plans. Au résumé, nul effet ne fut mieux atteint, nulle tenture ne décela une plus rare et plus instinctive entente de la décoration. Aussi l'étonnement vient que jamais carton de

t:ipisserie, plafond de salle de théâtre, de concert ou de bal n'aient été demandés aux pinceaux de Chéret : on pressent combien heureusement la fantaisie de l'artiste se serait jouée sur de grands espaces: on cherche à la création imaginaire des équivalents dans le passé et, plutôt encore que Tiepolo, c'est Goya qui s'offre en parallèle et dans la pensée flotte l'image des gaies et lumineuses l'resques de San Antonio de la Florida.

l'euilletcz l'œuvre lithographie de C^lheret ; il vous paraîtra la chronique illustrée de l'époque, la documentation préparée aux historiens curieux du détail de nos mœurs. A ses affiches il appartiendra de fixer les variations du costume et delà mode, de divulguer l'attrait féminin d'une mise en vente,, l'accaparement de décembre par l'enfance et le jouet, de dire le roman à tapage et la gazette qui se fonde, la nouveauté d'un panorama ou d'une exposition; à elles d'initier à la vie artificielle du soir, aux amusements pimentés de nos veille^, aux patinages galants des skatings, aux clowneries des hippodromes et des cirques, au manège des éventails dans les jardins d'été, aux œillades des di\as lançant le mot leste; à elles de renseigner sur ces fêtes amoureuses. — bals masqués de Tivoli et de Valentino, descentes tournoyantes des Montagnes Russes, cavalcades joyeuses du Moulin Rouge — qui donnent à la nuit parisienne la liesse d'un carnaval sans fin.

Pour ces tableaux vivants, pour cette pantomime de l'événement nouveau, des acteurs de tous les mondes, de tous les temps, de tous les répertoires. Francisés, modernisés. Arlequin, Pierrot et Colombine de la Comédie italienne: le vieux Polichinelle gaulois de Brioché : des

pitres, des bouffons, des acrobates, des bateleurs ; des enfants roses, réjouis et joufflus, arrière-cousins des aiHours de Bouclier; des muses d'opérette et de caféconcert ; des ballerines de Montmartre ; des contemporaines mêlées, dirait Rétif; puis l'horizontale, le gommeux fin de siècle.... Et quelle fièvre les possède ! Secoués par une trépidation électrique qui les lance dans l'espace, les suspend entre ciel et terre, emportés par le vertige, ils gesticulent, se démènent au milieu du vide, se déhanchent, s'exténuent, halètent jusqu'à défaillir.

Cependant aucun d'eux ne songe à sortir de son emploi nettement défini. Une idée générale, un svstème domine et règle cette fantaisie, système d'un satiriste qui toujours voudra mettre en contraste le rude avec le délicat, le vulgaire avec le raffiné, le grossier avec le charmant. A ce sens de la joie « torrentielle, frénétique 7, si finement analysé par M. J.-K. Huysmans ( 1 ), correspond chez Jules Chéret, par antithèse, un égal sens de la grâce, de la grâce voluptueuse, fascinante, coquetante. Et maintenant s'explique la distribution des rôles de sa Comédie. A l'homme les ridicules du corps et de l'esprit ; à lui les rougeurs avinées de la face, les prunelles hors de l'orbite, les balafres de vermillon; à lui le tic du monocle, du paletot à souspieds et à pèlerine, à lui le sac, la blouse, les vêtements vagues où se perd son étisie où flotte son embonpoint; à

(^i)Dans son livre: Certains (Paris, Tresse et Stock 18S9: Chérel, pages 31-63". Outre ces pages définitives, les études de M. Gustave Geffroy {Justice du 8 juillet 1S88), de M. Frantz Jourdain (Revue illustrée du 15 février 1889^ de M. Félicien Champsaur (E-ecnement du 19 septembre 1889', sont à signaler comme d'un enseignement particulièrement suggestif. A peine est-il besoin de rappeler la place justement donnée à M. Chéret par M. E. Maindrou dans son bel ouvrage les Affiches illustrées (Paris, Launette 1886), et par M. Henri Béraldi dans ses Graveurs du XIX" siècle (Paris, Conquet 1S86 : Tome IV. Cliéret. pages 168-203. ■)

lui les parades chaiivarcsques, les dégingandements, les contorsions, les cabrioles, les mômeries, les esclafiements. l'hilarité épanouie et legros rire à hoquets convulsifs qui fait se tenir les côtes et soulève les flancs. Si l'homme est accablé des stigmates du grotesque, la femme possède tous les attraits, tous les enjouements. Chéret retrouve, pouren saisir la fuyante ressemblance, les perceptions et les divinations des peintres-poètes du XVIII'' siècle, de Watteau et de Fragonard. Il sait chiffonner un visage, l'étoiler de fossettes, entrouvrir les lèvres d'un sourire, découvrir la nuque sous les cheveux follets ébouriffés; il sait que la décolleture en pointe d'oîi s'échappe la chair poudrée allongera la taille déjà svelte; il sait mouler la rondeur des hanches, affiner les attaches des poignets, des épaules et la cambrure du pied au bout duquel sautille la mule de satin. Mais son plaisir n'est jamais si grand que de poursuivre la ballerine dans l'envolement de la danse, de la jeter planante dans un nuage de rubans et de gaze, de noter l'ondoiement de son gentil corps, la projection et la retraite du buste, le saut et la retombée des jambes effleurantlesol pourrebondir aussitôt, les balancements cadencés de ses bras arrondis. Et Chéret, sans se satisfaire d'avoir le premier inséré les maigreurs de Pierrot dans le tortillement du frac, veut augmenter d'un personnage nouveau la funambulesque troupe et, pour affirmer sa doctrine, à cette danseuse qu'il conçoit autrement que Degas, moins perverse, moins humaine, à son éthérée et chimérique danseuse, il oppose qui? Le Gribouille moderne, trapu et balourd, ". l'.Xuguste „ : la sottise en habit noir.

Il semble que l'estampe en couleurs soit le passe-temps des siècles expirants. Le X^'III""■ oubliait les approches

de la Révolution ayec les cuivres de Debucourt ; le XIX'"" a pour récréer son déclin les pierres de Chéret. L'art abandonné, vieilli, mourant de lalithographie,Chéreta entrepris, a accompli sa restauration , sa remise en honneur; il l'a montré capable de ressources inattendues, excellemment propre à la manifestation de la pensée originale ; il s'est plu à agrandir son champ, à introduire la lithographie dans le livre comme illustration, à l'extérieur comme revêtement; et l'idée a été ingénieuse de sortir ainsi la brochure de l'uniformité banale, et de créer pour chaque ouvrage la parure appropriée de dessins en couleur, qui allègrement chevauchent la couverture et donnent l'avant-goùt du sujet. Titres de romances, annonces de partitions, Chéret embellira tout du charme de l'esprit ; dans la marge d'un programme, à l'angle d'un menu ou d'un a\'is de naissance, il fera tenir un croquis, si prestement troussé, tiré de si coquette façon en sanguine avec, par ci, par là, un rehaut de blanc, que ces vignettes, échappées distraitement à son crayon, seront recherchées, classées par les collectionneurs et qu'elles iront former dans les portefeuilles une suite logique aux cartes-adresses, aux '!. mille riens » précieux de Gravelot, d'Eisen et de Cochin. De même que pour Henri Guérard,pourBuhot, le graveur se double chezjules Chéret d'un imprimeur rompu au maniement des presses, versé comme pas un dans la connaissance de leurs secrets et entendu par avance aux réussites de leur traitement; de là vient qu'à ces préparations à la gouache, si prenantes par le jaillissement de la composition, par la largeur et la sûreté des indications, plus d'un préférera l'estampe à laquelle un encrage savant donne les jolies et claires transparences de l'aquarelle. Si par aventure le désir vous saisit d'apprendre à quels moyens restreints est due cette puissance d'effet, suivez une de ces affiches

à travers ses divers états et, à l'impression en noir qui établit le dessin, regardez s'ajouter, seule à seule, les deux, parfois trois couleurs si heureusement localisées des tirages successifs. Jamais mieux ne s'accuseront le victorieux effort et le constant labeur de Chéret pour l'enrichissement de sa palette, sa science des jeux et des combinaisons chromatiques, son habileté à réserver les à-plats pour les enluminures simples ou franches, et à parvenir, — en vertu de kl loi du contraste simultané et par la juxtaposition de points de tons lieurtés, tranchés, — aux nuances tendres, aux colorations assoupies, aux gris estompés des lointains. Entre de telles mains et dirigé par ce novateur épris des délicatesses, des subtilités de l'art, le pastel devait se rajeunir, cesser de se confînai- à la représentation exclusive des réalités, et du souffle de sa poussière s'envoleraient maintenant d'aériennes et légères fictions. Au vieux procédé français, Chéret réserve ses plus riantes images, les images couleur de ciel et de rose par lesquelles il espère dérider la tristesse et nous consoler de l'existence. C'est bien parmi les vapeurs célestes qu'il agite les grelots de sa folie carnavalesque, qu'il sème ses allégories du loup et du tambourin, qu'il mène la procession de ses polichinelles s'enfoncant et bleuissant dans l'azur; c'est bien de quelque paradisiaque séjour que descend cette mascarade zébrant l'espace comme du rapide silloniicment de la foudre ; sa chute s'éclaire de prismatiques lumières qui mettent aux visages les ^■ergetures des rayons décomposés, font miroiter les velours, scintiller les satins, tandis que le ciel, par instants empourpré de reflets incendiaires, s'apaise, se dégrade, d'indigo devient turquoise, pâlit encore, etsuspendau-dessus de l'horizon inentre\u des fumées gris perle et des flocons d'argent...

Et 1:1 fantaisie emportant la pensée dans le tourbillon sans lin des rêves. longtemps vous poursuit la vision enchantée, longtemps fuient, passent et repassent ces figures de vérité et de songe. A défiler ainsi, elles semblent courir à quelque triomphe de la Parisienne, à quelque fête où Paris voit célébrer l'exquisité de ses élégances, la singulière et capiteuse attirance de ses séductions. Tandis que se nouent les rondes, que serpentent les farandoles, qu'e s'ébattent les danseurs, au rhvtme du dernier refrain en vogue, plus haut, dans l'auréole d'un nuage d'or, un Auguste dispute à Colombiae la rare et boulevardière fleur de modernité... Puis l'apparition se voile, les fantômes s'effacent, l'écho se tait, et de l'œuvre de Chéret l'esprit ne garde plus que le souvenir du dernier sourire de la grâce, du suprême éclat de joie d'un siècle qui s'éteint.

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