‹ Exposition universelle de 1855 beaux-artsChapitre 2 sur 22 · SALON DE · texte numérisé non relu

SALON DE

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COUP- d'oeil général.

La France , qui , depuis longtemps , marche à la tête des nations comme initiatrice , donne aujourd'hui une généreuse hospita- Hté aux artistes de tous les pays, afin de montrer au monde , pour la première fois , le concours universel des manifestations des beaux-arts sous les diverses influences des climats, des mœurs et des nationalités.

Dans cette réunion de toutes les célébrités artistiques, nous devons nous hâter de le dire, l'Étranger nous a fourni des œuvres qui, si elles n'égalent pas toujours celles de

nos maîtres, nous apportent des enseignements réels et ouvrent à la pensée des horizons nouveaux. C'est ainsi que les écoles françaises, en étudiant les écoles étrangères, trouveront des inspirations jeunes et fécondes, et que ces dernières, à leur tour, en contemplant l'œuvre de nos grands artistes, compléteront leur originalité des éléments esthétiques qui leur manquent.

L'exposition universelle des beaux-arts sera donc, certainement, le signal d'une régénération artistique pour tous les pays du monde.

L'Angleterre, qui nous apporte, avec les traditions d'Hogarth^ les merveilles de Landseer et de ses aquarellistes, empruntera à l'école belge la puissance de son réahsme, et aux coloristes français la chaleur et la verve qui représentent dans les arts l'élément passionné.

L'Allemagne apprendra à donner la couleur et la vie aux magnifiques cartons de Kaulbach et de l'école de Dusseldorff. Les États-Unis, qui n'ont aucune originalité

propre en peinture , pas plus qu'en poésie, chercheront à faire une école éclectique avec les éléments de toutes les écoles européennes , comme ils se sont fait une politique , une religion, une littérature cosmopolites.

La Belgique, aujourd'hui si vaine des triomphes de ses peintres dont la plupart sont français ou élèves de peintres français, comprendra peut-être qu'au point de vue de l'art elle ne représente pas une nationalité, mais seulement une école, riche, il est vrai, mais qui doit hientôt chercher son inspiration à des sources nouvelles, si elle ne veut, au bout de quelques années, s'immobiliser dans un même type, et répéter le môme motif, pour me servir d'une expression musicale qui rende bien mon idée.

Toutes les écoles en sont là , du reste ; fondées par quelques artistes de génie, elles ne tardent pas eu général à s'abâtardir par l'exagération ou la copie servile des imitateurs. Ne voyons-nous pas cela sans cesse? Un , deux ou trois artistes trouvent une idée féconde, un effet heureux, ou même une

ficelle adroite , comme on dit à T atelier ; aussitôt, non-seulement ils répètent à satiété et sous tous les prétextes leur idée, leur effet ou leur ficelle, mais encore toute une pléiade d'émulés se groupe autour d'eux et ressasse la même chose. De là, la dégénérescence des écoles artistiques, qui ne se hâtent pas d'introduire sans cesse dans leur manière des éléments nouveaux. Peu à peu il en arrive comme des chefs-d'œuvre musicaux hvrés aux orgues de barbarie. C'est bien un morceau de la Muette ou de la Favorite que vous entendez : et cependant, que devient la déUcieuse musique d'Auber ou de Donizetti?

Il en est ainsi pourtant du sublime héritage de Raphaël et de Murillo. Qu'est-ce donc alors , quand il n'y a dans une école qu'un effet nouveau, dans une coterie qu'une /?celle? — Écoutez sur les orgues Fair de Jenny l'ouvrière ou celui des Fraises.

Mais, s'il y a quelque chose de plus regret table, que de voiries créations du génie ou même du talent arriver peu à peu à de tristes

caricatures, c'est assurément de trouver des nations entières infidèles à leur passé glorieux, pour se traîner dans l'ornière de la médiocrité. Il n'y a même plus un souvenir du passé chez les artistes espagnols, qui nous envoient des portraits à la manière de MM. Dubufîe, sans se souvenir qu'ils ont eu pour maître Don Diego Yelasquez de Silva ; des compositions froides et incolores, sans penser qu'ils sont dépositaires de l'héritage de l'important et admirable Zurbaran, qui fut la personification magnifique de cette Espagne inquisitoriale du seizième siècle, la fille aînée de t Eglise ; qui seul a su comprendre l'ascétisme catholique dans toute sa puissance et dans toute sa vérité , pour exécuter ces moines en prière , dont la forme seule semble tenir à la terre, tandis que leur âme épurée se consume , comme les cierges du sanctuaire , dans l'attente impatiente du ciel; de Murillo enfin, génie sublime qui pour nous est , avec Raphaël , le plus divin des maîtres et le peintre du ciel ici-bas. Et l'Italie? pauvre et sèche copiste d'un

genre bâtard, que fait-elle des traditions de Michel-Ange, le plus audacieux des génies de l'art, le maître qui fit de la pâle et maigre figure du Christ un type de force et de splendeur, et transporta dans le paradis du Dante la virile beauté de FOlympe d'Homère? de son divin Sanzio? de Titien, le coloriste unique, qui nousa transmis vivants, pour ainsi dire, les papes, les empereurs, les rois et les grands seigneurs se partageant l'Europe au seizième siècle? du gracieux Corrége? du Yinci aux suaves et pensives créations? du fougueux Salvator Rosa, le peintre des tempêtes, des batailles et des apparitions d'outre-tombe ?

Décadence ! décadence ! c'est le glas qui sonne pour le génie artistique de ces nations déchues ! plus pauvres que les contrées nouvelles, qui ont au moins une originalité propre; elles ont tout à retrouver pour reconquérir la vie qui leur manque ; c'est au musée du Louvre qu'il faut aller aujourd'hui applaudir aux triomphes de l'Italie et de l'Espagne.

Certes, il faut bien le reconnaître, dans ce concours universel des beaux-arts, la France conquiert la première place, et c'est à son tour d'enseigner les nations qui furent autrefois ses initiatrices. Hâtons-nous de le dire avec une justice que n'aveugle pas l'orgueil patriotique, il y a des chefs d'œuvre à l'exposition française. Et quelle vie ! quelle puissance 1 quelle jeunesse encore ne révèlent pas les luttes acharnées des écoles dans leurs exagérations même ? Yoilà l'art classique et les traditions des anciens maîtres que représentent Tœuvre entière de M. Ingres et les grandioses compositions de M. Heim. A côté, voici, sous les auspices d'Eugène Delacroix, l'école qui a su trouver le secret de la chaleur et de la vie , pour représenter dans l'art l'élément-passion apporté dans le monde poétique par Schiller, Gœthe , Shakespeare , Mme de Staël et lord Byron; Horace Yernet, le peintre essentiellement français, auprès duquel on cherche en vain Paul Delaroche, qui déserte l'arène : puis les réalistes qui arrachent à la nature

même les secrets du relief et du mouvement ; et parmi ces derniers, cette école puissante de paysagistes, qui, sous les pinceaux de Rosa Bonheur et de Troyon, arrive à une hauteur que l'art n'a pas encore atteinte.

En présence de cette Exposition, unique jusqu'à présent, la mission de la critique est grande et sa position difficile. Il faut qu'elle sache, à la fois, conserver l'impartialité qui fait sa force, et se faire autant que possible bienveillante à tout et à tous. En effet, si elle oublie un instant d'être juste, au risque même d'être cruelle, quelle sera sa valeur? Et si, au contraire, appréciant à un point de vue trop élevé et trop indépendant les œu • vres consciencieuses, elle s'inquiète peu de l'artiste pour ne songer qu'à Fart en général, quel bien fera-t-elle aux exposants, et quels enseignements donnera-t-elle au public, pour former son goCit et déterminer son choix?

Comme nous voulons remplir ce double but, que la crititique, suivant nous, ne devrait jamais méronnaîtro, nous jugerons

d'abord les nations et les écoles avec une franchise inflexible et indépendante des sympathies de notre propre goût ; puis , dans l'appréciation particulière des œuvres, nous tâcherons de faire entrer le plus de noms qu'il nous sera possible, pour le blâme, comme pour l'éloge.

Les vrais artistes devraient bien comprendre que le silence est la pire des condamnations, et ne pas écouter sans cesse les suggestions de leur vanité maladive. Mais, en fait d'art, être discuté, c'est avoir réussi. Puisque le critérium de vérité n'existe pas, la discussion est interminable, au moins, en ce qui concerne l'élément du goût. Les plus grands maîtres ne sont-ils pas sans cesse mis en question par des passions différentes? Certaines gens nient le génie d'Ingres et d'autres ne comprennent pas celui de Delacroix. Et si Ton osait fronder aujourd'hui les opinions reçues par la majorité depuis des siècles, est- il sûr que tout le monde se prosternerait devant Raphaël?

Deux éléments forment le beau dans tout

ordre de réalités créées : le vrai et le bien. Mais dans Tart, qui est la création de l'homme, si le vrai est la condition première et indispensable du beau, le bien devient le goût, et quoi de plus variable, de plus changeant et de plus individuel?

Quïmportent du reste les petits mécontentements et même les petites colères? L'é- Crivain doit avant tout^ s'il veut être juste et avoir une valeur, s'isoler des considérations mesquines qui lui ôteraient tout essor. D'ailleurs, le critique est critiquable lui-même. On le lui a prouvé et on le lui prouve tous les jours, et il ne crie ni à l'injustice, ni au parti-pris ; et il n'éprouve pas le besoin d'^^sassîner ses juges 1 A chacun son sort, suivant son rôle.

STATISTIOTE

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