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Exposition Victor Gilsoul

K grand, le bon et cher Constantin Meunier vint un jour me voir, accompagné d’un jeune camarade, un artiste âgé d’une trentaine d’années, à l’air solide, à l’allure décidée, dont la physionomie ouverte commandait la sympathie par une expression franche et souriante de droiture, d’honneteté foncière, je ne sais quoi de cordial et de vaillant. Ce jeune compagnon du vieux maître, c’était Gilsoul.

Nous ne tardâmes pas à devenir amis. Le hasard, ce hasard qui s’appelle, dans ce cas, la Providence, nous fit rencontrer inopinément, très peu de temps après. C’était à Nieuport, au détour d’un chemin, en face de la gare, au moment où j’allais reprendre le train, dans des circonstances assez pénibles. Installé par les soins de Gilsoul lui-même, dans le voisinage, à la Panne, •qui était alors un délicieux petit paradis sauvage perdu au milieu des dunes, c’est bientôt par ce bon peintre que je découvris la Belgique.

Nieuport, la Panne, Adinkerke, Fumes, Dixmude, tous ces jolis coins du littoral belge m'enchantaient par la nouveauté des impressions que faisait naître en moi leur exotisme septen-

trional. Vieilles • petites maisons aux façades étroites, aux pignons dentelés, pressées et comme se serrant frileusement des épaules autour des grandes places, petits toits rouges, de ce rouge si tendre, si mouillé, qui semble garder longtemps les clartés du jour, belles dunes blondes moutonnant comme des vagues sous la> fine et charmante lumière qui les dorait d’un ton de miel, verdure claire et frissonnante des jeunes pousses de peupliers éparses dans les sables, chaumières campagnardes, avec leurs volets vert ardent, leurs murailles fraîchement blanchies au lait de chaux, leurs soubassements peints en noir, sous les hautes frondaisons des grands ormes déployés, canaux étroits, chevauchés de petits ponts de pierre; et toute cette population robuste et primitive de pêcheurs haut guêtrés, de pêcheuses aux jambes nues, de ramasseurs de crevettes poussant leurs filets au long manche, à cheval, dans la mer, sur leurs lourdes bêtes, béguines encapuchonnées courant aux offices; tout ce décor ef tout ce monde avaient un attrait vraiment imprévu, tout à fait local, et j’entrais lentement et savoureusement dans le caractère de cette Flandre de la mer du Nord qui m’était restée si longtemps inconnue ou méconnue.

Toutes ces sensations, tous ces souvenirs d’il y a bientôt quinze ans, je les ai retrouvés ces ^ jours-ci, près de celui-là même qui m’avait jadis, par son pinceau ou par ses discours, préparé à la grâce singulière de ces spectacles originaux, vigoureux et sains, paisibles et familiers.

Et j’en ai retrouvé bien d’autres, dans cet atelier où étaient groupées les toiles destinées à la présente exposition, car j’ai revécu, grâce à la

magie de cette palette chaude^ aux vertus communicatives, les heures de rêveries le long des petits canaux de Bruges, sur les quais du Rosaire ou de la Poterie, ou sous les grands arbres en quinconce du Béguinage, les promenades contemplatives, au crépuscule mélancolique, sous les deux bas de Hollande, à ras des petites maisons aux étroits carreaux derrière lesquels luit économiquement, dans Pombre, une seule petite lumière, celle du réchaud à essence sur lequel chante la bouilloire ; ou encore, curieux de contrastes, le passage de ces intimités et de ce recueillement à l'activité fiévreuse des ports, au bariolage violent des bateaux, aux fumées lourdes de Rotterdam, confondues avec le ciel, rabattues par les vents, s’allongeant en longues traînées blanches ou brunes sur le peuple des vapeurs animant le grand fleuve laborieux.

Car Gilsoul n’a pas borné le champ de ses pérégrinations à la seule côte flamande. Tout le littoral de la mer du Nord l’a attiré ; il en a fait longtemps son petit royaume exclusif de peintre.

Élève d’Artan, le grand mariniste belge, et de Franz Courtens, aussitôt qu’il eut quitté l’académie d’Anvers, où il achevait ses études artistiques, Gilsoul, en effet, partit en campagne. Il était encore bien jeune, puisque — né en 1867, à Bruxelles, — il exécutait son premier tableau en 1884, c’est-à-dire à l’âge de 17 ans.

Après s’être essayé un peu de tous les côtés autour du pays natal, Gilsoul subit bientôt la fascination de la Hollande. Ces deux écrasés qui font des fonds puissants aux tons montés des colorations, ces aspects étranges des villes qui ont une couleur comme orientale, toute cette

poésie du passé qui émane de tout le pittoresque du présent, tout cela parlait fortement à son âme jeune encore et très romantique. Sa sensibilité y découvre un champ admirable pour repaître son imagination. Il comprend tout de suite, comme personne, comme un autochtone de Marken ou de Volendam, cette Hollande aux maisons peintes, aux ponts de bois peints, aux bateaux peints, aux arbres eux-mêmes . qui sont peints, cette Hollande qui a Pair d’être sortie d’une boîte de joujoux un matin de Noël. Il plante son chevalet devant ces singuliers paysages de villes, surtout à la tombée du jour, avec leurs lumières clignotantes qui se mirent dans les canaux, leur atmosphère embrumée, roussie par les clartés du gaz ; il s’arrête devant ces petites places de village tapissées de gazons drus qui ont l’air de vergers, devant les moulins trapus, montés sur leurs échasses, qui agitent dans l’air leurs grandes antennes ; il s’amuse à la découpure imprévue des pignons aigus ; il masse la tour de Dordrecht dans la buée nocturne et se plaît surtout à traduire le bariolage des chalands, pavoisés de linges qui sèchent, dans les canaux aux berges hautes, ou les remorqueurs aux cheminées noires cravatées de jaune ou de rouge, grouillantes et bruyantes dans le port de Rotterdam.

La Hollande, du reste, ne commence-t-elle pas en Belgique? Dès qu’on aquitté Bruges pour s’engager par le canal vers Damme et l’Ecluse, on a déjà la sensation qu’on entre dans les Pays-Bas. Mais la Hollande, toujours peinte de frais, astiquée du jour, représente le passé d’autrefois resté neuf ; la Belgique, au contraire, nous offre dans

ses vieilles pierres humides le passé dans toute sa vétusté. C’est d’un pittoresque moins brutal, moins tranché, mais d’une poésie plus discrète et plus prenante. Mieux préparé, Gilsoul revient verssonpaysnatal dont ilsaisitplus profondément le charme. Il retournera encore en Hollande, • assurément ; mais, avec l’expérience venue et la maturité aussi, et au milieu de toutes les influences ambiantes qui poussent à des images plus véridiques, Gilsoul perd un peu de son romantisme primitif et s’attache simplement à la réalité. 11 peint donc, à son tour, la Belgique, les vieilles cités si intimes, si recueillies, si bourgeoises avec leurs beffrois, leurs églises et leurs jolies façades aux pignons en volutes opposées : Malines, Ypres, Dixmude, Bruges, et il se crée bientôt une place à part entre les deux maîtres paysagistes qui ont traduit la poésie profonde des Flandres avec tant de puissante originalité. C’est un spectacle paradoxal que de voir, face à face, les deux Gantois, Clauset Baertsoen, l’un toute lumière, toute fraîcheur, toute joie, célébrant la splendeur légère de cette jolie vallée ffeurie de la Lys ; l'autre toute ombre et toute tristesse, promenant sa pensée mélancolique sur les eaux noires des canaux, dans le frisson des dégels, au milieu de la solitude bigote des faubourgs et des béguinages. Gilsoul ne procède ni de l’un ni de l’autre ; il n’a pas l’acuité visuelle, la puissance de vision objective du premier, ni le pathétique émouvant de la palette neurasthénique du second. Il est de la même race mais d’une autre espèce. Comme eût dit Courbet en son charabias philosophique, il se tient entre « l’objectif » et « le subjectif ». J’entends, par là, qu’il est essentiellement réaliste,

qu’il le devient même de plus en plus chaque jour en ce sens qu’il est porté à faire ce qu’il appelle lui-même des « portraits » de paysages. Mais son réalisme est loin d’être littéral ; c’est un ému et un sensible et il mêle toujours un peu , de sa personnalité aux choses. De plus, c’est un songeur, un rêveur, malgré ses allures combatives, et c’est aussi un optimiste.

Aussi le voici ramené bientôt vers la province natale, dans ce Brabant, riche de végétation, d’atmosphère plus fine, d’aspect plus occidental par le style des architectures et le groupement des cités. C’est déjà un pas vers la France où il ne va pas tarder à venir et où le retiendront la subtilité de l’air et la délicatesse des ciels de Corot. En attendant, il s’arrête à la Hulpe, où il peint cet Etang en Brabant^ du musée du Luxembourg, réverbérant le ciel gris, les petites maisons blanches éparses sous les feuillages, les hautes cimes des ormes et des peupliers dans ses eaux glauques et plombées, jaspées par les larges feuilles rondes des nymphéas. C’est exubérant de vie végétale dans une atmosphère surchargée d’humidité. 11 s’installe ensuite à Overyssche et, ce qui marque les modifications qui se sont produites en lui, il n’affectionne plus les effets mystérieux qui le tentaient antérieurement.

Plus de crépuscules attendris ou de nocturnes tragiques. Plus de brumes, de fumées et de brouillards que percent les derniers éclats du couchant et, ce qui lui plaisait tant à faire jadis, les lueurs des lumières artificielles : clartés des boutiques éclairées sur les petites places, réverbères le long des quais, signaux de chemins de fer, lanternes de locomotives ou de trams en

marche dans l’obscurité. Sa saison, maintenant, c’est le printemps, et son heure c’est le matin. C’est mai, c’est juin qu’il chante dans les « marronniers en fleurs » qui étalent leurs lourdes masses empanachées avec une pompe ma^nirique, autour d’un étang où glissent des cygnes — comme si la nature avait pavoisé et illuminé pour célébrer leur royale blancheur; dans ce « Printemps » radieux, où le village assemblé autour de son église, s’éveille au bord de l’eau comme dans ün matin de fête; dans cette petite « place en Brabant», proprette et fleurie en l'ace de son abreuvoir, dans la clarté de midi qui envahit toute l’ombre et dans sa solitude dominicale.

C’est là une curieuse évolution et ce n’est pas la dernière. Chaque homme répète en lui les expériences qui ont été faites par chaque temps. Parti des minuties de l'analyse on arrive lentement aux simplifications de la synthèse ; par contre, après un point de départ général, pittoresque et poétique, on doit parvenir aux scrupules d’une observation plus attentive, d’un examen plus approfondi, on doit éprouver un besoin plus urgent de vérité à mesure que l’on entre avec sincérité dans la contemplation de l’univers, dans la connaissance de ses phénomènes et la compréhension de ses lois. Le premier romantisme pittoresque de Gilsoul a évolué vers une forme de réalisme. Il s’est repris à^aimer le travail sur nature; il a tenu même à être exact, ce qui semble forcer son tempérament, à être très près du modèle, à faire des « portraits », pour reprendre son mot.

Mais.il a puisé dans cet effort une vigueur

nouvelle et aussi une délicatesse inconnue jadis à sa brosse un peu lourde^ qui aimait à étaler la maiiere en de belles touches grasses et beurrées. La période du Brabant a été une heureuse transition pour son talent. On y voit déjà apparaître les gris caractéristiques de la France. L’installation récente à Paris, les séjours sur la côte bretonne, avec leurs paysages marins ensoleillés aux jours d’été et la fantasmagorie toute vénitienne de leurs voiles coloriées achèvent la transformation. L’ensemble des toiles réunies dans ces galeries, bien que ne représentant qu’une faible part de l’œuvre déjà longue de Victor Gilsoul, offre cependant un aperçu instructif du développement de ce jeune et vaillant artiste. Nul doute qu’il ne fasse goûter et aimer de notre public un des représentants les mieux doués, les plus significatifs, de ce riche jrtilieu de beaux peintres belges, trop peu connus chez nous, et qui, bien que nés de nos maîtres, se distinguent tous, et Gilsoul parmi eux, par une indéniable originalité ' .

Léonce BÉNÉDITE.

I. L’œuvre de Victor Gilsoul a été émdiéc et cataloguée par Camille Mauclair dans son livre : Victor Gilsoul, Vdn Oest, édit., Bruxelles, 1909. .

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