‹ Exposition universelle de 1867 Rapports du jury internationalChapitre 4 sur 75 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

CONSIDÉRATIONS GKISÉRALKS

Après cet examen très-incomplet des œuvres exposées, si nous cherchons à caractériser la physionomie des principales nations concurrentes, nous trouverons, pour la France, une ivehcrche éclectique du beau à toutes les époques; une facile divination des procédés anciens, une vive intelligence ehez l'ouvrier ; chez l'artiste, une invention remarquable, malheureusement plus désireuse de déterminer la mode que de créer un art national; un goût répandu, aimable, ingénieux, des efforts considérables dans toutes les directions. II est à regretter que ces efforts tendent de plus en plus à la recherche du style néo-grec, qui ne peut être qu'une évolution passagère de nos artistes; et n'est pas appelé à créer un art capable de caractériser notre époque.

L'Italie ressent encore la profonde influence qu'exerça le cavalier Bcrnin dans cette contrée, et particulièrement à Rome :

,riO GROUPE UI. — CLASSE 13.

une certaine faconde, des formes exagérées, tourmentées, des richesses mal réglées, particularisent sa production. Mais il lui reste une main d'oeuvre habile, une vitalité énergique , et la nation qui compte dans la pléiade de ses immortels artistes, les Donatello, les Ghiberti, les délia Robbia, les Beiivenuto, saura retourner aux sources pures de l'art, et se souvenir de Florence plus encore que de la Ville éternelle.

L'Angleterre se distingue par un grand essor dans les industries d'art. Son goût national pour les époques gothiques et pour celle de la reine Elisabeth se conserve encore dans ses meubles; elle semble, toutefois sous l'influence de* artistes français qu'elle emploie, rechercher des types plus rapprochés des temps actuels. Nous avons remarqué dans quelques œuvres réussies, l'étude de la renaissance italienne, «lue aux travaux de notre collègue M. Digby \\\att au palais de Sydenham et surtout à la direction de South-Kensington. Nous saisissons de nouveau l'occasion de signaler l'influence heureuse produite par cette magnifique création, subventionnée maintenant par l'État. De même que nos manufactures impériales, ces établissements, dégagés des préoccupations de l'intérêt privé, rendent des services considérables à l'industrie, par la recherche eonstantede l'art appliqué à l'industrie dans ses dernières limites (1). La Commission impériale a pensé avec justice que ces institutions possédaient de trop grands avantages pour les admettre à la participation des récompenses, et le Jury n'a pu que donner des louanges à leurs beaux travaux si légitimement admirés du public.

La Russie possède d'admirables matières propres à expri-

(i) La Suisse suit l'excmpln de l'Angleterre, et a créé récemment à Zurich un Institut Polytechnique, où des professeurs distingués enseignent les sciences et le» arts, dans toutes leurs branches d'application. M. Semper, l'un de ces professeurs, célèbre par ses travaux d'érudition, et les monuments que la Saxe doit à son talent, est l'architecte de l'Institut de Zurich , il a donné dans la salle principale du cette construction, les preuves d'une étudo accomplie dos œuvres de la renaissance qui attestent son goût et sa science profonde

mer la richesse de son origine asiatique, et dont le caractère dans les arts pourrait offrir d'heureuses inspirations à son industrie, mais elle paraît l'oublier volontairement, et recherche exclusivement dans l'ameublement le goût français, qui s'étiole rapidement dans la fabrication russe comme une plante transportée en dehors de son climat. La Prusse poursuit depuis longtemps une appropriation des ans classiques à son industrie artistique; sauf quelques exceptions remarquables dans les arts de la métallurgie, ses efforts ont paru stériles, principalement pour l'ameublement ; il ne nous semble pas qu'ils soient dans le génie progressif de ce peuple. Les autres contrées allemandes n'ont rien qui les particularise. En étudiant l'art de leur pays dans le passé, chez les Albert Durer et les sculpteurs de Nuremberg, l'Allemagne trouverait plus judicieusement l'expression de sa belle intelligence. Nous avons signalé déjà les louables tendances du Danemark pour conserver un cachet national. L'Espagne, le Portugal n'offrent une apparence d'originalité que dans les fabrications rudimentaires, et dans celles d'objets d'un usage vulgaire. Cette remarque s'applique à toutes les nations de second ordre : chaque fois qu'elles fabriquent pour les classes fortunées, elles empruntent à Paris le goût, la forme de leurs produits.

Nous ne terminerons pas ce rapport sans exprimer une réflexion qui nous paraît convenablement placée en présence de l'Exposition des arts et de l'industrie, et qui ne doit pas être perdue de vue par les artistes industriels. L'industrie est mère de l'art, qui lui doune à son tour son éclat et sa beauté. L'art naît des premiers besoins de l'homme, dans les assises même du travail. L'artiste industriel ne doit pas l'oublier : qu'il visite Les musées, étudie l'art pur, auquel il doit un culte constant, qu'il y cherche l'inspiration, la loi, la règle de la beauté éternelle; mais qu'il la féconde dans l'usine, dans l'atelier, par l'étude des procédés du travail, et dans cette voie nouvelle, où l'industrie française est vigoureusement entrée, nous mettons nos meilleures espérances.

52 groupe m. — CLASSE 15.

On a dit des époques où l'architecture, la peinture et la sculpture florissaient, qu'elles avaient été les plus fécondes pour les industries artistiques. Nous reconnaissons la justesse de cette remarque, et il est certain que, quand la décadence se manifeste dans les sphères élevées de l'art, le niveau du goût baisse rapidement dans toutes les productions dont il s'inspire. Mais une époque peut produire de très-grands artistes, et se trouver stérile dans les œuvres de l'art industriel. Le commencement de notre siècle nous en montre un exemple incontestable.

Certes, on peut affirmer que, depuis Lesueur, Lebrun et Je Poussin, l'École française n'avait pas eu d'artistes aussi considérables que ceux que notre génération a vus mourir, et cependant les mêmes années qui ont été témoins de leur gloire, sont d'une véritable pauvreté pour les industries d'art. Cet oubli de la grâce, ce manque de la maestria qui régnaient encore dans l'art facile et secondaire de Louis XV et de Louis XVI, cette absence de bon sens et de toute facture habile, dans un temps où fleurissaient de grands artistes, est contraire à tous les enseignements de l'histoire. Nous voudrions en rechercher la cause, comme un sujet d'étude instructif pour notre industrie.Cette cause doit être attribuée, selon nous, à la disparition de l'artiste industriel à l'époque dont nous parlons.

Au commencement de ce siècle, le fabricant qui désirait se distinguer, donner un renom à sa maison, s'adressait à des talents souvent d'une grande et légitime renommée, mais qui ignoraient les conditions du travail industriel, nées du nouvel état progressif de la science appliquée à la fabrication. Ces artistes, architectes et peintres, absorbés par l'étude des époques classiques, en reproduisaient les formes pour des objets destinés à l'usage d'une civilisation toute moderne, dédaignant la différence profonde qui existe entre notre climat, nos mœurs, nos besoins, et ceux de ces sociétés disparues depuis des siècles. Du concours de ces maîtres éminents résulta une

autre erreur: l'application directe à l'industrie du grand art et particulièrement des règles de l'architecture. Le meuble, la pendule prenaient sous leur crayon des formes monumentales ; le fauteuil devenait une chaise curule ; le vase, un tableau ; une table, un cadre pour le portrait des maréchaux de l'empire; un service de table, une série de vues de villes, de paysages historiques; le tapis se composait comme un plafond, et le lit du vainqueur de Marengo s'ornementait des casques d'Hector, d'Achille et des trophées de Méléagre. Cet art s'emparait complètement de l'ameublement et le décorait de griffons, de cariatides égyptiennes, de frontons grecs ; il envahissait les produits de l'ébénisterie. Ces froides et fausses applications détruisirent complètement la souplesse et la vie de l'art français. Cette absence de goût se maintint jusqu'à l'époque du réveil des études historiques, où des recherches correspondantes dans l'art amenèrent l'étude du style qui a doté la France de ses admirables édifices religieux, la mode des ameublements à forme ogivale remplaça les formes grecques et romaines. Cette évolution eut un heureux résultat ; un certain nombre d'architectes distingués descendirent des hauteurs de leur art classique, se firent dessinateurs ecclésiologues, étudièrent les meubles, les étoffes, la serrurerie du moyen âge, et produisirent des œuvres intéressantes, mais inapplicables à nos usages modernes. Par une pente naturelle de l'esprit, du moyen âge on fut conduit à étudier la Renaissance, et successivement les époques plus rapprochées de notre temps.

L'artiste et le fabricant durent à ces recherches la découverte de trésors connus seulement de l'antiquaire. Un homme de goût et de grand savoir, M. Du Sommerard, créa le musée de Cluny, une des collections les plus célèbres de l'Europe j l'ameublement français du xine auxvn" siècle fut étudié avec passion ; on connut le mérite et la beauté des œuvres de ces imagiers, verriers, tailleurs de pierre, sculpteurs sur bois, jusqu'alors dédaignés; on comprit combien ces artisans étaient logiques dans leur judicieux emploi des matériaux ; on apprit

VA groupe m. — CLASSE 15.

la raison de la division des panneaux d'une boiserie, d'un meuble par la largeur donnée dn chêne, du noyer; on s'appliqua à adapter la forme à la matière, en donnant aux moulures l'accentuation, le profil le plus propre à faire valoir la beauté de la libre du bois,du grain et du poli du marbre, en un mot, les diverses qualités des diverses matières. On reconnut l'ingénieux caractère de l'ornementation des objets en fer, exigé par le travail du marteau ; Ton s'aperçut que le dessin d'une étoffe consistait moins dans le trait, dans le modelé de l'ornement ou de la fleur, que dans les colorations déterminant les formes expressives des contours généraux.

Grâce à ces études nombreuses, secondaires pour la science du peintre et de l'architecte, le dessinateur industriel se forma. Dans un rang modeste, il contribua utilement à la diffusion, au développement de l'art qui, du sommet élevé où il satisfait les plus nobles et les plus délicates aspirations de l'esprit, vient, par des ramifications se divisant à l'infini, embellir les palais des rois, l'intérieur de nos habitations, et descend jusqu'aux objets les plus usuels de la vie journalière.

Les fabricants ont senti combien ces hommes étaient d'indispensables coopérateurs ; ils ont reconnu le profit économique et artistique résultant de leur adjonction, en les attachant à leurs maisons. Les dessinateurs, les sculpteurs, les peintres ont trouvé dans cette branche de l'art des carrières lucratives, leur procurant même des récompenses honorifiques, qui attestaient leur mérite et leurs serv ices. Ils entrèrent dans la vie de l'atelier et complétèrent la science de leur art par l'habileté de l'ouvrier, que donnent une constante pratique et le maniement journalier de l'outil. Les avantages de cette association sf manifestèrent rapidement. L'Angleterre suivit notre exemple, et les expositions internationales ont donné des témoignages éclatants de cette nouvelle et salutaire direction.

Qu'on ne le perde pas de vue, c'est toute une industrie nouvelle, c'est tout un art nouveau quia'été ressuscité; source de prospérité et d'honneur pour la France, qui occupe le pre-

OUVRAGES I>E TAPISSIKR ET DE DéOOR.VTELR. 5Ti

mier rang danscetlc application de l'intelligence et du travail. Cette résurrection véritable, on la doit à cette classe d'artistes qui sont à la fois des artistes et des ouvriers. L'aperçu, que nous avons cherché à donner, de l'histoire des progrès de 'art industriel dans ces dernières années, le prouve : ce ne sont pas les maîtres du grand art qui peuvent suffisamment adapter les arts aux produits de l'industrie ; leur place est ailleurs, elle est plus haut (1); c'est à d'autres, c'est à des artistes artisans, si nous pouvons ainsi parler, qu'il faut demander cette application de l'art.

Dans notre rapport sur la classe 14, nous avons eu occasion d'indiquer quelques mesures à prendre pour instruire et encourager les artistes industriels et les hommes de métier en énéral. Nous ne reviendrons pas sur ces indications; nous ajouterons seulement une réflexion. Le régime des corporations et des maîtrises, à côté d'inconvénients graves qui l'ont fait juger, présentait certains avantages; il offrait aux artisans, dans chaque métier, un enseignement technique et des traditions. Mais il n'est pas nécessaire de rétablir les jurandes et les maîtrises pour retrouver ces avantages.

Le travail libre, si supérieur sous tous les autres rapports, ne doit pas être un désavantage pour l'éducation des artistes et la perfection des produits. La division du travail, ce levier si puissant de l'industrie, rétrécit, en le spécialisant à l'excès, l'esprit de l'artiste industriel. Les musées, les écoles que nous avons proposé d'ouvrir, lui permettront de comprendre l'ensemble des objets dont il fabrique une partie seulement. Cette vue plus générale élargira son esprit, développera en lui le génie d'invention et lui donnera le désir et la possibilité d'élever sa condition.

(0 Personne n'ignore que de grands artistes ont illustra l'industrie par des ii'uvrts restées célèbres. Mais loin d'être infirmée, notre opinion est fortiliée par ces exemples. Les grands artistes qui nous les offrent appartiennent surtout à la Renaissance : or, on sait <|u\i celle époque les grands maîtres «e mêlaient aux artisans et acquéraient, au milieu d'eux, la connaissance des métiers. Les choses ont changé : le grand art, et l'art industriel, n'ont plus ces constants rapports.

Nous sommes sûrs que les hommes à qui sont remis d'aussi grands intérêts, et qui ont souci de la prospérité de la France, ne laisseront pas tarir ces sources abondantes de travail, «le richesse et de gloire.

CRISTAUX, VERRERIE DE LUXE ET VITRAUX

SOMMAIRE

Section /. — Verrerie, par M. E. Pélicot, membre de l'Institut, professeur au Conservatoire impérial des Arts et Métiers et à l'École centrale des Arts et Manufactures, membre des Jurys internationaux de 1851, 1855 et 1862, et Georges Bontemps, ancien fabricant, membre des Jurys internationaux de 1855, 1862 et 1867.

Section II. — Vitraux, par M. G. Bontemps et KM. Boeswilwald, architecte, inspecteur-général des monuments historiques.

CRISTAUX, VERRERIE DE LUXE ET VITRAUX

SECTION I

Par MM. E. PELIGOT et G. BONTEMPS.

Page 1