CHAPITRE TROISIEME
DU MODE DE PiVODWPreN^BES HALLUCINATIONS.
ARTICLE PREMIER
Des conditions qui favorisent la production des hallucination psycho-sensorielles.
85. Trois conditions sont nécessaires pour la production des hallucinations. — J'ai déjà dit qu'on ne saurait espérer d'expliquer le mécanisme intime de l'hallucination. J'ajouterai que c'est peut-être une raison pour accorder d'autant plus d'importance à ce qu'il nous est permis de découvrir, quant aux conditions qui favorisent la production d'un phénomène si étrange. Ces conditions sont, à mon avis, au nombre de trois. Ce sont :
i° L' exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination;
2,0 La suspension des impressions externes ;•
3° L'excitation interne des appareils sensoriaux.
Je réunirai ce que j'ai à dire des deux premiers points, me réservant d'examiner séparément le troisième.
HALLUCINATIONS PSYCIIO-SENSORIFJ.il 4ay
86. L'exercice involontaire des facultés et la suspension d< impressions externes favorisent au plus haut degré la pi oduction des hallucinations. — il y a pourTintelligenee deux états très dit ferents: dans l'un, les idées sont provoquées et dirigées par la volonté; dans l'autre, au contraire, l'influence du pouvoir personnel a cessé, niais la mémoire et l'imagination, soustraites à son empire, continuent d'agir, ainsi qu'on l'observe pendant les rêves, par exemple. « Comme un ouvrier prend et quitta tour à tour ses Instruments1, nous sentons la volonté, tantôt se saisir des capacités de notre nature, et les employer à ses oV seins, tantôt les délaisser et les abandonner à elles mêmes; et m qu'il y a de remarquable, c'est (pie, dans ce dernier cas, nos capacités naturelles n'en marchent pas moins, pour- être délaissées par le pouvoir personnel (Y). »
Il importe de rechercher si les hallucinations se produisent indifféremment dons ces deux états, ou exclusivement dans l'un des deux.
L'examen de cette question, qui n'a point encore été discute m'a conduit à admettre que l'exercice involontaire des facultés intellectuelles est toujours la condition la plus propre à la production des hallucinations. On a dit que ce phénomène pouvait avoir lieu au plus haut degré de la méditation, et qu'il ét;ut pour ainsi dire le couronnement de l'idée fixe; je pense, au contraire, qu'il est surtout favorisé parla détente de l'esprit, et que l'exercice volontaire, loin de le produire, le suspend, quand il existe.
Il arrive, à mon avis, pour les fausses perceptions sensorielles, ce qui a lieu souvent, quand nous cherchons dans notre esprit une expression qui nous fuit, il semble que l'effort que nous faisons, loin de nous aider, soit plutôt un obstacle. A peine, en effet, cet effort a-t-il cessé, que le mot se présente pour ainsi dire de lui-même. Je ne prétends pas d'ailleurs établi*
(1) Jouffroy, Mélanges philosophiques. Paris, 1833, page 352.
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d'autre parité entre les deux phénomènes, et je ne rappelle ici ce point que pour bien faire comprendre ce que je viens de dire, quant à la détente de l'esprit.
Au plus haut degré de l'excitation intellectuelle produite par une violente pnssion, par exemple, les idées se pressent en foule, mille projets se succèdent, la volonté est impuissante pour calmer cette sorte d'effervescence, et c'est en vain qu'on essaierait de se livrer au travail intellectuel; à chaque instant des idées étrangères surgissent et vous entraînent. II y a alors jusqu'à un certain point exercice involontaire des facultés; mais si cette exaltation passagère est produite par une passion excitante comme l'ambition, le désir de la vengeance, etc., il y aura en même temps des impulsions fortes, énergiques, qui solliciteront l'activité musculaire et qui tiendront les sens en éveil. Aussi ne voit-on point les hallucinations survenir dans ces conditions. L'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination ne suffit donc pàs~pour expliquer ce phénomène. Nous prouverons au contraire que les fausses perceptions sont très facilement produites par les passions débilitantes et certains agents spéciaux qui, en même temps qu'ils affaiblissent ou détruisent faction de la volonté, suspendent les impressions externes.
Je vais chercher à démontrer :
i° Que tous les états caractérisés par l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination', et par la suspension plus ou moins complète des impressions externes, sont le plus souvent accompagnés d'hallucinations ;
2° Que l'activité volontaire de l'intelligence, loin de provoquer directement les fausses perceptions sensorielles, les suspend au contraire quand elles existent ;
3° Que les causes qui produisent l'indépendance de certaines facultés et la suspension des impressions externes sont en même temps celles qui provoquent les hallucinations;
4° Que les malades, pendant la durée de leurs fausses percep-
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tions, sont clans un état spécial caractérisé, outre les hallucinations, par l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination, et par la suspension (Jes impressions externes.
87. Tous les états, caractérises par l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination, et parla suspension des impressions citernes, sont en même temps accompagnés le plus souvent d'hallucinations psycho-sensorielles .
§ I. État intermédiaire à la veille et au sommeil.
Cet état diffère du sommeil par la conscience que nous conservons de tout ce qui nous entoure, et aussi par la persistance de l'action des sens qui, malgré un commencement d'assoupissement, transmettent cependant encore les impressions externes. Nous avons alors des rêves anticipés auxquels nous assistons à demi éveillés. Les hallucinations en général, mais surtout les images fantastiques, se produisent alors avec une extrême facilité. On a vu que Burdaeh et Millier avaient éprouvé ce phénomène, qu'on rencontre en effet chez une foule de personnes dans l'état le plus normal. J'ai aussi démontré dans un autre travail qu'on l'observait très fréquemment dans la période d'incubation de la folie et dans le cours de cette maladie. C'est dans cet état de demi- sommeil qu'on peut bien étudier les caractères des hallucinations et se convaincre qu'elles ont pour condition première l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination, et l'inertie des organes des sens. Les images fantastiques se dissipent en effet au moindre effort d'attention, et on ne peut continuer à les voir qu'en restant le plus possible spectateur purement passif. Alors aussi la moindre impression externe fait cesser le phénomène en éveillant les sens et en rappelant l'attention. C'est ainsi que l'action de la lumière prévient les hallucinations , quand elles sont sur le point de se produire, et qu'elle les suspend quand elles existent. J'ai rapporté l'observation d'une dame qui depuis Ion-
gués années ne peut s'endormir sans une lumière, à cause des visions effrayantes qui l'obsèdent aussitôt qu'elle est dans l'obscurité. J'ai moi-même éprouvé souvent le phénomène des images fantastiques, et j'ai pu l'étudier surtout après avoir pris une assez forte dose de hachisch. Les images, plus vives et plus nombreuses que celles que j'avais aperçues dans d'autres occasions, étaient aussi plus persistantes; elles cédaient moins facilement, et par conséquent je pouvais les observer étant plus éveillé. Trois fois même, effrayé par leur intensité et leur durée, je cherchai un auxiliaire dans l'action de la lumière, qui les faisait immédiatement disparaître. Ainsi, selon le degré d'excitation du cerveau, l'influence de la volonté seule ou de la volonté aidée par les impressions externes, suffît pour faire cesser le phénomène, dont la condition première est l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination, et la suspension des impressions externes.
§ II. État de rêve.
L'inertie du pouvoir personnel est complète dans l'état de rêve. Non seulement nos sens sont fermés, mais nous perdons entièrement la conscience de ce qui nous entoure. Alors aussi les hallucinations se produisent avec une extrême facilité , et on sait combien celles de la vue surtout sont fréquentes. C'est à tort qu'on a comparé les hallucinations et les rêves d'une manière générale ; car, s'il y a des rapports incontestables entre ces deux phénomènes, il y a aussi des différences assez grandes, et que j'indiquerai plus tard. Cependant l'expérience de chaque jour prouve que l'état de rêve favorise au plus haut degré la production des hallucinations; or, ce qui caractérise surtout cet état, c'est l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination , et la suspension des impressions externes.
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§ II. État de mélancolie avec stupeur.
Jl est remarquable qu'entre tous les genres de folie, celui qui se rapproche le plus de l'état de rêve par la suspension presque complète de la volonté, par une sorte d'engourdissement des sens et par l'inertie musculaire, est aussi celui qui offre les hallucinations les plus nombreuses. Je crois avoir signalé le premier cette analogie de l'état de rêve et de la mélancolie avec stupeur, et l'extrême fréquence des hallucinations, comme un des principaux caractères de cette maladie. Ici encore nous retrouvons l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination, et la suspension au moins partielle de l'action des sens accompagnés d'hallucinations. Les deux observations suivantes, que je choisis entre plusieurs autres, feront bien connaître l'état des facultés intellectuelles dans la mélancolie avec stupeur •en même temps que les hallucinations , qui en sont un des principaux symptômes.
M. B... , Agé de vingt-cinq ans, chef de bureau dans une administration, fut amené à Charcnton le 12 août i833.
Ce jeune homme avait déjà eu antérieurement deux accès de folie, l'un à quinze ans, l'autre à vingt-deux ans. Le premier avait duré six semaines, le second quinze jours seulement.
Il résulte des renseignements donnés par la Camille que M.B... entrait à peine en convalescence (Vunc fièvre intermittente, qui s'était prolongée pendant six semaines, lorsque ce troisième accès a éclaté tout-à-eoup, sans cause connue, après quelques jours d'une céphalalgie très forte. Les symptômes du début ont, dit-on, été ceux d'une fièvre cérébrale; il y a eu des convulsions qui sont revenues à plusieurs reprises pendant trois semaines. Le malade était dominé par des idées de suicide. Il a essayé de se frapper avec des instruments tranchants , de se précipiter par la fenêtre ; il a avalé un sou, espérant ainsi se donner la mort; mais cette tentative n'a été suivie d'aucun accident.
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On «i pratiqué plusieurs saignées, fait des applications de sangsues et donné des bains. Ce traitement n'a produit aucune amélioration.
Le malade à son entrée à la maison de Charenton est dans l'état suivant :
Le teint est pâle, les yeux fixes, largement ouverts, ordinairement tournés vers la terre. La physionomie a perdu toute expression et dénote une profonde hébétude. M. B. passe sa journée assis à la même place, dans un état complet de mutisme; il paraît étranger à tout ce qui l'entoure. Quand on l'interroge, il faut parler haut et répéter plusieurs fois les questions pour obtenir quelque monosyllabe prononcé lentement et à voix basse. Quand on veut le faire promener, il semble qu'il craigne de tomber; il se retient aux poteaux, aux murs, aux personnes qui sont près de lui ; sa marche est d'ailleurs très lente. La seule preuve d'activité qu'il donne est la résistance qu'il oppose quand on le conduit au bain. Souvent aussi dans la journée il regagne son lit et se couche.
La mémoire paraît complètement abolie. La stupeur du malade est poussée à ce point qu'on est obligé de le faire manger; la malpropreté est d'ailleurs si grande, qu'il a fallu substituer aux vêtements ordinaires la longue blouse de toile des gâteux.
La sensibilité est obtuse, mais persiste. Le sommeil est prolongé, l'appétit très grand.
Peu de temps après l'entrée, M. Esquirol fit mettre un large vésicatoire à la nuque. Bientôt M. B... se plaignit du mal que ce vésicatoire lui faisait, et dès ce moment il commença à aller un peu mieux. Ses réponses sont plus longues, sa voix plus forte; il dit qu'il ne peut débrouiller ses idées, qu'il a quelque chose qui le gêne. La physionomie conserve d'ailleurs son caractère d'hébétude; la malpropreté est toujours la même. Parfois le malade rit tout-à-coup aux éclats en regardant un aliéné vêtu comme lui d'une longue blouse de toile, etc.
Le i5 octobre, le mieux devient plus tranché. M. B... est
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propre, on lui rend ses vêtements. On apprend qu'il est musicien ; on l'engage à reprendre son violon , et , quoique l'intelligence soit encore très embarrassée, il obéit, et fait dès lors, chaque jour, de la musique pendant plusieurs heures.
Je le quittai dans cet état aux premiers jours de novembre, et quand je le revis au mois de décembre, il était complètement guéri.
Au lieu de l'aliéné stupide que j'avais laissé, je retrouvai un jeune homme d'une physionomie ouverte et animée, d'une instruction solide et variée. Je tenais beaucoup à savoir quel avait été l'état intellectuel pendant les trois mois d'hébétude et de stupeur. Sous ce rapport, je ne pouvais m 'adresser à un malade plus intelligent ni plus capable d'analyser ses impressions et d'en rendre compte. Je l'amenai à me parler de ce sujet, et j'en obtins sans peine les détails qui suivent.
L'état dans lequel M. B... est resté pendant trois mois ne peut mieux être comparé qu'à un long rêve. Autour de lui, dit-il. tout s'était transformé. Il croyait à une sorte d'anéantissement général. La terre tremblait et s'entr'ouvrait sous ses pas; il se voyait à chaque instant sur le point d'être englouti dans des abîmes sans fond. Quand il se retenait aux personnes qui étaient près de lui, c'est qu'il voulait les empêcher de tomber dans les précipices qui ressemblaient à des cratères de volcans. M. B... prenait la salle de bains de Charenton pour l'enfer, et les baignoires pour des barques. Il croyait que tous ceux qui étaient avec lui se noyaient. Il lui semblait, depuis qu'il avait été saigné, que son sang n'avait pas cessé de couler dans la terre. Le vésieatoire qu'on lui avait mis à la nuque était devenu pour lui la marque des forçats, et il se croyait à jamais déshonoré par ce signe d'infamie. Il ne pouvait s'expliquer ce qu'étaient ces personnages bizarres dont il était entouré; il avait fini par voir en eux des morts ressuscites. Il apercevait son frère au milieu des supplices; il entendait sans cesse les cris de ses parents qu'on égorgeait et qui imploraient son secours; il distinguait surtout la voix t. xii. 55
de son oncle, son bienfaiteur; chaque cri était pour lui comme un coup de poignard. Des détonations d'armes à feu éclataient de tous côtés; des balles traversaient son corps sans le blesser et allaient tuer d'autres personnes. Dans son esprit tout était chaos, confusion, bouleversement. Il ne distinguait plus les jours et les nuits; les mois lui semblaient des années, etc.; il s'accusait d'ailleurs de tout le mal qui se faisait, et c'est pour cela qu'au début il a tenté plusieurs fois de se tuer. Plus il souffrait, plus il était content, car il regardait ses souffrances comme une juste expiation de ses crimes. Lorsqu'il commençait à aller mieux, une lettre qu'il reçut de son frère lui fit, dit-il, beaucoup de bien en le ramenant à des idées plus justes sur sa position.
L..., âgée de vingt-deux ans, est accouchée pour la première fois le ii mai 18ZJ2. Surprise dans la rue par les douleurs, elle est obligée d'entrer chez un marchand de vin , et accouche quelques heures après. Le lendemain, on la transporte, non chez elle, mais chez son beau- frère, dont la demeure était plus proche. Cette circonstance a vivement contrarié la malade, à cause de l'embarras qu'elle donnait à sa famille et du dérangement qu'elle lui causait. Elle voulait nourrir son enfant, mais le lait ne montait pas, et la succion s'opérait très difficilement : tout cela ajoute encore à son chagrin. Elle paraît très ennuyée et ne parle que du désir qu'elle a de retourner chez elle. Le neuvième jour, elle se fâche d'une plaisanterie très innocente de son mari. Le lendemain au matin , dixième jour après l'accouchement, on trouve cette femme dans le délire; elle se frappe la tête contre les murs pour se tuer; elle veut tuer sa petite fille, qu'on est obligé de lui enlever. Les lochies s'arrêtent; on fait une application de sangsues aux cuisses.
Le quatrième jour, depuis le début du délire, les lochies reparaissent un peu. La malade est conduite à l'hôpital Beaujon, où. elle reste trois jours. Sa cousine, qui l'a visitée le lendemain, et qui donne les renseignements, dit qu'elle était dans un état
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cornpi I (le stupeur, et qu'elle n'avait pu s'en faire reconnaître ni en obtenir un mot. L... était immobile et paraissait indifférente à tout ce qui se passait autour d'elle. lies sœurs de l'hospice ne parvenaient qu'avec beaucoup de; peine à lui faire prendre un peu de bouillon. Le 25 mai, elle est transférée a la Salpètrière, où. je la vois à son entrée.
La malade est pâle, ses yeux sont fixes, sa physionomie exprime une sorte d'hébétude; elle ne répond à aucune question , paraît étrangère à ce qui l'entoure, et refuse de rien prendre.
Les seins sont assez gros, le ventre sensible à la pression: diarrhée, selles involontaires. La malade a ses (règles; le sang dont le linge est taché est très rouge et ne ressemble point aux lochies; pas de chaleur à la peau; pouls régulier, (\\ pulsations.
20, mai. Même état; les règles se sont arrêtées; la diarrhée .1 cessé (1). La malade consent à boire. Hier, après avoir refusé la tisane qu'on lui offrait, elle s'est levée et a pris elle-même un verre d'eau pure qu'elle a bu. On ne peut d'ailleurs obtenir un mot. Les yeux sont fixes et largement ouverts.
3i mai. Depuis deux jours L... prend des potages; elle commence à répondre; elle se rappelle être accouchée d'une fdle; elle regarde tout d'un air étonné, elle demande où elle est, depuis quand et comment elle y a été amenée; elle pleure et se plaint qu'on l'appelle voleuse; elle prétend elle-même avoir été volée; elle a vu distribuer ses effets aux personnes de la salle. Toutes les femmes qui l'entourent portent ses robes et ses mouchoirs. Ces détails sont d'ailleurs obtenus avec beaucoup de
(1) La malade avait ses règles, et les selles étaient involontaires. Les règles ont cessé, et aussi avec elles l'excrétion involontaire des matières fécales. Il n'y a sans doute ici qu'une simple coïncidence ; cependant je dois dire ce que j'ai observé chez quelques aliénées paralytiques au premier et au second degré. Il arrive parfois que ces malades ne gâtent qu'à l'époque menstruelle ; elles sont propres pendant tout le mois et ne deviennent gâteuses que pendant la durée des règles. Ce fait peut s'expliquer ou par une aggravation de paralysie , ou par la congestion qui peut-être se fait jusqu'à un certain point sur le rectum en même temps que sur l'utérus.
peine. La malade cherche, hésite; elle ne répond que très lentement.
Ier juin. Les souvenirs reviennent peu à peu. L... se rappelle son séjour à l'hôpital Beaujon ; mais comment y a-t-elle été conduite, combien de temps y est-elle restée; elle n'en sait rien. Son étonnement pour tout ce qui l'entoure est le même. Elle regarde dans la cour des malades agitées, et me demande ce que sont ces femmes qui font des orgies. Elle continue à pleurer parce qu'elle croit qu'on lui a tout volé et que les autres femmes portent ses robes.
2. juin. La mémoire revient, la figure s'anime; L. .. se reconnaît ; elle commence à sourire; elle apprécie qu'elle est dans un hospice et qu'on ne lui a rien volé. Mes yeux, dit-elle, ne sont plus comme avant.
4 juin. Les règles ont reparu hier et coulent assez bien, La malade va de mieux en mieux; elle commence à travailler; elle est plutôt gaie que triste; îa physionomie a repris son expression ordinaire.
7 juin. Les idées sont parfaitement nettes, la mémoire sûre. La guérison est entière.
Le traitement a consisté en quelques laxatifs.
La malade, avant sa sortie, m'a donné sur ce qu'elle avait éprouvé les détails suivants.
Au début, elle a eu conscience de l'état dans lequel elle tombait; elle s'est sentie devenir comme imbécile, comme anéantie. Bientôt tout s'est transformé autour d'elle ; ses yeux étaient comme brouillés, el tout lui apparaissait avec un aspect bizarre. Elle n'a point reconnu sa cousine, qui l'a visitée à Beaujon; elle croyait être dans une maison de prostitution; sa tête était remplie de bruits; elle entendait des voix confuses; elle ne distinguait rien, ou bien c'étaient toujours des injures; elle voyait devant elle ses parents morts; les objets de la salle ne lui apparaissaient pas comme ils sont réellement. Pendant les premiers jours il lui a semblé qu'elle avait sur la poitrine quelqu'un qui
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{'étouffait; elle avait la bouche mauvaise, trouvait tout amer, et sentait des odeurs fétides; elle craignait que ses boissons ne fussent empoisonnées; elle ne savait ce qu'elle faisait; elle se serait frappée elle-même et aurait frappé les autres sans le vouloir, etc. Si on compare l'état que je viens de décrire à tous les autres ' genres dé délire, on reconnaîtra que dans aucun d'eux le malade n'est aussi complètement soustrait au. monde extérieur. L'activité volontaire est suspendue ; l'aliéné n'a aucune influence sur la direction de ses idées; il les subit comme nous les subissons pendant les rêves. Ses sens sont engourdis comme dans un commencement de sommeil. C'est dansées conditions que mille hallucinations se produisent avec des caractères spéciaux qui ne se retrouvent guère que dans les rêves. Le premier malade avait des hallucinations de trois sens. Dans le second cas, il existait de fausses perceptions de la vue, de 1 ouïe, du goût et de l'odorat. Ces symptômes se retrouvent chez presque tous les alienésatteints de mélancolie avec stupeur, et se présentent ici , comme dans l'état de rêve, accompagnés de l'exercice involontaire des facultés et de la suspension au moins partielle des impressions externes. Ainsi l'étude de l'état intermédiaire à la veille et au sommeil, de l'état de rêve, mais surtout celle de la mélancolie avec stupeur, confirme au plus haut degré l'opinion (pie j'ai émise quant à j'influence de l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination, et delà suspension des impressions externes sur la production des hallucinations.
88. L'exercice de V attention et les impressions externes sont de* obstacles à la production des hallucinations , et les suspendent le plus souvent quand elles existent.
Nous venons de voir que l'indépendance de la mémoire et de l'imagination et la suspension des impressions externes favorisent au plus haut degré la production des hallucinations; je vais maintenant essayer de démontrer que l'exercice de l'attention, surtout quand il est entretenu par des impressions ex-
ternes, est un obstacle à la production des fausses perceptions sensorielles, et qu'il les suspend le plus souvent quand elles existent.
§ I. L'exercice actif des facultés est un obstacle à Ja production des hallucinations.
Parmi les faits qu'on peut invoquer pour prouver que la tension de l'esprit prévient les hallucinations , je dois rappeler l'observation si remarquable du libraire Nieolaï.
« J'essayai, dit-il, de reproduire à volonté les personnes de ma connaissance par une objectivité intense de leur image; mais, quoique je visse distinctement dans mon esprit deux ou trois d'entre elles, je ne pus réussir à rendre extérieure fimage intérieure, quoique auparavant je les eusse vues involontairement de cette manière , et que je les aperçusse de nouveau quelque temps après, lorsque je ny pensais plus. »
On a remarqué avec quel soin Nieolaï a étudié ses propres hallucinations, et avec quelle précision il les a décrites. On doit donc attacher une grande importance à son opinion, sur laquelle il ne saurait y avoir aucun doute. Le savant malade, malgré la facilité avec laquelle il avait alors des visions, a vainement essayé, par une grande tension d'esprit, de reproduire telle ou telle image qu'il avait déjà vue involontairement, et qu'il revoyait de nouveau quelque temps après , lorsqu'il n'y pensait plus. N'est-ce pas le cas de rappeler la comparaison que je faisais entre le mode de production des hallucinations et ce qui se passe souvent quand nous cherchons une expression qui nous fuit? Le plus sûr moyen de la trouver n'est-il pas de n'y plus penser, parce qu'il arrive souvent alors qu'elle se présente spontanément à l'esprit? Il en était de même, comme on voit, pour les fausses perceptions sensorielles de Picolai. L'hallucination n'arrive donc que quand on cesse, pour ainsi dire, de la poursuivre et que l'esprit n'est plus tendu.
L'opinion que je viens d'émettre est surtout démontrée par le mode d'invasion des fausses perceptions sensorielles qui, le
plus souvent, apparaissent tout-à-coup au moment où on vient de cesser quelque occupation active. Il suffit, pour se convaincre qu'il en est ainsi, de parcourir les observations publiées par les auteurs, et de remarquer comment l'hallucination s'est produite au début.
Mathey rapporte qu'un étranger ayant succombé tout-à-coup dans une voiture publique, le médecin qui fut appelé pour faire un rapport sur la cause de la mort fut frappé de l'expression de la physionomie du cadavre. Ce médecin avait complètement oublié ce fait lorsqu'il lui fut rappelé quelque temps après de la manière suivante :
« En levant les yeux.aj)iès un travail assidu de plusieurs jours sur un sujet médical, il aperçut, dit-il, eu face de lui, l'étranger aussi distinctement qu'il l'avait vu l;i première fois sur la table du bureau de police, etc. »
Le môme auteur a connu une (hune, de soixante ans environ, d'une grande susceptibilité nerveuse, et qui était affectée de temps en temps de visions singulières : a Tout-à-C0Up elle voyait un voleur entrer dans sa chambre, se cacher sous son lit, etc. »
Une servante, dont parle Ferriar, balayait u\i escalier, lorsqu'en relevant la tête elle aperçut des pieds, puis des jambes d'une si forte proportion , que, saisie de frayeur, elle s'enfuit en toute hâte, sans attendre le développement complet de l'apparition, etc.
Le mode d'invasion est encore le même dans l'observation déjà citée de Nicolai : « Le o.[\ février 1791, à la suite dune vive altercation ^j'aperçus tout-a-eoup^ dit-il, à la distance de dix pas, une figure de mort, etc. »
Bien souvent, comme on sait, c'est au moment où les malades viennent de se coucher que les visions apparaissent. Dans tous les cas, on reconnaît que le phénomène se produit spontanément, involontairement, au moment de la détente de l'esprit, lorsque l'attention cesse d'être fixée. On a vu, d'ailleurs, que c'était en vain que Nicolai essayait de rappeler des hallucina-
tions en concentrant toutes les forces de son esprit sur les images qu'il voulait produire, tandis que ces images se présentaient plus tard d! 'elles-mêmes , lorsqu'il avait cessé d'y penser.
L'exercice de l'attention est donc un obstacle à la production des hallucinations ; mais il est plus facile encore de démontrer que ce phénomène est suspendu, le plus souvent , lorsqu'on vient à réveiller l'attention.
§ II. Ou suspend le plus souvent les hallucinations en fixant l'attention des malades.
J'avais depuis bien longtemps remarqué, sans l'expliquer, la suspension des hallueinatioais chez^des aliénés pendant que je m'entretenais avec eux. Si on approche d'un malade en proie à des hallucinations de l'ouïe et qu'on lui parle de manière à fixer son attention, on peut se convaincre que les prétendus interlocuteurs invisibles se taisent pendant le temps que dure la conversation. L'halluciné vous dira que ses ennemis sont intimidés par votre présence, qu'ils n'osent pas parler; mais qu'ils recommenceront aussitôt que vous serez parti. Peu importe l'explication; mais le fait lui-même est d'une très grande importance , et mérite d'être étudié avec soin.
On reconnaîtra d'ailleurs bien vite , pour peu qu'on observe un certain nombre d'aliénés, qu'il y a entre eux sous ce rapport d'assez grandes différences selon le degré d'intensité de la maladie. Chez tel halluciné, il faut des impressions très vives et qui se succèdent sans interruption pour tenir quelques instants les hallucinations suspendues. A peine le malade est-il abandonné à lui-même, à peine a-t-on cessé de l'exciter, que le phénomène se reproduit. Chez .d'autres, au contraire, la seule arrivée du médecin dans la salle suffit pour produire une assez longue suspension.
J'ai dit plus haut comment j'ai pu apprécier moi-même ce que peut pour les images fantastiques le- degré d'excitation cérébrale. Le plus souvent, quand j'ai éprouvé ce phénomène, j'ai eu beaucoup de peine à l'observer, parce que la moindre ré-
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flexion le faisait disparaître. An contraire, le jour on j'ai expérimenté l'action du hachisch, ma sc;nle volonté ne suffisait plus pour suspendre les fausses perceptions de la vue, et il me fallait allumer une lumière pour les faire cesser, fl en est ainsi pour les malades, et il faut tenir compte de ces différents degrés de la maladie pour expliquer souvent des faits qui pourraient , en apparence', paraître contradictoires.
D'ailleurs depuis que j'ai reconnu avec quelle facilité ou peut le plussouvent suspendre les hallucinations en fixant l'attention des malades, j'ai trouvé dans les auteurs* plusieurs faits qui confirment les résultats de ma propre observation.
Le préfet dont j'ai rapporté l'histoire, d'après Ksqnirol i8\ cessait d'entendre les voix qui le poursuivaient quand son attention était activement fixée. « Rentré dans son pays , dit Esquirol, M. N... passe l'été de 1812 dans un château ; il y reçoit beaucoup de monde. Si la conversation l'i/i/r'resse, il n'en tend plus les voix; si elle languit, il les entend imparfaitement, quitte la société et se met à l'écart pour mieux entendre ce que disent ces perfides voix; il devient inquiet et soucieux. »
Un malade, observé par M. Lelut à l'hospice de Bicètre, cessait d'avoir ses hallucinations quand on le changeait de salle et de voisins; mais cette suspension ne durait guère (pie quelques jours. L'halluciné, habitué bientôt aux conditions nouvelles dans lesquelles il se trouvait, retombait dans ses fausses perceptions (i).
Ce qui arrive pour les personnes qui parlent seules à voix basse fera bien comprendre ce qui a lieu ici pour les hallucinations. Placez ces personnes au milieu d'impressions qui excitent à un haut degré leur attention, et tant que leur esprit sera fixé, vous ne les verrez pas recommencer cette espèce de monologue dont on s'aperçoit aux mouvements de leurs lèvres. Si, au contraire, vous les abandonnez à elles-mêmes, dans l'isolement,
(1) Lelut, Démon de Socrate.
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elles retombent bientôt dans l'état qu'on avait suspendu en fixant leur attention.
En résumé, on voit: i° que l'exercice actif des facultés intellectuelles est un obstacle à la production des hallucinations, ce que prouve surtout l'observation du libraire Nicolaï,le mode d'invasion, etc.; 2° qu'on peut, le plus souvent, suspendre les fausses perceptions sensorielles en éveillant l'attention des malades, et en la fixant par des impressions externes plus ou moins vives.
89. Les causes des hallucinations sont en même temps celles oui produisent V exercice involontaire de Ta mémoire et de l'imagination et la suspension des impressions externes,
§ I. Il faut distinguer pour les hallucinations deux sortes de causes, les unes directes
et les autres indirectes.
Je n'ai point à étudier ici les causes des hallucinations avec détail; je dois me bornera rechercher quel est leur mode d'action au point de vue de la physiologie pathologique. Or, il m'a semblé qu'on pouvait, par cette étude, arriver à reconnaître des faits de quelque importance. Je vais essayer de démontrer qu'il est nécessaire de distinguer deux sortes Je causes pour les hallucinations.
Les unes, comme les passions débilitantes et certains agents spéciaux, les produisent directement ■; les autres, comme les passions excitantes et les excitants généraux, ne les provoquent i\\x indirectement.
§ II. Mode d'action des passions oppressives.
Parmi les passions débilitantes, il n'en est pas qui produise plus facilement les hallucinations que la frayeur; il n'en est pas non plus dont on puisse mieux étudier le mode d'action.
Sous l'influence croissante de la peur, on est assailli par une foule d'idées relatives aux événements qu'on redoute. On éprouve en même temps des émotions très vives et une grande oppres-
PSYOdO-SKNSOlilKUJS. ',',.;
sion des force». On essaie d'abord de chasser ces idées, de les surmonter; mais elles deviennent de plus en plus vives par les (■motions mêmes qu'elles provoquent; bientôt elles nous dominent et nous entraînent... C'est alors, comme on le dil.communéin<nt, qu'on s'abandonne à la peur, ce (foi, en d'aut termes, signifie qu'on a cessé de réagir, que l'influence volontaire a été subjuguée. A ce degré d'inertie du pou\oir personne]» les images effrayantes se pressent en Coule dans notre esprit, et nous débordent; puis, le trouble augmentant, nous perdons la conscience de ce qui nous entoure, et nous sommes hors (!<nous, etc. Des ce moment -, "l'exercice de la mémoire et de l'imagination est devenu tout-à-fait involontaire, l'action des sens est suspendue, et les hallucinations commencent.
Voilà pourquoi les fantômes apparaissent si souvent aux enfants, aux femmes et aux convalescents, et si rarement aux hommes forts et énergiques, qui, SU lieu de se laisser entraîner par les idées qui surgissent dans leur esprit, les refoulent, les maintiennent, et préviennent ainsi la cause première des hallucinations, c'est-à-dire l'exercice involontaire de la mémoire de l'imagination et la suspension des impressions externes.
t> III. Mode d'action dos passions excitantes.
Les passions excitantes, celles qui au lieu d'abattre les forces en augmentent l'énergie, ne produisent point les hallucinations d'une manière directe comme la frayeur.
Suppose/, un homme exalté par le désir de la vengeance: che/ cet homme, la tête est en feu, les idées surgissent nombreuses, involontaires, comme che/. celui que la frayeur domine; mais là s'arrête l'analogie. Dans le premier cas, les mouvements sont précipités, pleins de force et d'énergie. Les mille projets qui se succèdent dans l'esprit font naître à chaque instant autant d'impulsions qui portent à agir, etc. Chez 1 homme effravé. au contraire, les mouvements sont paralysés, et les idées, qui se pré-
sentent en foule, ne font qu'ajouter à cette oppression des forces.
La réaction est donc énergique dans un cas et presque nulle dans l'autre. On comprend donc pourquoi le pouvoir que nous avons de .diriger nos facultés nous échappe si facilement sous l'influence de la frayeur, et pourquoi nous le conservons , au contraire, beaucoup plus longtemps quand nous sommes en proie à une passion qui nous excite au lieu de nous abattre.
Ainsi il ne suffit pas de dire, comme on l'a fait, que les passions produisent les hallucinations, et il est nécessaire, comme on voit, d'établir sous ce rapport quelques distinctions.
Cependant les passions excitantes concourent à produire les hallucinations d'une manière indirecte. L'espèce d'effervescence qu'elles impriment aux facultés intellectuelles est lente à se calmer, et persiste alors que l'action de la passion a cessé. C'est ainsi qu'elle continue pendant le sommeil, et donne lieu à des rêves souvent accompagnés d'hallucinations qui ne se rattachent qu'indirectement à la passion. Ces hallucinations, en effet, se produisent dans des conditions tout-à-fait différentes, puisque l'excitation générale, l'énergie musculaire, ont été remplacées par une sorte de collapsus.
§ IV. Mode d'action de certains agents spéciaux.
On peut faire, quant au mode d'action de certains agents spéciaux comparés, à celui des excitants généraux, la même distinction que pour les passions.
Le datura, l'opium, et surtout le hachisch, produisent des hallucinations avec une extrême facilité; et si on observe bien l'action de ces substances, on verra qu'elles jettent d'abord le malade dans un état spécial de rêverie, dans lequel les impressions externes cessent d'être perçues, et qui a beaucoup d'analogie avec l'état de rêve. C'est quand le mangeur d'opium ou de hachisch mollement étendu sur son lit de repos, oubliant le monde extérieur, s'abandonne à cet état de rêverie que les fausses
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perceptions sensorielles surviennent en très grand nombre. C'est alors que mille tableaux délicieux embellissent ses rêves.
Si quelques personnes, après avoir pris du hachisch , doutent encore de son action; si elles n'ont pas eu d'hallucinations, comme elles s'y attendaient, c'est qu'elles ont expérimenté dans de mauvaises conditions.
Un dîner plus ou moins excitant, fait avec plusieurs convives, une conversation animée, des rires et de gais propos, tout cela est un obstacle à la production des fausses perceptions sensorielles; car il y a là une source incessante d'impressions externes qui s'opposent à leur production; puis, quand vient la période d'affaissement, souvent l'action du hachisch a cesse.
Ce n'est point ainsi que j'ai voulu expérimenter sur moi-même l'action de cette substance. J'ai eu soin , après l'avoir prise, d'éloigner, autant que possible, les impressions externes, en m'i lantde tout bruit dans une chambre obscure. J'ai par là è\ ité les causes qui retardent ou diminuent son action, et j.ii provoqué très vite des hallucinations de la vue si vives et si persistantes, que j'étais parfois obligé d'éclairer de nouveau la chambre pour les faire disparaître.
Le hachisch, si j'en jugeais par ce que j'ai éprouvé, ne produirait par lui-même aucune excitation. Le premier indice qui m'ait fait reconnaître son action, a été de me surprendre parlant seul intérieurement, dans une sorte de distraction prolongée; plus tard, il m'est arrive de parler seul tout haut, sans en avoir conscience, et croyant ne parler que mentalement. J'étais alors évidemment dans un état analogue à l'état de rêve. Plus tard, enfin, j'ai eu des hallucinations de la vue (i\
L'action du datura est la même que celle du hachisch. Il n'ex-
(1) C'est depuis cette expérimentation, que j'aurais peut-être aujourd'hui quelque crainte de renouveler, que mon opinion a été définitivement arrêtée sur l'existence des haïïucimûons psyc/to-se)isoric//("<. J'ai pu, en effet, nie convaincre ce jour-là de la différence absolue qu'il y a entre les idées reproduites par la mémoire et les fausses perceptions des hallucinés.
cite point, comme le fait le vin, par exemple, mais il jette le malade dans un état spécial de rêvasserie, qui bientôt est accompagné de fausses perceptions.
Ainsi les agents qui produisent directement les hallucinations excitent en même temps l'exercice involontaire de la mémoire et/ de l'imagination, et suspendent les impressions externes sans augmenter on même en déprimant l'énergie musculaire.
§ V. Mode d'action des excitants généraux.
Les excitants généraux, et les liquides alcooliques en particulier, ne produisent les hallucinations que d'une manière indirecte. A un certain degré d'ivresse, après un bon repas, non seulement l'imagination est exaltée, mais l'énergie musculaire s'est accrue; il y a un besoin de mouvement et d'action qui se décèle par des gestes nombreux, une excitation générale. Cet état n'est en aucune manière favorable à la production des hallucinations. Il faut arriver à un degré plus avancé de l'ivresse, dans lequel les forces sont déprimées, pour surprendre les monologues qui ont lieu au milieu d'une sorte de rêvasserie. Les impressions externes sont alors suspendues, et on observe quelquefois des hallucinations. Ce phénomène se produit d'ailleurs ici assez difficilement, à cause de la congestion qui accompagne l'ivresse , et qui provoque des symptômes que M. Bayle a comparés avec raison à ceux de la paralysie générale des aliénés, maladie dans laquelle les hallucinations sont assez rares. Le cerveau est, pour ainsi dire, trop lésé matériellement dans l'ivresse, pour que les fausses perceptions sensorielles aient lieu, et c'est en cela aussi que ledatura,mais surtout le hachisch, agissent autrement que l'alcool. Le hachisch, en effet, n'amène ni l'embarras de la parole, ni la faiblesse musculaire, ni la pesanteur de tête qu'en observe à la suite d'un excès devin; il agit plus particulièrement sur l'intelligence, qu'il excite tout en troublant ses fonctions.
Les hallucinations sont fréquentes dans le delirium tremens; mais les conditions sont alors très différentes de celles de l'i-
rsYCHO-shis.soiiii.r.i 'i 17
vressc. Au lieu de la torpeur intellectuelle et du sommeil pesant et prolongé qu'on observe dans le dernier cas, il y a dans le delirium tremens une excitation cérébrale spéciale et une insomnie opiniâtre.
L'état des malades, penda ni la durée de leurs hallucinations, est alors trop remarquable pour qu'en l'oublie, quand on l'a une lois observé.
Au lieu de l'exaltation que produit un commrneement d'ivresse ou de l'espèce de paralysie générale qui en marque le dernier degré, vous observez nue sorte rie carphologie d'un caractère particidier. Le malade cherche autour de lui; il fait des paquets, veut ramasser à terre des objets qu'il croit y voir; en même temps il parle seul, et ne fait aucune attention aux personnes qui l'entourent; vous pouvez d'ailleurs, flans ce cas, comme dans beaucoup d'autres, faire cesser les hallucinations, eu lixant l'attention par des impressions externes plus ou moins vives. C'est ce qui explique pourquoi, dans le delirium tremens, les fausses perceptions n'ont souvent lieu que pendant la nuit; l'obscurité, et quelquefois un commencement de somnolence, concourent, en effet, à provoquer cet état. Dans le jour, au contraire, les impressions externes sont xm obstacle à sa production.
Les liquides alcooliques ont une action tonique et excitante (pie n'ont point le datura ni le hachisch ; et, tant que dure l'excitation, ils retardent plutôt qu'ils ne favorisent la production des hallucinations; mais ces liquides, pris en trop grande quantité, amènent, au contraire, un état de collapsus accompagné de rêvasseries, pendant lesquelles les fausses perceptions survien- . nent souvent en très grand nombre. Ainsi les hallucinations qui sont un résultat direct de l'action des passions oppressives et de certains agents spéciaux, ne sont, au contraire, produites qu'indirectement par les passions excitantes et les excitants généraux.
La comparaison de la fréquence de ce phénomène dans les différents genres de folie peut fournir un argument de plus en faveur des idées que je viens d'émettre.
La manie est surtout caractérisée par une grande agitation des impulsions fortes et énergiques que provoque à chaque instant la vue des objets extérieurs; sous ce rapport le maniaque a. beaucoup d'analogie avec l'homme en proie à une violente passion: or, la manie est peut-être de tous les genres de folie celui dans lequel les hallucinations sont les pi us rares (i). Je donne dans ce moment des soins à une femme qui a des alternatives de mélancolie et de manie. Dans le premier cas elle est sans cesse obsédée par des fausses perceptions de l'ouïe qui cessent quand elle devient agitée.
Les hallucinations, comme on l'a vu, sont au contraire très fréquentes dans la mélancolie avec stupeur, qui est surtout caractérisée par la suspension des impressions externes et par l'inertie musculaire.
Je crois inutile d'insister davantage sur ces faits, qui me paraissent démontrer :
i° Que ces hallucinations ne sont produites directement que par les passions débilitantes et par certains agents spéciaux qui , en même temps qu'ils excitent l'exercice involontaire de la mémoire et l'imagination, suspendent l'action des sens, sans augmenter ou même en diminuant l'énergie musculaire;
2° Que toutes les causes qui excitent en même temps l'imagination , l'action des sens et l'énergie musculaire , loin de favoriser les hallucinations, sont plutôt un obstacle à leur production directe; telles sont les passions excitantes et tous les excitants généraux.
Ainsi l'étude physiologique des causes des hallucinations
fournit un argument de plus à l'opinion que j'ai émise plus haut.
-Cette étude tend, en effet, à démontrer que l'exercice involon-
(1) J'excepte la manie sur-aiguë dans laquelle le malade ne fait aucune attention aux objets qui l'entourent. Le délire , dans ce cas , à part les symptômes extérieurs , se rapproche beaucoup de celui des aliénés stupides. Je ne veux parler ici que des maniaques accessibles aux impressions externes , et qui dans les cours des hospices vous poursuivent de leurs cris et de leurs injures.
psycho-sensoiuelu:s. /|4g
taire de la mémoire et (Je l'imagination, et la suspension plus ou moins complète de l'action des sens, sont les deux condition* qui favorisent au plus haut degré la production des hallucinations.
<)0. Les hallucinés, pendant la durée- de leurs fausses perceptions n sont souvent flans un. état spécial caractérisé, outre les hallucinations , par l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination, la suspension des impressions externes et l'inertie plus ou moins corn pille de la volonté. — J'ai dit que l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination et la suspension des impressions externes sont les conditions qui favorisent au plus haut degré le développement des hallucinations, .l'ai essayé de le démontrer, en prouvant j" que les divers états dans lesquels ces conditions se trouvent réunies offrent en même temps des hallucinations plus ou moins nombreuses; 2° que l'exercice actif des facultés est un obstacle à la production des fausses perceptions sensorielles, et les suspend quand elles existent; 3° que les causes des hallucinations sont en même temps celles qui provoquent l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination. Il me reste a invoquer une dernière preuve tirée de l'état intellectuel des hallucinés pendant la durée de leurs fausses perceptions, en montrant que ce phénomène se produit dans un état spécial analogue, tantôt à l'état de rêve et tantôt à l'état intermédiaire à la veille et au sommeil, et par conséquent caractérisé, outre les fausses perceptions, par la cessation au moins partielle de l'influence volontaire et la suspension plus ou moins complète des impressions externes.
ai., État d'hallucination. — L'observation suivante fera bien comprendre ce que j'appelle état d'hallucination , et quels sont les caractères de cet état.
Madame G..., âgée de quarante ans, est depuis longtemps sujette à de fortes migraines. Forcée, depuis plusieurs années, de rester presque toute la journée au milieu du bruit que lont un grand nombre d'enfants réunis dans une salle, elle a vu ses migraines devenir plus fréquentes. En juin 1 832, ses souffrances t. xii. 57
augmentèrent encore sous l'influence delà chaleur; elle éprouva souvent des étourdissements et de la pesanteur de tête.
C'est dans ces circonstances*qu'elle eut avec trois personnes une conversation cjui produisit sur elle une impression très vive. Il s'agissait pour madame G... d'intérêts graves; elle eut à lutter activement pour se défendre, et sortit de là très émue et très préoccupée.
Depuis lors cette conversation est sans cesse présente à son esprit: elle se la rappelle dans ses moindres détails et ne peut s'en distraire. Quelques jours après, elle éprouve tout-à-coup les symptômes suivants :
Quand elle est seôle dans sa chambre, et qu'elle se laisse aller à ses idées , elle sent, dit-elle, subitement dans sa tête comme un ressort de montre qui se déroule et que rien ne peut arrêter. Alors, une foule de choses lui passent dans l'esprit; elle a comme un débordement de pensées qui se succèdent rapidement et malgré elle. A peine cela a-t-ii duré quelques instants que madame G... perd en quelque sorte la conscience de tout ce qui l'entoure; elle n'entend plus le bruit qu'on fait continuellement sous ses
fenêtres; si elle travaille, son ouvrage lui tombe des mains
Alors apparaissent les trois personnes avec lesquelles elle a eu la conversation dont j'ai parlé plus haut; elles occupent les mêmes places, la malade entend leurs voix, et répond alternativement à chacun de ses interlocuteurs.
Combien cela dure-t-il? Madame G... l'ignore. Elle sort de cet état quand on entre chez elle, quand on l'appelle; alors elle éprouve une sensation particulière comme si elle se réveillait: elle cherche l'ouvrage qu'elle avait à la main , et le retrouve à terre. Souvent, en revenant à elle, elle entend les derniers mots qu'elle a prononcés dans cette espèce de rêve.
Quelquefois elle a pu s'assurer qu'elle avait passé une demiheure, une heure même, entièrement livrée aux hallucinations qui se renouvelaient chaque jour plusieurs fois et presque cou-
PSYCffO-SENMMMBLl /|5t
stamment , quand elle était seule, qu'elle cessai! de s occuper et se laissai/ aller à ses idées.
T,es hallucinations surviennentaussi pendantque madame G... se promette an dehors. Alors elle n'a plus conscience des lieux qu'elle parcourt, des personnes qu'elle rencontre, etc.
Un point digne d'être remarqué, c'est que l'invasion des hallucinations suspendait immédiatement la migraine, quelque forte ({d'elle fut; mais elles avaient à peine cessé (pie la douleur se faisait de nouveau sentir.
Les hallucinations de madame G... ont duré pendant deux mois et ont disparu tout-à-coup a l'époque menstruelle; il n'y a d'ailleurs eu aucune trace de délire, et la malade a toujours apprécié très nettement le phénomène qu'elle éprouvait.
Cette observation peut bien faire comprendre ce * pie j'ai proposé d'appeler état d'hallucination. 11 y a, en effet, ici plus (pie des fausses perceptions sensorielles; il y a un état spécial caractérisé, outre les hallucinations,
i° Parla perte de conscience du temps, des lieux et des objets environnants;
2° Par l'exercice tout-à-fait involontaire de la mémoire et de l'imagination.
Ce sont aussi les caractères communs à l'état de rêve , de rêverie, de délire léger, dont l'état d'hallucination ne diffère en réalité que par les fausses perceptions elles-mêmes, qui n'existent pas ou n'existent qu'aecidentellemet dans les autres.
()2. lJexercice involontaire des facilités n'accompagne pas seulement les hallucinations , mais souvent il les v précède et en forme comme le prodrome. — 11 y a dans l'observation de madame G... une particularité très importante au point de vue physiologique. Non seulement l'exercice des facultés intellectuelles est tout-à-fait involontaire pendant la durée des hallucinations, mais l'inertie du pouvoir personnel et l'indépendance
45a HALLUCINATIONS
de l'imagination et de la mémoire précèdent l'invasion des fausses perceptions sensorielles, et en forment pour ainsi dire le prodrome. La malade, en effet, sent tout-à-coup comme un ressort qui se brise dans sa tête; elle a immédiatement comme un débordement d'idées qu'elle n'est pas maîtresse d'arrêter; puis après quelques instants, les hallucinations elles-mêmes commencent. Sous ce rapport, cette observation ne fait que confirmer d'autres faits dans lesquels les choses se passent de la même manière. J'ai vu récemment, avec M. le docteur Josat, une jeune dame qui, sous l'influence d'une émotion morale vive à l'époque menstruelle, avait été atteinte d'hallucinations de la vue et d'idées de suicide. Après quelques jours de traitement, le délire avait cessé ; mais les hallucinations persistaient encore, quoique moins fréquentes. La malade était alors en état de bien apprécier ce qu'elle éprouvait,et nous disait comment elle étaitavertie quelques instants à l'avance de l'invasion de ses visions. Tout-à-coup une foule d'idées traversaient son esprit; elles étaient si nombreuses, se succédaient si rapidement, qu'il lui faudrait, ajoutait-elle, plusieurs heures pour raconter ce quelle pensait en quelques minutes.
Nous avons vu d'ailleurs que les hallucinations produites par la frayeur sont précédées par un état analogue. Ainsi, non seulement l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination accompagne les fausses perceptions, mais souvent il les précède, "et en est, en quelque sorte, l'avant-coureur.
C)3. Esquirol avait remarqué chez les hallucinés quelque chose d'analogue a l'état d'hallucination, mais il semble avoir eu sur ce point des idées différentes de celles que nous venons d'émettre. — Dans l'observation de madame G..., l'état d'hallucination existait au plus haut degré en ce sens que la malade avait entièrement perdu la conscience de ce qui l'entourait , et que la suspension des impressions externes était complète. Or, je suis loin de prétendre que les faits soient tous aussi tranchés. Cependant il n'est point de médecin parmi ceux qui
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ont vécu au milieu des aliénés qui n'ait remarqué combien les hallucinés, pendant la durée de leurs fausses perceptions, sont souvent étrangers à tout ce qui les entoure. « On observe chez ces malades, dit Esqairol , une sorte d'à parte comme chez les hommes les plus raisonnables qui sont absorbés par quelque profonde méditation (i). »
Ainsi cette remarque n'avait point échappe- à Esquirol; mais c'est à tort, à notre avis, qu'il compare les hallucinés aux hommes absorbés par une profonde méditation.
Si les idées que nous avons émises sont justes, rien ne diffère plus, en effet, que la méditation et l'état d'hallucination.
Il y a, il est vrai, dans les deux cas isolement du moud' térieur, et suspension plus ou moins complète des impressions externes; mais là s'arrête l'analogie: l'attention de l'homme qui médite est concentrée sur un point, et la méditation est le plus haut degré de l'activité intellectuelle.
Chez, l'halluciné, au contraire, l'attention est nulle, et l'exercice des facultés est devenu tout-à-fait involontaire.
Dansuncas, la tension du ressort est extrême; dans l'autre, ce ressort est tout-à-fait relâché.
Qu'on ne croie donc pas, quand un halluciné a cessé de voir et d'entendre ce qui se fait ou se dit autour de lui, que son attention soit concentrée sur un objet; car rien n'est moins exact.
Cet halluciné rêve comme l'homme qui semble être à la conversation, et qui ne vous entend plus, entraîné qu'il est à suivre passivement quelque fantaisie de son imagination, jusqu'à ce que vous le rappeliez à lui-même par une impression externe plus vive (2).
0,4. C'est à tort qu'on a compare tous les hallucinés à des gens qui rêvaient tout éveillés. — L'opinion que je combats ici a con-
(!) Des maladies mentales. Paris, 1838.
(2) Il y a dans le monde deux sortes de distractions essentiellement différentes , l'une naît delà méditation , l'autre de la rêverie.
duit à généraliser une comparaison qui n'est exacte que dans certains cas.
On a dit que les hallucinés étaient des rêveurs tout éveillés. Or, il n'en est pas ainsi pour ceux dont je*viens de parler, et en particulier pour la dame dont j'ai rapporté l'observation.
Cette dame pendant la durée de ses fausses perceptions ne dormait assurément pas; mais elle était aussi très loin d'être complètement éveillée, car elle n'avait plus conscience du lieu où elle était et de tout ce qui se passait autour d'elle.
Il y a d'ailleurs, comme nous le verrons bientôt, des hallucinés qui rêvent, pour ainsi dire, éveillés; mais cela n'est point vrai pour tous les malades.
On conçoit que l'état d'hallucination tel que je viens de le décrire doit présenter des différences qu'il est à peine nécessaire d'indiquer.
S'il existe à un très haut degré, il se rapprochera de l'extase; quelquefois, au contraire, il sera si léger que la moindre impression extérieure rappellera l'halluciné à lui-même.
g5. Durée de l'état d'hallucination. Manière dont il cesse et se reproduit.- — Un des symptômes les plus fréquents de la période d'incubation de la folie, c'est une tendance à des rêveries continuelles dans lesquelles le malade retombe dès qu'il est abandonné à lui-même. Cent fois par jour des impressions externes suspendent cet état qui se reproduit immédiatement. Il y a ainsi des alternatives continuelles d'activité et de passivité.
Le malade est alors comparable à un homme qu'on réveillerait à chaque instant d'un sommeil dans lequel il retomberait aussitôt que son attention cesserait d'être fixée.
On peut encore se faire une idée très juste de ces alternatives en observant les vieillards atteints de démence sénile, et qui, sans en avoir conscience, murmurent des mots aussitôt qu'on ne leur adresse plus la parole. Il semble, à vrai dire, qu'il y ait là comme un rouage tout mécanique dont les impressions externes arrêtent pour un instant le mouvement, mais dontl'ac-
l'SY(;ilO-SI. >>(>[: Il 1.1. 1 Ï8 (.'>.")
tion l'ccommence aussitôt que ces impressions oui cessé. Ce temps d'arrêt que produit une forer étrangère ne duic parfois que quelques secondes, mais il peut se prolonger plusieurs heures.
Il en est ainsi de l'état d'hallucination.
L'halluciné vit en quelque sorte dans des alternatives de veille et de sommeil. Rappelé souvent à lui-même par des impressions externes ou internes, il relomhe dans ses fausses perception* aussitôt que l'excitant qu i les avait momentanément suspend! n'est plus assez, actif.
Plus l'excitation cérébrale interne est vive, plus les Mispensions sont courtes. Il y a dans ce cas une force incessante qui terni à enlever au malade la direction de ses faeui;
Il n'est d'ailleurs personne qui n'ait éprouvé combien il est difficile, dans certaines dispositions d'esprit , de.lixer son attention. Des idées étrangères surgissent, en effet, à chaque instant. et nous entraînent. Tl s'établit alors en nous une sorte de lutte entre la volonté et l'imagination.
C'est quelque chose d'analogue qu'éprouvent les hallucinés, mais à un bien plus haut degré. Nous verrons d'ailleurs plus loin (pie ces malades luttent aussi quelquefois contre leurs hallucinations, qu'ils parviennent dans quelques cas à suspendre par la seule force de leur volonté.
()(). Hallucinations dont le malade a conscience et pendant i< attelles les impressions externes ne sont pas complètement sus/jenducs. — Je viens de parler des hallucinés «pii . pendant ia duré* de leurs fausses perceptions, deviennent complètement étrangers au monde extérieur, et pçrdent, comme dans le sommeil, la conscience de ce qui les entoure. Or, s'il en est presque toujours ainsi quand la maladie est très aigué e! très intense, le contraire a souvent lieu dans les hallucinations isolées et devenues chroniques. Il y a, en effet, des malades qui assistent plus ou moins éveillés à leurs fausses perceptions.
Tous ceux qui ont éprouvé le phénomène des images fantas-
tiques au moment du sommeil peuvent très bien comprendre ce qui se passe alors. L'exercice de la mémoire est devenu involontaire, des images flottent devant les yeux; mais en même temps on a conscience du temps et des lieux, et les impressions externes ne sont qu'incomplètement suspendues. On assiste ainsi à demi éveillé à un rêve anticipé; on est spectateur passif de mille tableaux que crée l'imagination, et on ne saurait fixer activement son attention sans voir le phénomène disparaître. Il y a, en effet, une sorte d'antagonisme entre les facultés actives et passives; et, dans ce cas, le moindre effort suffit pour nous faire ressaisir la direction des facultés qui commençait à nous échapper.
Sous l'influence d'une maladie plus ou moins grave , les choses vont souvent beaucoup plus loin, et les hallucinations persistent malgré un état -complet de veille. Je ne puis mieux faire pour le prouver que de rappeler l'observation d'un halluciné dont j'ai parlé plus haut.
« Complètement éveillé, dit-il, fort calme, ayant toute ma mémoire et ma raison, conversant avec les assistants, distinguant parfaitement les objets extérieurs, je fus charmé par une succession de figures que ma volonté n'avait pas le pouvoir d'empêcher de paraître de rester ou de s'en aller. »
Ici, non seulement le malade était complètement éveillé, mais il déclare que sa volonté était impuissante pour chasser les images.
Il en est très souvent ainsi des aliénés, et on peut s'assurer que, dans beaucoup de cas, ils assistent avec conscience à leurs fausses perceptions.
Quelquefois les malades luttent contre leurs hallucinations, et appellent pour ainsi dire à leur aide les impressions externes. J'ai vu un fébrieitant qui demandait qu'on ne cessât de lui parler, parce qu'il était assailli , dès qu'on l'abandonnait à luimême, par des visions très fatigantes.
Mùller, pour suspendre les hallucinations de la vue qu'il
éprouvait au moment du sommeil, avait contracté l'habitude d'ouvrir les yeux sur-le-champ, et de les diriger sur la muraille; les images persistaient encore quelque temps, et ne tardaient pas à pâlir (i).
Souvent on parvient à faire cesser ce phénomène des images fantastiques, en éclairant la chambre dans laquelle on se trquve.
Quelquefois la volonté, aidée des impressions externes, est impuissante pour suspendre les hallucinations. Les malades entendent des voix pendant qu'ils vous parlent, et au milieu des efforts qu'ils font pour se livrer au travail intellectuel. Il s'établit alors une sorte de lutte entre la volonté, qui tend à reprendre la direction des idées , et la mémoire et l'imagination qui continuent d'agir. C'est ce qui a lieu (1k/. un littérateur distingué dont j'ai déjà eu occasion de parler, et qui, depuis dix ans, n'a pas cessé d'être poursuivi par des voix. Un jour, que je lui faisais compliment de son dernier ouvrage : « Vous avez dû cependant, me dit-il, y trouver bien des négligences, car les misérables ne me laissaient pas même corriger mes épreuves. Ils s'appliquaient à me distraire par leurs injures et par leurs fausses promesses. J'ai peine à comprendre comment j'ai pu terminer mon travail au milieu de cette persécution sans relâche. Dans ce moment même, ajoutait-il , pendant que je vous parle-, je les entends qui se jettent à travers de la conversation, et j'ai beaucoup de peine à suivre ce que vous me dites. »
L'état de lutte entre la volonté, la mémoire et l'imagination est ici bien évident; et, pour peu qu'on vive au milieu des hallucinés, on pourra se convaincre que ces faits ne sont pas très rares. Pendant qu'on cause avec ces malades, on les voit quelquefois retourner tout-à-coup la tête, comme si quelqu'un les eut appelés. Parfois aussi^ils] s'interrompent pour répondre à la voix qu'ils viennent d'entendre.
(1) Millier, Manuel de physiologie, trad- par Jourdan. Paris, 1845, t. II, p. 586. T. XII. 58
/gg HALLUCINATIONS
M. Lelut a rapporté l'histoire d'un aliéné qui entendait continuellement des voix même pendant qu'on lui parlait. « Tenez, disait-il au médecin, dans ce moment même j'entends telle chose; la personne qui me parle peut être à telle distance, làbas, sous les combles. » Le même halluciné, pendant qu'il joua'it aux cartes, entendait une voix qui lui parlait de
son jeu
Il jeu. '£ '
Il y a d'ailleurs, dans ce degré extrême de la maladie, un lait psychologique très curieux : c'est l'exercice simultané de l'intelligence dirigée par la volonté, et de cette même intelligence produisant des associations d'idées par suite de la seule excitation du cerveau.
En résumé, on voit :
i° Que certains hallucinés, pendant la durée de leurs fautes perceptions , perdent la conscience du temps , des lieux , et cessent de percevoir les impressions externes. L'inertie du pouvoir personnel est alors aussi complète que possible , et ces malades sont momentanément dans un état spécial, qui a beaucoup d'analogie avec l'état de rêve, et qu'on peut appeler état d'hallucination.
a° Dans d'autres cas, les fausses perceptions sensorielles ont lieu sans que les impressions externes soient complètement suspendues, et l'halluciné assiste plus ou moins éveillé, et avec conscience , aux scènes que crée son imagination. Quelquefois même, il s'établit une sorte de lutte entre la volonté et les hallucinations, c'eSt-à-dire entre les facultés actives et pas-
sîves. . .
Dans les deux cas, nous retrouvons toujours I exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination, et la suspension plus ou moins complète des impressions externes, comme les conditions premières qui favorisent les productions du pne-
nomène.
an. L'excitation interne des appareils sensoriels est nécessaire à là production des hallucinations. — J'ai essayé de démontrer
psYCfro-si.N.-oiMin.!.i:s. 459
<fiie l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination et la suspension des impressions externes sont les conditions premières de la production des hallucinations psyeho-sensorielles. Cependant ces conditions ne suffisent pas pour provoquer le phénomène; la preuve, c'est qu 'elles se trouvent réunies dans les rêves, et que les rêves ne sont pas toujours accompagnés d'hallucinations. Il faut donc d'autres causes qu'il nou maintenant à rechercher.
98. L'élément i>sy eh i(j u,e et Vêlement sensoriel dé l'hallucination sont produits par &êà causes distinctes. - - L'hallucination Cst nu phénomène complexe et composé <1 • <!eu\ éléments, l'un psychique et l'autre sensoriel. Or, de ces deux éléments-, il )
a 1111 dont la production paraît beaucoup plus facile. Ainsi, par exemple, il arrive très souvent que nous axons en rève des conversations sans rien éprouver qui ressemble à une sensation auditive. L'élément psychique de l'hallucination existe alor! sans l'élément sensoriel. Quelquefois même il semi)!e que l'imagination ait besoin de ce phénomène sensoriel sans pouxoir le produire, et qu'elle soit obligée de créer des explications pour rendre compte de son absence. Une dame rève que sa lille est au piano; clic la voit qui frappe les touches de l'instrument, et cependant ces touches ne rendent aucun son ; elle suppose .dors qu'une pièce importante du piano a été enlevée.
Il faut donc admettre (pie la production de l'élément sensoriel dans les hallucinations tient à des causes distinctes de celles qui provoquent l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination. Ces causes semblent agit sur une autre portion de l'encéphale, sur celle plus spécialement affectée aux sensations.
99. Prédisposition aux hallucinations ut tel ou tel sens. — Il y a des personnes qui ont eu très souvent des hallucinations de la vue et n'ont jamais éprouvé de fausses perceptions de l'ouïe; dans d'autres cas c'est le contraire ; les hallucinations de l'ouïe sont très fréquentes, et celles de la vue manquent complètement. Ces prédispositions singulières prouvent non seule-
ment qu'il y a des causes distinctes de celles qui agissent sur l'intelligence, mais que ces causes peuvent limiter leur action à tel appareil sensoriel plutôt qu'à tel autre.
Ainsi donc il faut pour que les hallucinations se produisent non seulement que l'imagination soit excitée, mais que cette excitation s'étende à un ou à plusieurs des appareils sensoriaux, au moins dans leur partie intra-cérébrale.
Cette excitation interne des appareils sensoriaux dans les hallucinations peut d'ailleurs, jusqu'à un certain point, être directement prouvée par les faits suivants :
ioo. L' excitation longtemps prolongée d'un sens dispose aux hallucinations de ce sens. — On sait que les personnes qui se servent habituellement du microscope voient quelquefois reparaître spontanément, plusieurs heures après avoir cessé leur travail, un objet qu'elles ont examiné très longtemps; il en est de même quelquefois quand on s'est appliqué à une longue préparation d'anatomie. J'ai moi-même éprouvé une hallucination très remarquable de ce genre et qui s'est reproduite pendant plusieurs jours: avant de trouver pour mesurer les surfaces cérébrales un procédé qui me permît de déplisser le cerveau sans tiraillement et de le mouler, j'avais essayé d'obtenir cette mesure en appliquant une gaze très fine sur les circonvolutions : je faisais pénétrer cette gaze dans toutes les anfractuosités, et la maintenais de distance en distance avec des épingles doubles. Ce procédé, outre qu'il était moins exact que le moulage , exigeait une extrême patience : il ne me fallait pas moins de quatre ou cinq heures pour couvrir un seul hémisphère. Le second jour de ce travail , je vis tout-à-coup la gaze couvrir à chaque instant les Objets qui étaient devant moi ; c'est surtout dans une demiobscurité et quand je cessais d'appliquer mon esprit, que ce phénomène se produisait (i). Ces faits sont bien connus, mais
(1) Quand l'image d'un objet apparaît ainsi tout-à-coup plusieurs heures après qu'on a cessé de regarder cet objet , le phénomène appartient réellement aux hallucinations.
PSYCHO-SK.NSOIUKLLES. 4Gl
ils prouvent évidemment que l'excitation des appareils sensoriels dispose aux hallucinations; ils aident à faire comprendre jusqu'à un certain point ce que j'ai dit plus haut des prédispositions de certaines personnes aux hallucinations de tel ou tel sens (1).
101. Les causés qui provoquent les hallucinations troublent en même temps les fonctions des organes des sens. — Les causes qui produisentles hallucinations n'excitent pas seulement le cerveau, mais aussi les appareils sensoriaux ; ainsi, sous l'influence de la frayeur, non seulement des idées nombreuses surgissent involontairement et nous entraînent , mais les yeux se troublent, les oreilles tintent, et c'est au milieu de ce désordre général de l'intelligence et des organes des sens que les hallucinations mproduisent; il en est de même pour les agents physiques. Le hachisch, par exemple, qui provoque si facilement des hallucinations, excite à un très haut degré les appareils sensoriaux.
« La sensibilité générale, les sens de la vue, de l'ouïe, du toucher, acquièrent, dit M. Moreau, une énergie inaccoutumée (:i). »
Les moindres bruits retentissent alors avec une forée extraordinaire; il semble quelquefois qu'on aperçoit des charbons ardents, ou que des étincelles passent devant les yeux; la diplopie n'est pas non plus dans ce cas un phénomène rare. Le développement de la sensibilité tactile surtout est extrême, et il en résulte souvent les illusions les plus singulières. Les mêmes effets sont encore produits par l'opium, le datura, et tous les agents qui provoquent des hallucinations. Ces faits d'ailleurs
(1) L'aïeul de Charles Bonnet, qui éprouvait des visions si singulières, avait été opéré deux fois de la cataracte. Chez M. Lelorgnc de Savigni, les hallucinations ont été précédées et sont accompagnées d'une névrose de la vue. Ces faits prouvent encore que si l'excitation mécanique des sens est incapahlc de produire seule les hallucinations , elle les favorise , et peut concourir à leur production.
(2) Moreau, Mémoire sur le traitement des hallucinations par le datura. — Gazettr médicale, 1841.
n'ont rien que de très simple, et on. comprendrait difficilement qu'ils n'eussent pas lieu. Les agents toxiques agissent sur tout l'encéphale, et les appareils des sens intra-cérébraux ne sauraient échapper à l'excitation générale de l'organe.
102. Des phénomènes sensoriaux précèdent ou accompagnent quelquefois des hallucinations. — L'étude des images fantastiques peut surtout fournir sous ce rapport des faits importants. Ces images, suivant Purkinje, sont précédées « de nébulosités vagues, au milieu desquelles se trouvent souvent des points brillants ou obscurs qui deviennent au bout de quelques minutes des stries nuageuses errantes, puis toute sorte de filaments clairs, droits, courbes. Mùller les dépeint aussi comme étant d'abord des masses isolées, claires ou colorées (i). »
Ces nébulosités vagues, ces points brillants ou obscurs, ces stries nuageuses qui précèdent les fausses perceptions d'une nature plus compliquée, démontrent l'excitation de l'appareil sensoriel. Cette excitation sert donc ici en quelque sorte de prodrome aux hallucinations, et il serait dès lors difficile de nier son influence sur la production de ce phénomène.
Il n'est pas rare tjue les hallucinations de l'ouïe soient accompagnées de bourdonnements d'oreilles, de sonneries dans la tête; quelquefois les malades se plaignent comme d'un souffle qui entre dans leurs oreilles, ou bien au contraire paraît en sortir. J'ai cité l'observation d'un halluciné qui chaque matin éprouvait un bourdonnement d'oreilles pendant une demiheure environ, et dont les hallucinations devenaient alors plus fortes. Chez une femme, le bourdonnement d'oreilles n'existait que d'un côté, et c'était de ce côté que les voix se faisaient surtout entendre, etc. On voit donc que des phénomènes purement sensoriels accompagnent assez souvent les hallucinations, et démontrent l'excitation des appareils des sens.
io3. Changements qui surviennent dans la nature des halluci-
(1) Burdach, Traité de physiologie, traduct. de Jourdau. Paris, 1839, t. V, p. 206.
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nations. — Une dernière preuve de l'excitation des appareils sensoriels chez les hallucinés résulte des changements qui surviennent quelquefois dans les fausses perceptions de ces malades. Tai cité des cas dans lesquels des aliénés qui, au commencement de leur maladie, en tendaient des ^^extérieures, des W.z -avec bruit, n'avaient plus dans une période avancée que des voix secrètes, intérieures, qui parlaient sans bruit ; quelquefois même ces aliénés disaient alors qu'ils n'entendaient plus que la pensée. Or, ce changement survenu dans les fausses perceptions ne peut s'expliquer que par la cessation de l'excitation sensorielle, alors que celle de l'intelligence persiste.
En résumé, les faits qui peuvent aider à démontrer qu'il y a chez les hallucinés une excitation spéciale des appareils sensoriels sont les suivants :
1° Les phénomènes intellectuels se produisent souvent sans les phénomènes sensoriaux, d'où il résulte que ces derniers dépendent d'une cause distincte.
2° Les prédispositions aux hallucinations de tel ou tel sens démontrent que cette cause peut agir isolément sur un ou plusieurs sens.
3° Des faits prouvent directement que l'excitation des appareils sensoriaux concourt à la production des hallucinations.
4° Les causes qui provoquent" les hallucinations excitent en même temps des phénomènes purement sensoriels.
5° Ces phénomènes purement sensoriels précèdent ou accompagnent souvent les hallucinations.
6° Chez quelques malades qui avaient des hallucinations psycho-sensorielles, l'élément sensoriel cesse, tandis que l'élément psychique persiste, d'où l'on peut conclure que l'existence de l'un et de l'autre est liée à des conditions différentes.
ARTICLE DEUXIÈME
Du mode de production des hallucinations. — Hallucinations psycho-sensorielles.
Nous avons admis qu'il y a dans les hallucinations psychosensorielles des phénomènes intellectuels et des phénomènes sensoriaux, et que ces hallucinations sont le résultat de la double action de l'imagination et des organes des sens. Il nous reste maintenant à rechercher comment se fait l'association des deux éléments dont la réunion donne lieu aux fausses perceptions sensorielles des hallucinés.
io4- L'hallucination se produit-elle de dehors en dedans ou de dedans en dehors , et le point de départ de ce phénomène est-il dans les appareils des sens ou dans V intelligence ? — -On a supposé que des impressions pouvaient naître dans les organes des sens par suite d'une excitation interne, et que ces impressions transmises au cerveau devenaient le point de départ des hallucinations. « Par des causes qui restent impalpables, dit M. Calmeil , sous l'influence du calorique, de l'électricité, d'un fluide animal, ne peut-il pas s'effectuer dans les organes des sens, et alors que les agents placés au dehors n'y sollicitent plus aucun ébranlement, des modifications intestines analogues à celles qui y ont pris naissance, lorsqu'en réalité ces excitants matériels agissaient sur eux par leur nature et par leur coutact? Les sens ainsi mis en action ne peuvent-ils pas de nouveau réagir sur l'encéphale, y réveiller des sensations qui n'y seraient pas nées spontanément? Plusieurs personnes ne voient à cela nulle impossibilité, et prêtent même à cette hypothèse les caractères de la réalité (i). »
Ainsi le point de départ des hallucinations serait dans les organes des sens , et le mode de production de ce phénomène ne différerait que très peu de celui des sensations normales.
(1) M. Calmeil, article Hallucination, du Dictionn. de médecine.
Dans l'état normal, en effet, sous l'influence d'une excitation externe, une impression est reçue par l'organe de sens; cette impression est transmise, puis elle est perçue dans le cerveau. Dans l'hallucination, les choses se passeraient tout-à-fait delà même manière, avec cette seule différence, que la cause de l'impression serait interne; il y aurait alors aussi impression, transmission par le nerf conducteur, puis perception dans le cerveau.
On peut supposer d'ailleurs que l'excitation de l'appareil sensoriel aura lieu, soit dans l'organe extérieur de sens, soit dans le nerf, soit même dans la partie intra-cérébrale de l'appareil sensoriel, Dans tous les cas, le mode de production sera le même; seulement l'impression aura plus ou moins de distance a parcourir pour arriverai! point où eile doit être perçue.
Voilà une première hypothèse, mais il en est une autre toute différente.
Cette seconde hypothèse consiste à admettre que le point de départ des hallucinations est toujours dans l'intelligence, et que l'imagination , loin d'être excitée par des impressions venant des organes des sens, excite, au contraire, les appareils sensoriaux. Le mode de production des hallucinations différerait alors complètement de celui des sensations normales; la fausse perception sensorielle ayant lieu de dedans en dehors , et non de dehors en dedans.
La première de ces deux opinions soulève plusieurs difficultés qui me paraissent insolubles. On peut, en effet, opposer à cette théorie les objections suivantes :
Première objection. — Dans beaucoup de cas les organes des sens sont excités par des inflammations, par des causes mécaniques, comme des coups, des pressions, l'action du galvanisme, etc. — Or, ces excitations provoquent pour l'œil des Muettes lumineuses, des taches, des anneaux colorés, et pour l'oreille des bourdonnements, des sifflements; mais elles n'amènent point la reproduction de formes vivantes, ni de dist. xii. 59
cours suivis; et, par conséquent, pas de véritables hallucinations (i). Avant de répéter les essais de M. Mitivié, sur l'emploi du galvanisme contre les fausses perceptions sensorielles, je me suis moi-même introduit les fils de la pile dans les oreilles; et pendant tout le temps de l'application, j'ai vu des bluettes très nombreuses se succéder devant mes yeux; mais il n'y a rien eu de plus.
Nous pouvons, d'après les effets sur l'encéphale de ces excitations mécaniques des organes des sens, juger de ceux que doivent produire les modifications intestines, les ébranlements de cause interne, auxquels on attribue les hallucinations. Nous pensons donc que les excitations internes des appareils sensoriels ne sont pas le point de départ des fausses perceptions des hallucinés.
Deuxième objection. — Dans l'opinion que j'examine ici, les rapports des hallucinations de plusieurs sens sont impossibles à expliquer. Un aliéné voit le diable, et en même temps, il entend sa voix et sent une odeur de soufre. Or, comment concevoir que les nerfs optique, acoustique et olfactif, excités isolément, aient réveillé dans l'encéphale des sensations qui ont entre elles des rapports si étroits? Non seulement cet accord, résultat du hasard, est impossible à comprendre, mais on ne pourrait pas même expliquer celui des deux nerfs acoustiques entre eux. Pourquoi, en effet, ces deux nerfs, excités séparément, ne réveilleraient-ils pas des sensations différentes?
Ainsi , au lieu de ces rapports, de cette suite qu'on retrouve à chaque instant dans les hallucinations de plusieurs sens, on devrait, au contraire, observer une complète incohérence.
(1) Ceci n'est point, comme on pourrait le croire , en contradiction avec ce que j'ai dit article 100. L'excitation des sens me paraît être une condition qui favorise la production des hallucinations , mais cette condition n'est pas la principale. C'est cependant ce qu'il faudrait admettre , si ces excitations des organes des sens étaient le point de départ des fausses perceptions des hallucinés.
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Troisième objection. — On sait que les hallucinations reflètent pour ainsi dire les idées dominantes. Ainsi elles annoncent des malheurs nu mélancolique, et promettent la fortune et les honneurs au monomane ambitieux, etc. Or, ces rapports des fausses perceptions sensorielles et des préoccupations des malades sont impossibles à expliquer dans l'hypothèse que nous examinons. 11 n'y a pas de raison, pour que, dans la monomanic religieuse, ce soient plutôt des personnages religieux que des arbres ou des maisons qui apparaissent à l'halluciné. Pourquoi, en effet, les ébranlements spontanés des nerfs optiques réveilleraient-ils plutôt l'image d'un ange que celle d'une plante, par exemple?
Dès qu'on livre les hallucinations au hasard :1e ces Modifications intestines des nerfs sensoriaux , il est impossible «le comprendre les rapports de l'hallucination et des idées dominantes des malades.
Toutes ces objections me paraissent insolubles.
Le point de départ des fausses perceptions sensorielles n'esl donc pas dans les organes des sens, et, dès lors, il ne peut être que dans l'exercice intellectuel.
Dans cette dernière opinion, les faits qui se représentaient tout-à-1'heure comme autant d'objections, deviennent faciles à comprendre. Si, dans l'état de veille, l'idée du diable se présente à notre esprit, cette idée pourra réveiller d'autres idées accessoires. Ainsi, nous pourrons penser à l'odeur sulfureuse que le démon laisse après lui; nous pourrons même Supposer que le diable nous parle et nous tient tel ou tel discours. Il n'y a point alors de fausses perceptions sensorielles; mais supposez que, pendant le sommeil, l'imagination, par suite de conditions spéciales , puisse provoquer des sensations en rapport avec les idées, et l'accord des hallucinations des différents sens devient facile à comprendre; car il a pour principe l'accord des idées elles-mêmes.
Les rapports des fausses perceptions sensorielles avec les
idées dominantes des malades s'expliquent aussi d'eux-mêmes.
Le point de départ des hallucinations est donc dans l'intelligence, et on ne comprendrait pas qu'il fût ailleurs; mais si cette question est assez facile à résoudre, le mode de production des fausses perceptions des hallucinés n'en devient que plus difficile à concevoir.
io5. Comment l'imagination , aidée par certaines conditions que j'ai essayé de déterminer, parvient-elle à provoquer des sensations?
En supposant le point de départ des hallucinations dans les organes des sens, le mode de production de ce phénomène n'a rien que de très simple à comprendre, car la sensation aurait toujours lieu de dehors en dedans , et par le même mécanisme. Mais ici tout est changé, l'hallucination se produit de dedans en dehors, c'est-à-dire d'une manière tout-à-fait opposée à celle de la sensation normale. Or, comment expliquer un pareil bouleversement dans l'ordre physiologique? A cet égard, nous ne savons rien, et le mieux est sans doute d'en convenir sans chercher de vaines explications. « L'imagination, dit Burdach, ne produit les images fantastiques qu'en agissant sur les organes extérieurs des sens, mettant ces organes en harmonie avec elle-même , leur inculquant les idées. Elle n'a pas ce pouvoir pendant la veille, parce qu'alors la vie périphérique l'emporte tellement sur elle, qu'elle est obligée de se soumettre à sa puissance; mais dans le sommeil, la polarité est renversée, et comme la vie s'est retirée de la périphérie vers le centre, le reflet de l'intuition intérieure se manifeste dans l'organe sensoriel; de même on peut avoir des visions pendant la veille , lorsque l'âme s'est concentrée sur une idée et détachée du monde extérieur, comme il arrive dans l'extase (i), ou lorsqu'affublée d'une chimère elle est devenue inaccessible à la réalité, comme dans la manie, ou quand le torrent d'une vie organique désordonnée
(1) Burdach, ouvrage cité, tome V, page 210,
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du cerveau l'entraîne sans qu'il lui soit possible de se retenir à rien, comme dans le délire. Mais durant le sommeil l'imagination acquiert l'empire parce que rien ne la gène, ni les émotions des sens, ni la spontanéité de l'âme; libre de toute entrave, elle s'abandonne à son caprice (i). »
Ces explications de Burdach se réduisent, comme on voit, à ceci, que l'imagination peut agir sur les appareils sensoriels et provoquer des sensations, parce qu'elle se trouve momentanément dans des conditions nouvelles et différentes de celles de l'état de veille: or, cela ne nous apprend rien de plus que ce que nous savons déjà.
En résumé, on peut, quand les hallucinations se produisent, établir :
I. Que ce phénomène est favorisé par trois conditions qui semblent nécessaires à sa production , et qui sont :
1° L'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination : 20 La suspension des impressions externes; 3° L'excitation interne des appareils sensoriels.
II. Que les hallucinations n'ont pas leur point de départ dans les appareils sensoriels, mais bien dans l'intelligence, et qu'elles se produisent de dedans en dehors, et non de dehors en dedans comme les sensations normales.
ioG'. Définition des hallucinations psycho-sensorielles. — Arrivé à la fin de ces recherches, nous croyons pouvoir définir l'hallucination,
Une perception sensorielle indépendante de toute excitation extérieure des organes des sens, et ayant son point de départ dans l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination. — Nous ferons voir plus tard en quoi cette défi-
(t) Burdach semble ici partager une erreur que j'ai signalée plus haut quand il dit que l'hallucination se produit pendant la veille quand l'âme est concentrée par une idée. J'ai montré, en effet , que c'était à tort qu'on avait regardé l'hallucination comme le plus haut degré de la méditation , et pour ainsi dire comme le couronnement de l'idée fixe.
nition diffère de celles qui ont été jusqu'à présent données par les auteurs. Je crois devoir me borner ici à montrer -qu'elle renferme les principaux caractères de l'hallucination, telle que nous l'avons comprise.
Nous ne disons pas que le phénomène est une fausse perception , mais bien une fausse perception sensorielle , et par là nous affirmons la réalité de la sensation.
Cette perception sensorielle est indépendante de toute excitation extérieure des appareils sensoriels, ce qui la distingue des illusions des sens.
Enfin, j'ajoute qu'elle a son point de départ dans l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination, et par là je la sépare des sensations que provoquent certaines excitations internes ou externes des organes des sens, telles que les bluettes lumineuses, les bourdonnements d'oreilles, etc.
D'ailleurs, en faisant intervenir ici l'exercice intellectuel, j'admets la nature complexe des fausses perceptions des hallucinés, et les deux éléments psychiques et sensoriels qui la constituent.
La définition qui précède me paraît donc résumer les caractères essentiels de l'hallucination.
107. Mode de production des hallucinations psychiques. — Nous n'avons observé les hallucinations psychiques que pour le sens de l'ouïe, et elles ne peuvent guère, en effet, exister que pour ce sens, et rarement pour celui de la vue. Leur production est d'ailleurs favorisée par les mêmes conditions que celles qui aident au développement des fausses perceptions psycho-sensorielles, c'est-à-dire par l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination et la suppression des impressions externes. L'excitation interne des appareils sensoriaux n'est plus nécessaire, puisque le phénomène est tout-à-fait étranger à ces appareils.
Il n'y a pas non plus à rechercher le point de départ de ces fausses perceptions qui restent bornées à l'intelligence.
l'SYCMO-SENSOIUELLKS. (fj 1
Ces hallucinations se produisent identiquement comme les rêves dans lesquels nous croyons entendre parler un interlocuteur.
Le malade peut d'ailleurs, pendant la veille, éprouver des fausses perceptions de cette nature dans un état analogue à l'état de rêve, ou bien, au contraire, avoir plus ou moins conscience du phénomène, et je ne pourrais à cet éi,rard que répéter tout ce que j'ai dit des hallucinations psycho-sensorielles.
Les hallucinations psychiques supposent un trouble beaucoup moins grand que les fausses perceptions psycho-sensorielles. Aussi se produisent-elles beaucoup plus facilement; elles sont plus continues, se suspendent et reparaissent plus souvent, etc.
Les malades qui consentent à toute heure du jour à adresser des questions à leurs interlocuteurs invisibles, semblent pouvoir produire à volonté des hallucinations psychique*. On se fera une idée de ce qui se passe alors chez, les malades, en se faisant à soi-même mentalement une question, à laquelle on a l'habitude de répondre très soin eut; la réponse formulée en paroles intérieures, se fait immédiatement , et pour ainsi dire involontairement dans notre esprit/roule la différence est dans la conviction de l'halluciné, qui n'a plus conscience que cette réponse vient de lui, et qui l'attribue à un autre.
La simplicité du phénomène des hallucinations psvehiques, la facilité avec laquelle il se produit, sa persistance, peuvent rendre compte de l'extrême fréquence des fausses perceptions de l'ôuïe par rapport à celles des autres sens. Nous essaierons de démontrer plus loin que les explications différentes qu on a données à cet égard ne sont point fondées.
Les hallucinations psychiques peuvent être définies,
Des perceptions purement intellectuelles, ayant leur point de départ dans l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination, et qui sont souvent assimilées à tort par les malades aux perceptions sensorielles.