‹ Extrait des mémoires inédits de J.A. DulaureChapitre 2 sur 2 · EXTRAIT · texte numérisé non relu

EXTRAIT

Journée du 3 octobre 1793. — Rapport d'Amar. — Dutaure décrété if occiuolton. — Il parvient à te »ou9iraire à ce décret. — Hébert. -^Une exécution. — Mort des Girondint.^^ Madame Olympe de Gougei.'-^ Madame Roland.-- Faux passeport. — Projets de fuite avec Deviriti.-^ Départ de Paris pour la Suisse.

Un ami , un collègue , Pénières (de la Corrèze) désirait depuis longtemps foire avec moi ménage commun. Il venait d'éponser une jenne femme fort aimable; Tamour avait présidé à ce doux lien, rayais formé, sous les auspices de Tamitié et de la reconnaissance, un lien semblable ; les deux ménages devaient n'en iaire qu'un f cette réunion d*amis nous présageait des jours heureux. Hélas I pourquoi ont-ils été si courts ?

Nous nous occupâmes , mon ami et moi , à chercher un logement. Nous étions d'accord que nous habiterions loin du centre de Paris, que nous chercherions un séjour paisible où nous pussions, sans éire trop éloignés de nos devoirs , respirer un peu Tair pur de la campagne et reposer, par la vue de la nature, notre esprit fatigué par les troubles politiques. Enfin, après avoir cherché assez longtemps, nous arrëiflmes un appartement à

(i) Ces Mémoires ont été écrits en 1794, en Suisse , où Dulaure éUit alors réfagié. Ils sont déposés dans les mains d'un de ses amis qui nous a communiqué cet exînii du consentement de madame veuve Dulaure. ( Note dt C Éditeur de la Rmme Rétrospectwe.)

6 EXfRAIT DES MÉMOIRES INÉDITS

Chaillot , dans Tancien monastère de Sainte-Périne. Cet appartement avait été celui de Fabbesse. Un jardin bien planté était sous nos fenêtres ; outre ce jardin, un vaste enclos ombragé de plusieurs allées nous servait de promenade. Nous étions près du bois de Boulogne et d'autres endroits scditaires. Ah 1 que dans ce temps de carnage et de fureur Téloignement des hommes, la solitude, nous semblaient précieux. Le marché fut conclu et nous nous installâmes promptement dans notre champêtre demeure. Pénières et moi travaillâmes à notre commun ameublement. Le transport et Tarrangement de ma bibliothèque fut ce qu'il y eut de plus long et de plus pénible ; une pièce entière fut consacrée à cette collection, si chère pour moi et qui m*a si souvent consolé des malheurs de la vie....

Le 15 septembre , j'étais déjà installé dans ma nouvelle deneore. Le peu de temps que j'y séjournai s'écoula avec rapidité. Nous allions avec mon ami à la Convention et le chemin, quoique un peu long, était une promenade trèS'agrèable.LesGbamps- Ëlysées , le jardin des Tuileries, ne nous offraient sur la route qu'une belle avenue. Elle était , à la vérité, interrompue par la place de la Révolution, qui nous présentait ordinairement un épisode révoltant. C'est là qu'étiii journellement placée la guillotine; c'est là que tant de sang innocent a coulé, pour satisfaire à la haine, à Tambition de quelques hommes. Le spectacle affreux de ces assassinats rendus juridiques nous menait à de tristes réflexions , qu'effaçait à peine notre retour dans notre ménage et la vue de nos compagnes.

Un jour(l) que le temps doux et serein semblait nous offrir, au milieu de l'automne, une des plus belles matinées du printemps, je m'applaudissais, on me rendant à la Convention avec mon ami, du choix heureux de notre demeure , de la réunion de nos ménages , du bonheur qu*e11e nous procurait. L'air pur que je respirais influait sur mon âme et la rendait plus expansive. Je médisais heureux ; pétais loin de penser à la scène qui m'attendait.

Près d'entrer à la Convention, Pénières me quitta pour aller

(i) 3 octobre 1793.

DE DULÀURE. 7

dâBt la tribune d*aD journaliste foire une souscription ; j'arrivai sans lui dans la salle des séances. Les tribunes étaient extraor* dinairement garnies , il y régnait un air d'empressement » pré* sage de quelque sinistre événement ; plusfeurs députés s'en aperçurent et sortirent , je ne m'en aperçus pas et je restai. Bientôt un dépsté de la Montagne tint à la tribune annoncer que le rapporteur du comité de sireté générale allait faire son rapport sar les membres arrêtés depuis le 8 juin. Il apportait , disait-il , les pièces probantes du rapport, et les montrait aux tribunes povr calmer leur impatience. Quelques instants après parut le rapport te»r du eottiité de sAreté générale ; c^était Amar , député de risère, ci-^evaBt anobli (1), qui, après s'être longtemps montré ardent etiiMm des conspirateurs àe la Montagne, s'était » depuis peo ^ placé au rang de leurs compHces et était devenn k plus farieux persécwteur de ceux dont il avait , peu auparavant, partagé et défenAi onvtsrtMnent les opinions.

Ayant d'entamer son rapport, Amar demanda que l'assemblée décrécit que les portes de la salle fussent fermées et qne personne ne pût sortir, même des tribunes. Le décret fut rendu sur-le-champ , mais non pas si promptement exécuté que quel* ques députés n'aient en le temps de s'évader. J'aurais pu les imiter; mais, je l'avone, je n'eus pour moi aucun soupçon de crabite. Je craignais pour Péniéres qui, depuis quelques jours , avait été instruit que l'on ne cherchait qu'un prétexte pour le comprendre dans la proscription. Il n'était pas encore rentré dans la salle ; j'appréhendais qu'il ne vînt se jeter lui-même dans le piège et je ne pouvais sortir pour lui donner avis. Enfin mon inquiétude cessa lorsqu'après le décret rendu et la consigne donnée , Amar lut la liste des noweaux députés qui devaient être décrétés d'ac* ensation ou d'arrestation. Dans cette liste, le nom de Péniéres ne se trouvait pas ; je fus donc pleinement rassuré sur son compte. Quant è moi, j'étais dans la plus parfeite sécurité, et je n'éprouvais d'antre sentiment que Tappréhension d*être le témoin du

(i) Amar avait , peu de temps avant la rérolntion , acheté mw charga de tri •orier de Ptranee cpiî donnait la noMene. (If oie àt rtdhêur. )

cQop terrible dont une partie de la Convention allait injngtément frapper l'autre. Mon nom ne se trouvait pas non plus dans la liste qui venait d'être lue. Je n'avais jamais été compris dans aucune liste de proscription; ainsi rien ne pouvait me fidre naître l'idée d'une crainte que je n^avais pas.

Cependant quel fut mon étonnement, lorsque^ dans le cours du rapport, entre les noms de Carra, de Ducos, de Condorcet, j'entendis prononcer le mien ; je croyais m'étre trompé ; mais mon nom prononcé pour la seconde fois , puis pour la troisième avec ceux des mêmes députés journalistes, ne me laissa plus de doute. Ce fiit alors que j'aperçus toute la profondeur du précipice dans lequel j'allais être englouti. Ma femme, mon père, ma famille» mes amis, se présentaient à ma mémoire ; ils étaient Jes liens les plus chers qui m*attachaient à la vie et qui me la faisaient re« gratter. Je songeais encore que j'étais innocent et que je ne pourrais me justifier ; que je laisserais après ma mort une mémoire odieuse, que la postérité ne s'occuperait de moi que pour me confondre dans la foule des criminels de lèse-nation, des traîtres à la patrie. Je mourrai donc, me disais-je, sans pouvcnr prouver que mes accusateurs sont les plus injustes des tyrans, qans.montrer que je suis innocent de toute espèce de conspiration* Cette dernière pensée me mettait dans la plus vive agitation. Je jetais ça et là des regards sur tout ce qui m'environnait. Placé dans un lieu de la salle oti je me trouvais très en évidence; je voyais, chaque fois que mon nom était prononcé, les yeux de plusieurs personnes se fixer sur moi; quelques-unes me semblaient se réjouir de ma situation; enfin, après deux heures de lecture , ce long rapport , aussi mal rédigé que dépourvu de preuves et de raisons , s'acheva, n fut suivi du projet de décret et de la liste de tous ceux qui allaient être accusés ou arrêtés. Au milieu de la crainte qui m^agitait, je conservais un rayon d'espoir. Parmi les noms de ceux qui devaient être arrêtés dans la séance et dont le rapporteur , en commençant, avait donné la liste, mon nom ne se trouvait pas. Cela me rassurait un peu; maisi quand je venais à penser que j'étais impliqué trois fois dans le rapport, je ne pouvais me persuader qu'on y eût placé mon

DE DHUCRB. 9

iKun sans aocnne intention. Poorquoi, me disaiiie, n'aceoM» raient-ils s'ils n'avaiest pas le dessein de me ranger aa nombre des décrétés d'accosationT Placé ainsi entre la crainte et l'espArance, ou pour mieax dire entre la vie et la mort , j'éprouvais la pins vive agitation ; je ne connais pas de plus pénible aitnatioa que celle-lit. La craînie et l'espoir qui, tour à lour, se succédaient dans mon âme, loin de se modifier en se rapprodiant, se préiaient au contraire réciproquement de nouveaux df grés d'énergie. Plus j'espérais , plus l'objet de ma crainte me causait d'alarmes ; plus je craignais, plus l'objet de mon espoir me devenait cher. On ne peut exprimer convenablement cet état d'anxiété ; pour le bien sentir il fant l'avoir éprouvé... La longue liste s'épuisait , je n'avais plus que quelques secondes pour voff mon sort décidé ; elle s'acheva enfin et mon nom ne s'y iroan pas. Alors je sential'espérance se fortifier dans mon âme, nû elle n'en bannit pas tout ù hiit la crainte. La séance n'était pai finie, on pouvait m'avoir oublié et revenir sur cet oobH.

Le décret d'accusation Ait prononcé contre tous les proscrita sans discussion, sans même que la majorité opinftt. Quelques-ons de ces malheureux voulurent élever la voix, on refosa de les entendre. Je les vis ensuite tous alors , sans résîsiuwe, se parquer dans l'enceinte de la barre, comme des agneaux destinés k la boucherie.

Puis vint le décret contre les signataires de la protestation sur l'afiàire du 2 juin ; ils furent décrétés d'arrestation. Ce spectacle et l'agitation que je ressentais encore ne me permirent plus de rester à la place ofi j'étais. Je me levai pour m'enfoncer dans ' la foule qui se trouvait aux entrées du milieu de la salle. Je rencontrai un député de mes amis, qui me prit la main et me dit : Eh bien, je vous félicile, vaut n'y êtes pour rien. —La téancen'eti jHu finie, lui répondis-je; à peine avais-je dit cps mots, que du haut de la montagne partit une voix qui était celle de Billaut- Varennes. Son discours réveilla tout à coup mes alarmes et fit disparaître mon espérance, a Je vois avec surprise, dit-il, qu'un a membre de la Convention dont jl est souvent fuit mention dans a le rapport ne se trouve point sur la liste de cenx qui sont dé-

« crétés. Je in*indi(][ne de ces lâches mensonges et je les dénonce « hautement... » Cest de moi, me disais-je, qu*il veut parler, il n'en faut pas douter. Tout autre à ma place aurait en la même idée. Les dernières paroles de sa motion me tirèrent de peine, tr Ce membre , ajonta-t-il , c*est Philippe d'Orléans. Je demanda « qn*il soit décrété d'accusation. » Sa motion fut applavdie et décrétée.

Cependant cette séance était d'une lon{][aeur interminable. Tandis que j*errais dans les corridors qui restaienteneore libres, que je rentrais et sortais de la salle, on lut jusqu'à trois fois la liste de tous les décrétés d'accusation et d'arrestation. Chaque membre de la Montagne faisait de nouvelles motions poor finre décréter d'accusation son ennemi, et chaque motion était sur-^ le-champ adoptée. La liste allait toujours croissant, et cette fiid* Hlé à y foire des additions ne me laissait pas sans inquiétude* Enfin cette longue et très-pénible séance fiait. La consigne hâ levée et je sortis un des premiers des Tuileries; il était près de six heures dn soir. Je me rendis rapidement à Chaillot où on novs attendait pour dtner. a a fait chaud à la séance d'au* « jonrd*hui, dis-jeen me mettante table,mais cela s'est passé...! Je ne voulais pas en dire davantage afin de ne point inquiéter ma femme; mais à peine a vais- je fini ces mots, que voilà Pènières qui arrive tout échauffé, cr J*ai une mauvaise nouvelle i vous apprendre, mon cher Dulaure, me dit-il ; vous êtes décrété d'accusation — Vous vous trompez, lui répondis-je, j'étais à la séance; j'ai entendu prononcer mon nom trois fois dans le rapport, mais pas une seule dans la liste deç décrétés. J'ai bien entendu, car j'écoutais de toutes mes oreilles.» Pènières rassuré se jette à mon cou et nous dtnons aussi gaiement qu'à l'ordinaire.

Le lendemain , Pènières et moi reçûmes un grand nombre de visites. Plusieurs journalistes, inrjuits en erreur par une similitude de nom, avaient mis Pènières au rang des décrétés , et par inattention, me firent le même honneur. Aussi, parents et amis firent le voyage de Chaillot pour nous voir , et connaître la vérité du foit.

Parmi les journalistes qui mirent mon nom an rang des dé-

DE DDLATIRI. ii

crél^ d'accoBation se trouva Tanteur de la fenlHe do P^ Du~ eheme. Il me consacra on ariicle d'une donuine de lîgnea dont chaque mot était nne injure, et il legienninait par cette réflenion : « Poorqnoi aussi s'arisait-il de quitter lei eharmêi de la citoyenM « L^aij (1) pour s'attacher à cens de b vieille Bolaïut. »

Mes amis me cachèrent pendant quelque temps cette mreetive, pensant qu'elle poorrnit me causer du dëptaieir. Leur sèle fl cet igard me parât irréfléchi ; ils deraient bien penter que les injures de pareils hommes seraiont honorables à quelque diose de leur part avait pu honorer. Je lus donc cette tirade d'Hébert avec tonte l'indiFTérence qu'elle roériiaît. Cependant , je craignis les cons^qnences qu'elle entraînerait en répandant la fiinae nouvelle que j'étais décrété. Je crus donc, poor éviter les fnqnîétndes que cette lecture pourrait causera mes amis éloignée, devoir écrire à Hébert, et l'engager à rétracter le hit principal. Je me permis aussi, et peut-être ai-je eu tort, de répondre àson inculpaiîon sur madame Roland. Je lui racontai très-succinctement de quelle nature avaient été mes liaisons avec le ministre et avec 8on épouse. Pour eux et pour mot , j'aurais été heureux de ramener à une rétractation. On va voir quel indigne usage cet homme fit de cette partie de ma lettre.

Hébert reçut ma lettre et ne fit point de rétractation ; malgré la rau.sse(é reconnue de la nouvelle qu'il avait publiée, il refusa

de rendre hommage à la vérité Appelé en témoignage a>

tribunal révolutionnaire contre les députés décrétés le 2 juin et le 3 octobre pour prouver les prétendus crimes de Koland , et la complicité de ces députés avec ce minisrre, il cita l'article de ma lettre où je répondais au reproche d'avoir en des relations criminelles avec lui. «J'ai, dit-il, une lettre de Dulaure, qui a prouve que le ministre lui a acheté son journal , et qu'il s'en R servait pour corrompre l'esprit public. »

Ainsi Hébert poussair la mauvaise foi Jusqu'à bîre tonmer an détriment da ministre et des députés qui le fréquentaient ce

(i) C'iTiît II femme do libraire Lqay qni • imprima usa parti* de ma atiTT*S**- ( Ifolt Je Dultiart.).

qui devait servir à lenr justification. Ainsi , il avait l'impadeUce de me faire jouer publiquement le rôle odieux d'accusateur de rinfortuné Roland , tandis que mes expressions tendaient à 8SL défense. Hébert annonçait comme une découverte de sa part ce fait qui depuis long-temps avait reçu la plus grande publicité , jque jamais je n'avais caché , la souscription que le ministre avait faite à mon joumaU parce que je n'y voyais rien que de très-simple et de très-innocent. Roland, qui voyait de même, n'en avait pas fait non plus un mystère , car dans le compte qu'il rendit des fonds qui lui avaient été remis pour la formation de l'esprit public, cet article de dépense était porté tout au long, et ce compte fut imprimé^ répandu et affiché dans Paris et dans toute la France. Mon crime consistait à avoir reçu , dans l'espace de trois à quatre mois, pour deux cents livres environ de souscriptions à mon journal (1).

r Reprenons l'ordre des faits. J'allais à la Conveution, mais j'y restais peu. Il n'existait plus de liberté d'opinion , et on ne discutait plus. Les comités» entièrement composés de membres da parti dominant y proposaient tout ce qu'ils voulaient, et ils n'éprouvaient aucune difficulté à faire adopter leurs projets de décrets. Une partie de la Convention restait immobile, et ne semblait assister aux séances que pour témoigner qu'elle ne prenait aucune part aux délibérations. Un jour, me rendant à l'assemblée avec PénièreSy nous aperçûmes, en passant sur la place de la Révolution, les préparatifs d'une exécution. «Arrêtons-nous, <r me dit mon collègue ; accoutumons-nous à ce spectacle. Peut- « être aurons-nous bientôt besoin de signaler notre courage en or montant de sang-froid sur cet échafaud. Familiarisons-nous <r avec ce supplice. » Malgré ma répugnance , je m'arrêtai » et je vis la victime, qui avait l'air d'un homme bien élevé, se laisser dé-

(i) Le journal publié par Dulaure était intitulé: le Thermomètre du jour. Il parut y depuis le ix août 1791 jusqu'au aS aoilt 1793, dans le format in S**. On voit dans le compte rendu le a3 septembre 179a, par Roland ( imprimé dans Tappendice aux Mémoires de maJame Roland ), que ce minisire avait payé à Dulanre le i*** octobre a63 liv. 10 s. pour des numéros do Thermomètre ^ et une autre fois 186 liv. pour le même objet. {Note de t Éditeur,)

DE DULAURE« i3

pouiller et lier par le bourreau. J'étais trop éloigné pour jnger de soQ émotion. Il vivait encore , et bientôt il cessa d'exister : sa

tète tomba Je ne sais quel prétexte conduisait cet homme à

l'échafaud , ni quel était son nom , mais il devait être la \ictime de ses opinions. L'impression que <^ette scène de sang fit sur moi fut terrible parce qu'en la voyant j'essayais de me pénétrer des sensations que devait éprouver celui dont la tête venait de tomber. Je dis à Pénières , et je sentais fortement ce que je lui disais: «Avant de me laisser conduire à léchafaud, je ferai « pour m*en préserver tout ce qui sera humainement possible... »

Cependant, je n'étais pas sans inquiétude. Je ne pouvais expliquer comment j'avais pu être impliqué dans le rapport contre mes collègues décrétés d'accusation, sans avoir été compris dans le décret. Mes amis avaient beau, pour me rassurer, me dire quon avait voulu me faire peur sans me faire de mal, pour me donner une leçon ; cela me paraissait peu vraisemblable. Je craignais, d*un autre côté, que mes commettants ne se persuadassent que j'étais vraiment complice d'une conspiration contre l'unité et l'indivisibilité de la république. Cette pensée me tourmentait, et je ne vis dans cette occurrence d'autre parti à prendre que celui de publier mon opinion sur la république indivisible et sur le fédéralisme. Cette idée fut presque aussitôt exécutée que conçue. Je fis une brochure (1), très-médiocre sans doute, mais qui remplissait mon objet, et j'en envoyai deux cents exemplaires aux autorités de mon département. J'espérais que cet ouvrage servirait au moins à détruire les soupçons élevés contre moi; j'en éprouvais par intervalle une heureuse tranquillité, mélangée trop souvent à la pensée du danger qu'offrait ma position.

Telle était la situation de mon esprit avant le 23 octobre, ou, pour me servir de l'expression de la nouvelle ère républicaine, avant le f du mois de brumaire , jour qui ihit époque dans ma vie.

Ce jour, je fus à la séance de la Convention comme à mon ordinaire , et j'en sortis de bonne heure , parce qu'elle n'offrait

(i) Dolaure publia en effet à cette épocpie une brochure intitulée : du PédéraUsme m France^ in-8% 1793. ( Note de tiditeùr.)

l4 EXTRAIT DBS IliHOIIBS INÉDITS

pea d*mtéressaDt. Après avoir été an bureau des maiidalti tt visiter un de mes collègues de département , je pris le chemin de Chailloty et allai me promener sur les hauteurs- qui dominent ee quartier. L'air était pur et favorable aux méditations. De œ» hauteurs , je jetais de temps en temps les yeux sur Paris. YoQà, disais-je, le centre des malheurs dont les trois quarts de la France sont accablés. C'est de là que partent à diaque instant ces coups funestes qui frappent de terreur la plupart des Français , et qui portent chez ceux qu'ils atteignent le désespoir et la mort

Ces réflexions générales se tournèrent bientôt sur masituaiion particulière. Je me rappelai que, dans la distribution du jour» était le rapport d'Amar contre les députés arrêtés ou décrétés d'arrestation. Je le parcourus pour y lire les passages où mon nom se trouvait. Je crus qu'on y avait fait quelques changements qui m'étaient favorables, mais je ne tardai pas à voir que je me trompais. La publicité de ce rapport, me disais-je, va réveiller l'attention de mes ennemis sur mon compte , et si une erreur m'a écarté de la liste des proscrits , cette erreur ne peut durer longtemps.

Pendant que je méditais sur ces tristes pensées , j'approchai du lieu de mon domicile. Je dtnai avec ma femme et mes deux amis aussi gaiement qu'à l'ordinaire. Après le dîner, je dis à Pénières : «Profitons des dernières laveurs de l'automne; partons pour le bois de Boulogne.D Mon collègue se rendit à mes instances; nous partîmes , et cette circonstance me sauva la vie.

Il était environ quatre heures lorsque nous sortîmes, et notre promenade dura près de deux heures. Pénières cherchait dans le bois et dans les broussailles des gîtes de lièvres ; il projetait de venir, quand la terre sexait couverte de neige , chasser i l'affût. Après plusieurs découvertes et plusieurs projets de ce genre , nous nous entretînmes du plaisir que nous aurions à vivre dans une campagne solitaire , éloignés des hommes qui» depuis quelque temps i nous semblaient si odieux. Le simple néces* saire, le travail des mains, la solitude, voilà quels étaient les vœux que nous forinions depuis que nous étions ensemble , 6t

DE BULàURE. i5

«ont naoavelîDiis diaque fois qoe la vue d» It CMnptipis nous e& rtppdaft le souvenir... Nons nous lirrions à ces douces encans, lorsque It nuit qui avançait nous fit regagner le che* nin de Chaillot. Nous suivîmes, pour prolonger notre promenade, le long des murs de Tenclos du monastère , oit était notre de^ meure. A peine avions-noas fait quelques pas dans la grande rue de Gbaillot que je vis une femme accourir au-devant de nous ; c'était ma femme. Elle nous pousse assez brusquement pour nous feire rétrograder, et nous annonce en pleurant que deux gendarmes sont venus, un quart d'heure après notre sortie, pour se saisir de moi ; qu'un d'eux restait encore a la maison, et que l'autre était parti pour annoncer qu'ils ne m'avaient pas rencontré.

Je reçus cette nouvelle sans beaucoup d'émotion, et j'étais plus occupé du chagrin de ma femme que de mon propre malheur. Je la conjurai de retenir ses larmes et de prendre courage. Après avoir un instant délibéré avec Pénières, il fut résolu que ma femme rentrerait sur-le-champ à la maison; que si c était un décret d'arrestation qui était lancé contre moi , j'y obéirais; que si c'était un décret d'accusation, je ferais tous mes efforts pour m'y soustraire. Afin de m'en instruire, nous primes le parti d'aller chez un journaliste de notre connaissance qui nous communiquerait la séance du jour. Ces délibérations furent prises sur le gazon de Chaillot qui est à droite de la grande route. Ma fBmme me remit des assignats, je l'embrassai et l'exhortai de nouveau à ne point se laisser abattre par le chagrin. Nous la quitt&mes et nous partîmes pour aller rue Jean-Jacques Rousseau. Le résultat de nos recherches fot que j'étais décrété d'accusation. Les crieurs du Journal du Soir firent souvent retentir à méé oreilles la nouvelle du fatal décret lancé contre moi.

Voici ce qui était arrivé à mon égard : Amar, vers la fin de la séance, était venu^ au nom du comité de sûreté générale, annoncer que , par oubli, je n^avais point été compris dans la liste des députés décrétés d'accusation : «Sans doute, citoyens, dit-il, TOUS ne Toules pas que ce criminel échappe à la justice, d Ensuite, il parla de mes liaisons avec Roland, de mes calomnies

i6 EXTRAIT DES MÉMOIRES INÉDITS

contre les patriotes , et de tout cela , il tira lès conséquences qae j'étais d'un complot contre Tunité et l'indivisibilité de la république. Le décret d'accusation fut adopté sans difficulté y car on était convenu que tous les projets de décrets decegenre, contre des membres de la Convention , présentés par le comité de sftreté générale 9 seraient adoptés sans discussion. De même, il était tacitement convenu entre les dominateurs et le tribunal révolutionnaire que tous les décrétés d'accusation seraient condamnés à mort. C'est un aveu qu'un juge de ce tribunal a fait à une personne de ma connaissance 9 laquelle me l'a rapporté (1).

Le décret était à peine rendu , ou plutôt il ne l'était pas encore , que les deux gendarmes , chargés de m'arréter» s'étaient transportés dans mon ancien domicile, rue du Théâtre-Français. Si je n'avais pas changé de demeure, il est certain qu'ils m'arrêtaient parce qu'ils arrivaient à l'heure de mon dîner. De là, ils allèrent à Chaillot, et ils y arrivèrent par l'extrémité opposée à celle que j'habitais. Ils s'informèrent longtemps de mon domicile ; étant nouvel habitant du lieu, mon nom y était peu connu. Enfin , ce fut à quatre heures et demie que leur voiture s'arrêta devant la porte-cochère de la maison. Un seul gendarme se préseota à la porte de mon appartement ; l'autre était resté au bas de l'escalier. Il me demanda : ma femme et madame Pénières se troublèrent. Le gendarme chercha à les rassurer en leur disant que j'étais mandé au comité de sûreté générale pour une affaire particulière, qu'elles ne devaient avoir aucun sujet d'inquiétude , et qu'elles feraient fort bien d'indiquer où j'étais.

Après s'être assurés que j'étais absent , un des gendarmes partit pour aller rendre compte au comité du mauvais succès de cette expédition ; il laissa chez moi son camarade , qui y resta jusqu'à neuf heures du soir. Un de mes collègues , instruit de cet événement, se transporta à Chaillot pour m'avertir, mais il était trop tard. Il rencontra le premier gendarme qui sortait de chez moi, et qui lui demanda où j'étais ;,mon collègue lui répon-

(i) L*expérience a prouvé qa*aucuDe exception n*a été faite à cette tioii. Tous les députés décrétés d'accuiatioii et aoumis «u tribunal rérohitionailre ont été décapités. {Note de Dulaure,)

DE DULAURE. i^

dit qu'il Tignorait. Ma femme inqaiète, et tremblant que je n'entrasse sans être prévenu, pria instamment le concierge de la maison de faire sentinelle d'un côté de la rue, et elle se tint elle-même du côté opposé jusqu'au moment où nous la rencontrâmes.

Ainsi l'on voit que quatre choses m'ont sauvé la vie : d*abord, l'oubli de mon nom dans la liste des décrétés d'accusation, sans lequel, étant dans la salle des séances, il m'eût été impossible de n'être pas arrêté comme les autres; ensuite, mon changement deslomicile ; puis la promenade que je fis ce jour-là après mon dîner , et enfin les soins empressés , la vive sollicitude de ma femme qui prit toutes les mesures imaginables pour m'empêcher d'arriver chez moi , et qui resta plus d'une heure dans la rue pour me prévenir.

Mais, qu'allais- je devenir? quel parti allais-je prendre, et oii allais-je me cacher? Après être sorti de chez le journaliste où j'avais appris mon sort , mon premier soin fut de trouver un lieu où je pusse en sûreté passer la nuit. J'avais à Paris des parents et des amis ; je pensai d'abord à me rendre chez un d'entre eux. La maison où je voulais aller était située rue du Faubourg- Poissonnière : elle était occupée par l'un de mes parents qui portait le même nom que moi , et par Chaper qui avait été mon collaborateur au Thermomètre; je m'y rendis avec Pénières. Les personnes que j'allais trouver n'y étaient pas. Nous sortîmes, et après nous être promenés pendant trois quarts d'heure environ, nous y revînmes. Personne n'était rentré ; le domestique nous dit qu'il croyait que ses maîtres étaient au spectacle, et qu'ils ne rentreraient que sur les dix heures du soir. Après être sorti de cette maison pour la seconde fois , je pensai qu'il serait dangereux de me réfugier chez des personnes dont on connaissait les liaisons avec moi. Je pris donc aussitôt la résolution d'aller rue de la Harpe demander asile pour la nuit a un médecin nommé Géraud, qui, depuis peu, m'avait offert ses services en cas d'un pareil événement; il n avait pris d'ailleurs aucune part à la révolution, et mes liaisons avec lui n'étaient point publiques.

Nous montâmes aussitôt dans la première voiture que nous

rencontrâmes , et nous en descendîmes au pont Saint-Hichel ; Bousftmes le reste da chemin à pied. Géraud était absent ; mais, résolu de passer la nuit chez Ini , je priai Pénières de retourner à Ghailloty et de venir le lendemain m'apporter des nouvelles, n partit; je restai seul et sans lumière pour ne donner aucun indice de ma présence dans cette maison. De tristes réflexions vinrent alors m'assaillir, et durèrent jusqu'à Tarrivée de Géraud. Les journaux du soir Tavaient déjà instruit de mon malheur. Après m'avoir donné des témoignages d*iniérét , il m*a* vertit que sa maison était très suspecte parce que Roland y avait son logement; il me raconta ensuite que pendant huit jours il y avait eu des gardes à la porte qui surveillaient et fouillaient même ceux qui entraient ou sortaient , et que ce n'était que depuis la veille seulement que cette garde incommode s'était retirée. Il crut qu'il était prudent que je me couchasse tout habillé , afin de pouvoir plus facilement, en cas de visite nocturne, me réfugier dans un étage supérieur. Je fis ce qu'il exigea » et je dormis assez bien pour une semblable circonstance. Il n'était pas encore jour que nous étions sur pied. Mon ami me promit que dans la journée il travaillerait à me procurer un asile dans quelque maison des environs de Paris. En attendant , il jugea que je ne devais pas passer la journée chez lui , mais chez un autre ami , nommé Boucheseiche (1) , dont la maison n'était pas éloignée. Nous partîmes aussitôt , et nous arrivâmes chacun par une route différente à la maison indiquée , place de l'Estrapade. Après être entré Tun après l'autre et avoir pris des précautions pour que le portier ne m'aperçût pas, Géraud m'introduisit dans une pièce du rez-de-chaussée et fut parler au maître de la maison qui n était pas encore levé. Bientôt il vint à moi et me fit monter dans une chambre oii il fut résolu que je passerais la journée.

(i) n était alori maître de pension à l'Estrapade et il avait donné asUe, pendant les massacres de septembre, à Tabbé Barbe, son ancien professeur derbétorique au rollége de Chaumonr. Il fut depuis cbef de division à la préfecture de police et il est mort le 4 janvier iSsS. (Vov. sou article dans le supplément à la Biographie universelle,) ( Tiote de ^Éditeur,)

Boocheseiche^quefaYais déjà connu assez particulièrement, employa toas les moyens qu'il lui fat possible, pour rendre agréable ma nouvelle prison ; il mit dans ses procédés oe ton de franchise qui console et qui encourage. Il fit plus, et ma reconnaissance à cet égard ne s'éteindra jamais » il eut la générosité de s'exposer i des c|angers pour me sauver , de partager en quelque sorte ma mauvaise fortune pour l'améliorer.

Mon généreux h6te fit tout ce qu'il put pour adoucir mon chagrin; mais, malgré ses soins empressés, cette journée me parut bien longue. J'ignorais ce qui se passait chez moi; je craignais qu'on eût mis les scellés sur mes effets , que ma femme fût arrêtée , mon ami Pénières exposé. Mon impatience redoublait à chaque instant; je croyais au moins que sur la fin du jour je recevrais des nouvelles ; je n'en reçus point. Pénières, dans la crainte d'éire suivi , ne crut pas devoir ce jour-là aller chez Géraud qui seul avait connaissance de mon asile. Il pensa qu'il était prudent de cacher à ma femme et à mes meilleurs amis le lieu que j'habitais.

Bouchescichc me proposa un refuge plus sûr que sa maison, il s'engagea à m'y conduire lui-même. Il fut en conséquence convenu que le lendemain nous partirions à la pointe du jour. Après avoir passé une nuit assez tranquille, je me levai avant le jour; mon hôte frappa bientôt à ma porte , il me fit descendre dans sa chambre. Il me fallait une carte de citoyen, car je m'étais défait de celle de député qui en tenait lieu. On ne pouvait les obtenir qu'avec beaucoup de difficultés. Heureusement Boucheseiche en avait une en blanc de sa section , il la remplit en met*tant mon signalement et le nom de Dubreuil que je pris alors, en le choisissant parce qu'il commençait par les deux premières lettres de mon nom^ et que j'ai conservé depuis pendant mon exil.

Nous devions partir en voiture, mais, comme il ne s*en trouva pas, nous primes le parti d'aller à pied. Ce coup était hardi, car il était grand jour et nous avions tout Paris à traverser, notre rouie se dirigeant vers le faubourg Saint-Denis. Enhardi par Boucheseiche , la tête couverte d'un bonnet blanc, le corps

ao EXTRAIT D£S MÉMOIRES INÉDITS

enveloppé dans une ample redingote que Géraud m'avait pr£tée la Teille, nous nous mîmes en route, prenant soin de passer psûr les rues les plus détournées et les moins fréquentées. Arrivés sur la placeSaint-Jacques-de-la-Boucherie, nous rencontrâmes un détachement de Tarmée révolutionnaire. Mon compagnon fut effrayé de cette rencontre et me proposa de rétrograder, or Gardons-nous bien de cela , lui dis-je , ce serait nous rendre suspects ; allons toujours en avant. » Nous passâmes donc hardiment au milieu de cette troupe de militaires, qui ne fit nulle attention à nous. Enfin, toujours tourmentés par la crainte d'être aperçus par quelques personnes de notre connaissance, nous arrivâmes à la porie Saint-Denis. Là, nous montâmes dans la première voiture qui se présenta. Le cocher n'était pas prêt, il avait encore dans le cabaret voisin une chopine à boire. Ainsi, à mon grand déplaisir, nous restâmes, en attendant, juchés sur cette voiture et exposés aux regards d'une multitude de personnes ; enfin nous partons.

Nous avions un autre danger à courir. Il fallait passer devant le corps-de-garde dont la sentinelle était chargée d'arrêter toutes les voitures et de vérifier les cartes de ceux qui étaient dedans. U pouvait se faire, et cela était très-probable, que mon signalement eût été envoyé à tous les corps-de-garde des barrières... La sentinelle nous demanda si nous avions des cartes et se contenta d'une réponse affirmative, sans en attendre l'exhibition.

Enfin nous arrivâmes à Saint-Denis, lieu de notre destination, et Boucheseiche me conduisit chez un maître de pension de ses parents. Comme cet homme passait pour un grand révolutionnaire, nous convînmes en chemin que je tairais mon nom, mon état, et la nature de l'événement qui me forçait à me cacher. Nous arrangeâmes une fable par laquelle j'étais un patriote victime de quelques intrigants de ma section , qui , parce que j'avais quelquefois dénoncé leur immoralité, étaient parvenus , pour se venger, à me faire déclarer suspect, par conséquent, à me faire arrêter, et à faire mettre les scellés sur mes papiers ; on devait ajouter que je m'étais évadé pour échapper à cette per-

D£ DULAURE. ai

sécuUon. Voilà ce que nous devions en confidence déclarer au maître et à la maîtresse de la maison , en les priant de bien garder ce secret. Quant aux personnes nombreuses rjui y habitaient, il fat convenu que je leur serais présenté comme un homme qu'une application très-pénible à des travaux de cabinet et aux affaires publiques avait rendu malade et plongé dans la mélancolie ; que par ordonnance des médecins je devais changer d*air, vivre' quelque temps à la campagne, et ne me livrer à aucun travail qui demandât de Tassiduité. Les inquiétudes que j'éprouvais dans cette maison me rendirent ce double rôle facile à soutenir.

Ce fut donc le ^ octobre» sur les neuf heures du matin , que je débarquai dans cette pension. Le maître ne s'y trouva point; il était à Paris. La maltresse nous accueillit^ mon compagnon de voyage , après avoir déclaré ce dont nous étions convenus ensemble, partit et me laissa seul. Me voilà donc jeté dans un nouveau monde, portant un nouveau nom, vivant d'une ma* nière nouvelle, et obligé de jouer à la fois deux rôles différents, et surtout de me dérober autant qu'il était possible aux regards des étrangers qui affluaient dans cette maison.

La première inquiétude que j'éprouvai fut celle d'être mal accueilli par le maître de pension, qui passait , comme je l'ai dit, pour un révolutionnaire très-prononcé et qui pouvait bien ne pas voir de bon œil un homme déclaré suspect par sa section , et encore moins lui donner asile. J'attendis son retour avec impatience comme devant décider de mon sort. Il arriva enfin; Boucheseiche, qui l'avait rencontré à Paris, lui avait annoncé son nouveau pensionnaire. Il était favorablement prévenu ; il parut participer à ma peine , et me promit le plus grand secret sur la fable que je lui contai. Je lui montrai ma carte de citoyen, et le lendemain il fit enregistrer mon nouveau nom à sa municipalité.

Rassuré sur ce point , j*étais bien loin do l'être sur d'autres. L'armée révolutionnaire se trouvait alors dans les environs de Saint-Denis ; il en passait d(^ temps en temps des détachements sous ma fenêtre ; deux établissements militaires environnaient et dominaient la cour, le jardin, l'entrée d(^' la maison, qui était, pour ainsi dire , transparente , et me laissait vingt fois par jour

exposé aux regards (Tane foule de réyolationnaires dont ce quartier fourmillait sans cesse. Il passait souvent de la gendarmerie, et chaque fois que je voyais ou que j'entendais des gendarmes, je craignais qu'instruit du lieu de ma retraite par ses nombreux espions, le comité de sûreté gënéi*ale n'eût envoyé une ordonnance pour m'arréler. Ces craintes étaient plus fortes lors(|ue, pendant la nuit , j'étais réveillé par le bruit des chevaux : c'est surtout ce que j'éprouvai la première nuit que je passai dans cette maison.

Une autre inquiétude me tourmentait encore bien davantage ; c'était l'ignorance où j'étais de ce qui s'était passé chez moi , depuis que j'avais quitté ma maison ; je craignais qu'on n'eût mis les scellés sur tous mes effots ; qu'on n'eût arrêté ma femme et mon ami Péhières. Ces craintes que j'avais déjà eues dès le lendemain de mon évasion, augmentaient avec le temps. Je ne pouvais concevoir comment Géraud ayant pu voir ma femme et Pénières, et leur dire le lieu de ma retraite , Inn ou l'autre ne m'avait pas écrit ce qui se passait chez moi.

Ce cruel état d'incertitude et d'impatience dura jusqu'au quatrième jour. Enfin, ce jour-là, j'écrivis quatre lignes trèspressantes à Géraud , qui me fit réponse immédiatement en style allégorique, dont je relisais sans cesse ^ et dont j'étudiais les expressions; mais dans le vrai sens, elle ne contenait rien que de vague : il me recommandait de me tenir caché le plus que je pourrais, de montrer cle la prudence, etc. Tout cela me paraissait bien intentionné , mais fort inutile ; je savais bien ce que je devais faire à cet é{[ard. Cette conduite ne me satisfaisait point, et était plus propre à redoubler mon impatience et mes inquiétudes qu'à les calmer.

Le lendemain , j'écrivis une nouvelle lettre à Géraud, plus pressante que la première, et où mon impatience était fortement exprimée. En effet , elle était au comble , et je ne pouvais expliquer l'indifférence de ma femme et de n.on ami, si ce n'est par quelque événement sinistre. Le soir de ce jour je reçus une réponse de Géraud, toujours allégori(|ue; sous les noms de drogues et de collections de minéraux , il m'indiquait mes effets

DE DULAURE. a3

qui étaient restés entiers , et ni*apprenait ensuite qu'aucun accideitt n*était arrivé chez moi.

Cette lettre, qui cependant né contenait pas la vérité tout entière, me consola beaucoup. Il ne répondit pas à ce que je lui demandais encore de ine faire venir ina femme et mon àmi, auxquels j'avais des cboses importantes à communiquer. Je craignais que, dans le cas où Ton eût fait Tinventaire de mes papiers, on en eût soustrait plusieurs qui pouvaient servir à ma défense, notamment les pièces manuscrites qui avaient servi de base à la dénonciation que j'avais faite contre Desfleux (1). Je voulais indiquer en quel endroit de mon secrétaire étaient ces papiers. Je voulais aussi leur dire le peu de sûreté dont je jouissais dans la maison que j^liabiiais, étant à chaque instant exposé à être déeohvert. Ironies ces choses ne pouvaient se confier au papier; il fellait absolument un entretien de vive voix.

Le lendemain je reçus la visite de Boucheseiche ; il me raconta que pat prudehce Géraud n'avait pas cru devoir confier à ma femme ni k aucun de mes amis le secret de mon asile ; qu'il avait jugé, d'après ma dernière lettre, que ma tête travaillait. Il me dit ensuite qu'il s'était tenu un petit conciliabule de mes amis qui étaient restés d'avis que je devais demeurer où j*étais jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé à Paris une maison très-sûre, ce dont ils s'occupaient. Je fis sentir à Boucheseiche que mon impatience était très-fondée, puisque mes amis connaissaient le peu de sûreté du local que j^habitais ; que j'avais d'ailleurs des choses importantes â leur communiquer; enfin, que, dans une affaire qui m'intéressait si fort , à laquelle je réfléchissais sans cesse , on devait compter mon avis pour quelque chose : cr Mon 9 malheur n*a point altéré mon jugement , lui dis-je , et ma tète

(i) Dulaure avait publié, le a3 mai I7g3 , dana son journal, une aecuaatîon trèa-vWe ccmtre Desfieox, i*un des membres les plus Tioleuts de la société des Jacobins. Ce fut cet homme qui , pour s'en venger, engagea Aroar à comprendre Dulaure parmi les décrétés d'accusalion , aiii»i quMl Tatoua plus lard dans un écrit intitulé : Desfitux détenu dwu la prison de Sainte'Péhgie , à ses concis toyens. Uulaure parle ici des pièces sur lesquelles il s'était basé puur lancer son accusation contre Desfieux , qui oe tarda pas lui-même à être victime d'une réaction et mourut sur Téchafaud le 4 germinal an II (niai X794). {Note de C Éditeur.)

a4 EXTRAIT DES MÉMOIRES INÉDITS

« est encore tout entière sur mes épaules. En conséquence il K est bon que mes amis me consultent avant de prendre aa- <x cune délibération. » Je le priai donc avec instance de faire goûter mes raisons à Géraud , afin qu*il m'envoyât quelqu'un de ma maison avec qui je pusse communiquer de vive voix. Boucheseiche me promit qu'il appuierait fortement sur cet objet dont il sentait toute la nécessité. Il me remit aussi lin paquet de linge et de bardes et la somme de trois cents livres en assignats dont ma femme l'avait chargé.

Boucheseiche partit de bonne heure; je m'attendais, d'après notre conversation , à recevoir le lendemain une visite tant désirée. Ce jour je comptais les minutes , je guettais toutes les voitures qui passaient sous mes fenêtres, aucune ne vint pour moi. Mon impatience me laissait quelques intervalles de tranquillité que je remplissais en tisonnant mon feu , en fumant ma pipe, et en lisant toute la bibliothèque de mon hôte, laquelle consistait en cinq ou six volumes, dont le plus important était la traduction de Quinte-Curce par Beauzée , que je Jus tout entière avec intérêt , quoique je la connusse déjà. ^

Les journées des 28 et 29 octobre s'étant passées sans que je reçusse de visite, je pris le parti, le 29 au soir, d'aller moi-même à Paris, y chercher une communication qu'on s'obstinait à me refuser. J'attendis le moment où le jour baissait pour partir. Je m'armai d'un pislolet que mon hôte me prêta et je partis par des chemins de traverse qui , en diminuant le danger de ma route , la rendirent plus longue de moitié. La nuit me surprit bientôt. Enfin, après avoir couru plutôt que marché pondant deux heures, j'arrivai entre sept et huit heures au faubourg Poissonnière, chez Chnper. Ma visite l'etonna ; mais sa surprise cessa lorsque je lui en eus dit les motifs. Je passai la nuit chez lui. Le lendemain ma femme, avertie, vint me voir. Avec quel plaisir, avec quel attendrissement ne vis -je pas cette malheureuse compagne de mes infortunes. Le chagrin , les courses continuelles avaient altéré ses traits. Elle me fit le récit de tous les événements qui s*étaient passés depuis mon départ.

Le lendemain de mon évasion et la nuit qui la suivit, il ne se

DE DULAURE. a5

pas^a rien de remarquable chez moi. Il n*en fat pas de même dans mon ancienne demeure: soit par une suite de premiers ordres y soit que Ton pensât que je m* y étais retiré , le comité de surveillance du Théâtre-Français y fit poser une garde nombreuse pendant vingt-quatre heures, garde qui épouvanta et gêna beaucoup les locataires de la maison. Le troisième jour la section des Champs-Elysées, de la(|uelle la maison que j'habitais i Cbaillot dépendait , fit chez moi une visite nocturne : la maison fut investie, et on entra à trois heures du matin dans mon appartement, par une porte de derrière , dans Tintention de me surprendre. Les visiteurs firent une exacte perquisition dans tous les coins et recoins de rappartement» jusque dans le jardin qui était au bas ; n'ayant rien trouvé , ils allaient se retirer lorsque Yun d'eux s'avisa de demander à Pénières qui les accompagnait dans leur recherche , où étaient mes papiers. Pénières leur ouvrit alors la porte de mon cabinet ; ils y entrèrent. Un d'eux eut la bonne foi de croire et de dire qu'ils arrivaient trop tard, que les correspondances criminelks avaient été soustraites. Tant il est vrai que le mal est facile à persuader , surtout aux personnes passionnées ou irréfléchies.

Pénières et ma femme , tranquilles sur la nature de mes correspondances, ne s'étaient point occupé de chercher parmi un millier de lettres entassées dans de vastes tiroirs celles qui pourraient servir à fonder quel(]ues soupçons dangereux. Ils se bornèrent à tirer de ma bibliothè(|ue deux où trois cents volumes , quelques manuscrits relatifs à l'histoire d'Auvergne et quelques objets qu'ils crurent m'étre les plus chers, et notamment deux cartons remplis de pièces curieuses relatives aux deux partis dits des flo6e«/>terrots et des Brissotins, mais ils oublièrent de retirer une vingtaine de volumes de mes ouvrages qui pouvaient servir à ma justification. Voilà ce qui a été soustrait de mon cabinet : aucune lettre n'en a été retirée.

Les commissaires de la section , après cette visite , au lieu de mettre les scellés sur mon secrétaire et sur mes papiiTS, trouvèrent qu'il était plus court de les apposer sur les deux portes de mon cabinet ; ce qui fut exécuté sans aucune des formes ordi-

a6 EXTRAIT DES MÉMOIRES INÉDITS

naires et sans établir de gardiens des iscellés. Ils employèrent pour cela mon cachet , qu'ils trouvèrent sur mon bureau, et ils remportèrent ; une grande malle remplie de journaux les offusqua encore ; ils voulurent d*abord y mettre les scellés , mais ils sentirent que cela ne serait d'aucune utilité. Ainsi se termina cette visite nocturne, faite par des gens armés, pendant laquelle ma femme tremblante n'avait pu sortir de son lit.

Ma femme s'excusa sur ce qu'elle n'était pas venue me Ycir, en me disant que Géraud, qui seul savait mon adresse, avait refusé de la lui donner. Après être restée quelques heures auprès de moi, elle fut forcée de se retirer à Chaillot. Je vis aussi Géraud , à qui je ne pus m'empècher, en rendant justice à ses bonnes intentions, de reprocher, peut-être avec un peu trop d'humeur, les violentes inquiétudes que m'avait causées sa prudence malentendue. Il fiit convenu alors avec lui et Ghaper que j'irais dans quelque temps loger à Paris , chez une femme qui avait , de l'un et de l'autre , reçu des services , et qui avait promis de me recevoir et de me cacher. Déjà on avait remis à cette femme la somme de cent livres , afin d'acheter pour moi les meubles de première nécessité ; elle n'attendait , pour me donner refuge, que le départ d'une voisine, qui occupait une pièce qu'elle me destinait, et dans quelques jours, elle devait me rendre une réponse définitive. Voilà tout ce que je sus ce jour-là.

Le lendemain , 31 octobre , j'appris bien d'autres nouvelles. Ce jour, qui fera époque dans les annales de la France , fut un jour de crimes^ de deuil et de consternation; j'appris que mes collègues , décréiés comme moi d'accusation , étaient tous condamnés à mort ; et si j^eusse été pris , j'eusse partagé leur sort. Bientôt Pcnières, qui vint me voir, me donna des détails sur leur exécution, et si quelque chose pouvait me consoler d'une perte aussi déploraMe, c'était le courag<> héroïque qu ils montrèrent en cet instant terrible. Leurs < nnemis même les plus déclarés n'ont pu s'empêcher de leur rendre cette justice. L'un disait que plusieurs de ces victimes méritaient plutôt des couronnes civiques que la mort ; un autre, et ce propos a failli causer sa

DE DVtAURE. 27

disgrâce, disait qu'ils étaient morts en Romains. Les Français doivent se rappeler qu'en cette circonstance, ils perdirent leurs plus habites orateurs , leurs plus profonds politiques , et peutêtre leurs plus hommes de bien. (Test ainsi que, pour assouvir la vengeance infernale de quelques dominateurs , tant de lumières furent éteintes en un seul jour !...

Ce coup inattendu glaça d'effroi tous ceux qui avaient admiré les talents de ces hommes publics , et qui ne Croyaient pas à la prétendue conspiration dont on les accusait. Un morne silence régnait de toute part; le peuple, aveuglé toujours par le parti triomphant , faisait seul retentir l'air de ses acclamations , et , sans le savoir, il applaudissait au meurtre de ses meilleurs amis. Un Jour les Français, mieux éclairés , déploreront cette perte, et en maudiront les infâmes auteurs.

Ce sinistre événement rendit Chaper plus craintif; il crut que je n'étais pas en sûreté chez lui , et cette idée n'était pas sans fondement. D'autres amis, troublés par la frayeur, me donnèrent des conseils presque extravagants. Je suivis celui de ne pas passer la nuit dans la maison oà j'étais. Pénières me proposa d'aller coucher dans une petite chambre qu'occupait un ami commun sous les auspices d'une femme suisse, rue Montmartre. Leroux était juge de paix d'une section de Paris : après avoir été emprisonné par une cabale ennemie et avoir été tiré des prisons par les soins amicaux de Pénières, il avait de nouveau encouru la disgrâce de ses ennemis, qui voulurent le foire arrêter ; mais Leroux, averti à temps, s'évada. Depuis six mois il vivait caché, tantôt à la campagne, tantôt h la ville, tantôt à la cave, tantôt au grenier. Cet homme, rempli de connaissances, avait une tournure d'esprit singulière, qui lui faisait très-patiemment et même gaiement supporter la triste situation où il se trouvait

Voilà l'homme que je connaissais déjà, chez lequel je fus logé et qui me reçut sans aucune inquiétude. J'y arrivai le soir peu-* dant l'obsciirité ; la chambre, située à un premier, très-humide, n'était éclairée que par une espèce de lucarne qui donnait sur un toit voisin. Les murs offraient des lambeaux de papiers qui

a8 EXTRAIT DES MÉMOIRES INÉDITS

les tapissaient autrefois. Ce séjour n'était pas gai ^ mais YhStB rélait assez; et sa conversation vive , animée , faisait oublier ce que le local avait de désagréable. Il n y avait qu'un petit lit , il le partagea avec moi; sa Suissesse nous fit faire assez bonne chère. Je passai dans ce réduit obscur deux jours et deux nuits ; pendant cet intervalle , ma femme et quelques amis vinrent me voir. On m*apprit que le local que me destinait la femme chez laquelle je devais loger n'était pas encore disponible , parce que celle qui l'occupait ne voulait plus le quitter. Un de mes amis ayant d'ailleurs vu lui-même les lieux » jugea qu ils n'étaient pas convenables. Cette même femme lui proposa de me loger dans FUe Saint-Louis , dans une maison où étaient déjà des personnes qui se cachaient , mais qui ne voulaient point en recevoir une autre sans auparavant savoir son nom et la cause pour laquelle elle se cachait. Mon ami répondit que je ne ferais jamais cet aveu , ainsi que je n'y viendrais pas. Par circonstance , ce fut un grand bonheur pour moi de n'avoir pas accédé A ces propositions. J'ai appris depuis que la maison de l'tle Saint- Louis où l'on voulait me conduire avait été visitée, et que les personnes qui s'y cachaient, et qui étaient des prêtres non assermentés, avaient été arrêtées. J'aurais indubitablement, en vivant avec eux , éprouvé le même sort.

Je m'en tins aux propositions de ma femme ; elle avait pris le parti , avec Pénières, de quitter la maison de Chaillot , quoique nous eussions payé six mois d'avance, et que nous eussions encore près de cinq mois à en jouir.

Pénières avait déjà arrêté un logement dans une maison trèsvaste, très-retirée de la rue de la Chaise; maison dont il se troovait seul habitant. Ma femme me proposa donc d'attendre que le déménagement fût effectué, ce qui devait avoir lieu avant quinze jours ; je pourrais alors venir demeurer avec elle et avec mon ami, et, en attendant, elle pensait que je ferais bien de quitter Paris , où l'on était sans cesse menacé de visites domiciliaires. Je goûtai cet avis; et Tespoir de vivre avec ma femme et mon ami me réjouit et me fit approuver cet arrangement. J'y gagnais du côté des agréments de la vie et du coté de ma sûreté person-

DE DULAURË. ^ 29

neDe ; en attendant je devais retourner à SaÎDt-Denis , âàns la maison où j*avais déjà demearë. Je me disposai a partir 'lé^ioir du 2 novembre. L*obscuriié de la chambre où j'étais me fit croire que le jour était tout à fait tombé ; je fis mes adieux au bon Leroux, et je m*élançai dans la rue. Je m'aperçus qu'il était encore grand jour; je ne voulus pas rëtroj^rader ; je pris des rues détournées ; mais il me fallait absolument traverser le boulevard^ qui se trouvait alors couvert de monde qui se promenait. J*eus une assez vive appréhension d*étre reconnu par des personnes qui ne me voulaient pas àe bien, qui habitaient ce quartier et qui 9 si elles m'avaient vu , n'eussent pas manqué de me faire arrêter au premier corps-de-garde. Je traversai sans accident le boulevard et tout le quartier immense qui est entre le faubourg Montmartre et le faubourg Saint-Denis. Après avoir marché trois quarts d'heure, je me trouvai au bourg de La Chapelle, il était alors tout à fait nuit; arrivé là, j'aperçus un homme monté à cheval, qui allait aussi lentement que moi, et qui semblait me suivre de très-près ; je ralentis ma marche pour lui laisser prendre les devants. Alors il descendit de cheval; et, quoiqu'il y eût beaucoup de boue, il marcha à pied ; je crus que cet homme m'observait. Après avoir avancé quelques pas comme loi, je m'arrêtai tout à coup : aussitôt il s'arrêta ; mes soupçons se confirmèrent par cette dernière allure. Me rappelant qu'il était seul et que j'avais un pistolet, je pensai A m'éloigner de La Chapelle. Je m'élançai donc dans une des contre-allées de l'avenue de Saint^Denis ; l'obscurité et le chemin que je tins me firent perdre mon homme de vue, et j'arrivai sans accident au lieu de ma destmation, où mon hête m'attendait depuis deux jours.

Le surlendemain de mon arrivée, j'appris qu'Olympe de Gouges venait d'être guillotinée. J'avais connu cette femme, je connaissais son caractère et sa capacité , et je ne doutais pas que la prétendue conspiration qui la conduisait à Téchafaud , ne fût autre chose que la vengeance de Robespierre, contre lequel elle avait fait imprimer et placarder jusque dans les corridors de la convention, une affiche qui était ce qu elle avait composé de plus énergique. Olympe de Gouges était bien propre à

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faire contre ses ennemis quelques écrits vigoureux ; la colère des femmes est un Apollon qui les inspire puissamment ; mais je Fai toujours crue incapable de conspiration. £Ue était trop vive, trop emportée, et par conséquent trop peu réfléchie pour conspirer. Elle était trop inconstante, trop légère, et se faisait ttùp facilement connaître pour qu'on Teùt fait entrer dans le secret d'un complot.

11 y avait environ cinq ans que j'étais en relation avec elle. Tantôt elle me boudait pendant un an , puis je la voyais arriver chez moi plus amie que jamais , et ces brouilleries venaient souvent de quelques vérités peu galantes que je lui disais, de quelques avis très utiles que je lui donnais, et qui, si elle eût pu les suivre, lui eussent épargné sa fin tragique. Après avoir composé quatre ou cinq gros volumes de comédies qu'elle faisait toujours imprimer parce que les comédiens ne voulaient pas les jouer, elle se mit à écrire sur la politique. Je tâchai de Ten détourner, ce qui me brouilla avec elle. A propos d'un article de mon journal dans lequel elle éiait un peu critiquée, elle fit placarder contre moi une affiche dans tous les coins de Paris oii les injures n'étaient point ménagées. Gela ne lempécha pas, environ six mois après, de venir me voir et de me traiter en ami. Je reçus son accueil avec la même indifférence que ses injures. Olympe de Gouges était une espèce de folle q«i, après avoir vécu dans les plaisirs, voulait recouvrer en célébrité ce que l'Age commençait à lui faire perdre en galanterie, et attirer à son esprit des hommages que l'on ne rendait plus à ses charmes. Elle était si ambitieuse de célébriié et surtout du titre de femme de lettres^ qu'elle se ruina à faire imprimer de mauvaises pièces qui n'étaient pas plus lues par le public; que représentées par les comédiens. Je lui entendis dire : La gloire e$i ma mailre$8e; je la violerai plutôt que de ne pas oOlenir ses faveurs.

Le désir d'être célèbre fit croire à Olympe de Gouges qu'elle Fêlait réellement. Quelques décrets avantageux au peuple étaient-ils rendus, cétait elle qui en avait donné I idée, les législateurs en avaient puisé l'esprit dans ses ouvrages. Les coméiliens ne voulaient-ils pas jouer ses pièces, ou ces pièces

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jonées tQmbaienNelles^ c'était une cabale d'auteurs dramatiques qui , jaloux de ses grands talents, conspiraient contre elle. Un secrétaire 9 dans ses manuscrits, un imprimeur, dans ses ouvrages imprimés, laissaieni-ils échapper quelques fautes , c était encore une conspiration. Elle était persuadée que toute la France avait les yeux fixés sur elle. Cest celte soif inextinguible de réputation (jui l'a portée à s'attaquer à Robespierre et qui Ta conduite à Técbafaud. Elle se faisait gloire de n*étre point la fille de son père putatif, mais bien du marquis Le Franc de Pompignan. Elle racontait à ce sujet que sa mère, une des plus belles femmes de Montauban, était aimée de Tacadémicien si vilipendé par Voltaire; que ce dévot personnage, pour jouir moins scandaleusement de sa maîtresse, lui donna un mari à sa guise , à qui il fit avoir une place à une autre extrémité de la France, tandis que réponse resta à Montauban à la disposition de son amant. Ce fut de ces amours, et plus d*un an après le départ du mari , que la femme mit au jour madame de Gouges. Enfin pour terminer ce portrait déjà trop long, je dirai qu'elle n'était pas sans génie , mais qu'elle manquait absolument des connaissances qui peuvent le développer, le faire valoir. Elle n*éiait ni royaliste, ni aristocrate, ni démocrate, ou plutôt elle a été tour à tour Fun et l'autre; elle n'était rien et était tourmentée du désir d'être quelque chose. Elle parlait toujours et ne savait pas dire deux phrases de suite en bon français ; elle faisait des livres et ne savait à la lettre ni lire ni écrire. Son éducation avait été entièrement négligée; elle attribuait à sa viva-. cité naturelle, Téloignement qu'elle avait eu pour la plus conunune des instructions. Elle n'avait jamais pu apprendre à lire ; elle ne savait que signer son nom. Elle était toujours pressée; ses plus longs ouvrages ne lui coûtaient que quelques heures de travail. Sans cesse agitée, furieuse, emportée, elle battait son fils et ses domestiques ; sa société n'était guère agréable, et cependant elle croyait être et se disait sans façon une seconde Ninon. Malgré ce caractère bizarre, elle avait le cœur bon et aimait a rendre servircc. C'est sur cette femme singulière que le fieirouche Robespierre crut devoir exercer sa vengeance.

Le supplice d'Olympe de Gouges m'a consterné , non seulement parce que je la connaissais , mais parce qu*il m*a éclairé encore sur le caractère sanguinaire et atroce des hommes qui gouvernaient alors (1).

Je fis connaissance avec un ci-devant moine qui vivait et occupait bien tranquillement un appartement dans la maison de Saint-Denis où je me trouvais. Il me prêta des livres. Je lus avec intérêt le Théâtre des Grecs du père Brumoi ; je restais le plus que je pouvais dans un petit bâtiment isolé que j'habitais, lisant, fumant , tisonnant le feu , me promenant avant le jour dans le jardin et quelquefois dehors, étudiant la topographie des lieux, pour en connaître toutes les issues, tout ce qui pouvait faciliter une évasion ou me procurer un asile secret, ayant toujours des craintes et peu d'espoir, ne voyant rien de ï)on dans Tavenir et attendant avec impatience le moment où je me rendrais auprès de ma femme et de Pénières.

Après quelques jours passés dans ces angoisses, je pris le parti de rentrer dans Paris 'et fis connaître mon dessein à mes amis. Le 18 brumaire, Boucheseicbe et Leroux vinrent me prendre et nous nous rendîmes ensemble à Paris^ au milieu de bien des dangers. Arrivé dans la maison habitée par ma femme , je la visitai; elle était très convenable à notre situation. C'était un vaste hôtel composé de cours , de jardin , et de deux corps de logis. Nous en étions les seuls habitants : point de portier, point de domestiques , par conséquent point d*espions, point de délateurs. Nous nous servions nous-mêmes. On pouvait se promener au jardin sans être aperçu des voisins. Nous chercb&mes les endroits qui pourraient nous servir en cas d'accident à nous cacher ou à nous évader; nous en trouvâmes plusieurs^ mais qui ne me parurent pas assez sûrs.

(i) Marie Olympe de Gouges était née à Moutauban en 1755. La Biographie universelle dit qu'elle dut le jour à une reveudeuse à la toilette. Elle fut amcDée à Paris à Tàge de dix-huit ans , et y épousa un M. Aubry dont elle fut bientôt veuve , ou du moins dont elle n*a pris le nom sur aucun de ses ouvrôges. Le jugement du triliuoal révolutionnaire la qualifia même : Femme Aubry, se disant veuve Aubr)'. Un ouvrage d'elle intitulé : Les Trois Urnes^ ou le Salut de la Patrie, X793, in-S°, occasionna son emprisonnement et sa mort. {Note de l'Éditeur,)

1 Après avoir long-temps réfléchi, je proposai à Pénières le lirojet d*une Ciicheite dans lapp trtement que nous occupions; nous en discutâmes les inconvénients et les avantages, et il fut arrêté que nous y travaillerions nous-mêmes sans le secours de personne. Mon ami était fort adroit et bon travailleur. Nous nous mimes à Touvrage. Il s'agissait d*en1ever proprement le papier qui couvrait le mur sur lequel nous devions i)pénr9 de construire deux cloisons, une de face et l'autre en retour, de pratiquer une entrée et de placer ui e purte fa. te de telle manière qu'elle ne pût être aperçue même en y regardant de près; 0.s*agisbait ensuite de coll r sur tout l'ouvr. ge Tancien p pier que nous avions enlevé, afin de ne lasser aucune apparence de notre travail. Tout fut achevé dans l'espace de trois jours. Ge réduit pouvait facilement conteuir deux personnes; il eât été difficile, même aux yeux les p*us exercés dans lart de découvrir des cachettes, d'apereevoir celle-ci.

. J'eus une seule fois occasion de m y réfugier. Un jour nous entendîmes une voiture s'arrêter à la porte eochère, puis on frappa trois coups très violents. Nous ne recevions que trjs peu de visites, et nos amis ne s'annonçaient jamais de cette sorte ; il n'y avait que des émissaires du comité révolutionnair.e qui pussent se présenter ainsi, et ils étaient en usage de se transporter en voiture aux maisons où ils avaient des arrestations à faire. Aussitôt, je me précipite dans mon trou; pendant que je m*y arrange, ma femme va à la porte corhère pour l'ouvrir, et madame Pênièi*es est à la ft nêtre pour voir et me dire qui c'est. Bi mot elle m'apprend que l'auteur de notre frayeur était un cocher de fiacre que notre ami Leroux avait pris à son grand déplaisir. Ce cocher était ivre et avait, en route, cherché dispute à des passants et mis notre ami dans le eas d'être reconnu et arrêté, par l'af' fiuence de monde que son procédé attira autour de sa voiture. Par suite de son ivresse et de &a mauvaise huuienr, le cocher se permît de frappir magistralement à notre porte, et m.me de quereller et de dire des injures avant de se retirer, ce qui me déplut fort, parce que j*aurais dcsiié qu'aucun bruit ne partit du lieu de notre demeure.

S4 EXTRAIT DES HÉMOtaES INÉDITS

GepeBdanty ce n'était pas tout de se cacher ; les déoomrwtes que les yisiteors domiciliaires faisaient chaque jour, soit d*ar- Ijent, soit de personnes , ne me rassuraient pas. ie pensai d'abord à quitter Paris et à habiter nue campagne des environs.

La plus forte considération qui me déterminait à prendre ce parti, c'était la crainte, si je venais à être découvert, de compromctire Pén!éres , qui me donnait si généreusement, un asile que je n'avais encore pu trouver ailleurs , qui se privait des aisances les plus ordinaires pour augmenter ma sûreté piTsoonelle, ei>fin qui s'exposait lui-même pour me sauver. Non, je n'oulJierai jamais l'i.nportance du service que cet excellent collègue, sans aucune oisientaiion, m'a rendu à cette époque, le dois un dommage à son aimable épouse; elle partageait, à cet égard, tous les sentiments de son mari. Mon supplice m'eût été mille fois plus cruel , si les services que m'ont rendus ces deux amis eussent causé leur malheur.

Cette pensée me pcnéirait fortement^ et me fit prendre la résolution de partir le plus^tôi possible de France. Bieniût,un moyen de faciliter mon évasion se présenta; j'avais bien prévu que je trouvei ais des ressources à Paris.

Bonnet ( de la IJautr-Loire), l'un de mes collègues était dans la même situation que moi; décrété d*accusaifon le 3 octobre, il n'avait, depuis cttte époque, cessé, de concert avec quelques amis, de travailler à se procurer dis passeports et autres moyms propres à favoriser sa fuite. Il était parvrnu à faire venir du papier timbré du district du Puy ; il avait faîi graver le cachet d*une municipalité voisine et de la so( iété populaire du môme lieu ; il avait pu tirer l'eiiipri inte de celui de son département; il avait Ait imprimer lr Corps d'un passeport, ainsi qu'un dip!6nie de la société populaire; il ne lui manquait que des signatures, et il était fort embarrassé pour les imiter I. vint un soir, sur l'avis de Pénières, passer la nuit et le jour suivant à la maison ; il fut convenu qu'il me procurerait, par tons les moyens qu'il pourrait, le diplôme imprimé ave c le cachet de la société, le cache t de la municipalité du même lieu et celui du directoire du département dont il avait

DE DVLAlJRË. 55

pris Tempreinte ; mais il ii*avaii plus de papier timbré de son département; il en attendait incessamment^ et il me restait em^ suite i faire imprimer le corps du passc^rt smr te papier lorsqu'il serait arrivé. Je m'engageai à faire de mon miesx pour imiter les signatures dom il me donna des modèles €d- ^inaux. Je m'exerçai pendant quelques jours* et je réussis assez bien; j'arais devant moi, outre plusieurs pièces orig{* nales, un calque très-exact d*un passeport que lui avait prêté une personne récemment arrivée de son pays. Ce passepeK était revêtu de signatures, de visa sur la route, et du visa é^àt comité révolutionnaire d'une section de Paris. Je revêtis donc plusieurs passeports pour lui et pour ses amis, des signatures ^e la muni ipalité d'où ils étaient censés partis, des visa et signatilrés des directoires du département et du distria , du visa de la route à Paris, et du viia de la section.

J'attendais toujours le papier timbré , qui tardait à arriver, afin que je pusse a«ssi travailler pour moi; et, en attendant, j'essayai de contrefaire l'estampille des comités révolutionnaires de quelques sections de Paris , et surtout la griite du secrétaire de la mufiicipalitè, nommé Coloiiibeau. J'fivais à la fin découvert un procédé qui me donnait des résultau asses satisfaisants , et qui imitait asdez bien Teffei de Tempreinte à l'huile ; en un mot, je faisais des progrès dans l'ait de CMitrefisire les signiK turcs, les estampilles et les griffes. Quel sera l'homme qui esera Uàmer ma conduite et me traiter de faussaire? Je puis défiet te rigoriste le plus sé\ère de trouver mon action répréhensibie.

Voici la fable (|ue Bonnet avait arrangée |)Our lui , la quelle ]e devais aciommoder aussi pour moi. Il était supposé paNi du département de la Haute-Loire, et delà petite municipalité dont il avait fait graver L* cacliet, et être arrivé à Paris pour affaires de son commerce, et delà il «levaii voyager à Ch mbéry, pour retour* ner ensuite dans le pays doù il était parti. Il était marchand de d<nt lies et, en efFet, il avait pour mi.leécusdecette marohandise, outre une grande quantité d^^chantiMons , des lottf«'S , un Hvredecoaimerce, eic, etc. Mu i de toutes ces pièces, de son passeport, de son dipldme de jacobin et de plus d* un certificat d' im des

oonmûssaires 'envoyés par les assemblées primaires pour accepter, la constilution , il devait se rendre dans le Mont-Blanc, eii prenant la voilure publique; qui, de Paris, sort des frontières et passeen Suîs$e, pour se rendre ensuite à Carrouge. Son projet était, après avoir passé la frontière , de s'arrêter dans la première ville suisse et d'abandonner la voilure publique ; il devait se rendre de là à Genève. Je trouvais immanquable le projet de son évasion; j'aurais voulu être son compagnon de voyage; mai> il ju-jea que nous pourrions nous nuire réciproquement : 0. voulut partir seul.

Cependant je ne pensais pas de même, et je désirais ardemmeni pour moi un compagnon de voyage ; on me proposa Devérité (1), l'un de mes collègues aussi décrété d'accusation. Il sortit de .sa retraite pour venir me voir et parler de cette affaire; il passa une nuit et un jour à la maison ; pendant ce temps, il fut convenu déQnitivement que nous partirions ensemble aussitôt que nos pas eports seraient prêts. Nous arrêtâmes aussi nos conventions de manière à ne pas nous contredire dans le cas où nous serions int(.*rrogés séparément.

Devérité me parut d'une humeur très-convenable pour notre entreprise : il était gai , avait l'iinagination vive et même un peu romanes |ue ; j'ai éprouvé que celle dernière disposition de Tesprit furtiGe l'âme dans le malheur et offre de grands moyens de consolation. Celle assertion paraîtra bizarre, mais je dis ce que j*ai senti. Il faisait en outre des vers avec la plus grande facilité; il nous récita une pièce de trois cents vers qu'il avait composés dans sa retraite, sur les malheurs de la France, et surtout sur le dé.>astre de nos malheureux collègu s morts sur r^rba^aud. Cette pièce était remplie de belles images, de traits ënergt]uenient exprimés; le style était nerveux et digne du sujet. Je l'ai entendu souvent réciter, et chaque fois elle m'a

(i) D«*vérit^, né à Abbevilta !e 26 novfmbre 1746, y exerça la proies ion d*ini|»rinieiir-libraire. It fui un homuie de letlres asset distingué, et, rn 1792» on le nomma dépulé à la Cou?ealion , où il siég**a ddnt le parti modéré. Memlife du conseil des Anciens , puis juge au tribunal d'Abbeviile, il est mort le 3 1 mai <S<8. (HfoU de tÉdUeur.)

fait frémir, en me reportant aax événements terribles qu'elle décrivait.

J*avais d*abord formé le projrt de me dégniser en marchand de parapluies, et de pariir avec trois ou quatre parapluies sous mon bras; mon coUè^'ue, quoique peu disposé à voyager àpied, adopta cependant mon projet, et nous nous quitiftines récipro- ^ quement contents de nous-mêmes et de notre association itinéraire.

Cependant, j*ètais plus que jamais pressé de partir; outre la grande considération dont j*;ii déjà parlé, je no p<iuvais supporter l'idée de me voir dans un pays où chaque jour j*apprenais le supplice de quelques amis, de quelques co lègues, enfin de personnes auxquelles j*étais a taché. L'arrestaiion de Rabaut* Saint-Ëtienne, découvert à Paris , le supplice de Manui I et de M""* Roland, etc., etc., me ponétraient des sentiments les plus douloureux ; le récit de semblables tragédies venait comprimer mon cœur; en vain je sa\ais que ces malheureuses victimes avaient supporté leur suppi ce avec le i^lus ferme courage , cela ne me consolait point de leur perte ; ce courage augmentait pour elles mun estime, et par consé(|uenl mes regrets. C*est surtout M""^ Roland qui, dans ce moment terrible, a montré une force d*âme vraiment héroïque, a Je m*bonore, dit-elle à nos juges» qui n'avaient pu la convaincre d*aucun crime, de partager le sort des hommes célèbres qui m*ont précède e sur Téchafaud. »

J'attribue à cette femme courageuse une lettre anonyme que je reçus quelques jours après le 3 octobre, pendant qu*on faisait le proc^s à mes collègues décrétés d'accusation. Elle conmieu'çait par ces mots : « Tonne , brave Dulaure , tes collègues vont « être victimes de la p*us affreuse injustice; songe que le ii ibunal « qui les juge n*esi pas nommé par le peuple, eic. d Mais alors je n'avais plus de journal, je n avais plus de tonnerre en main : déjà Torage grondait sur ma propre tète, et j'allais en être frappé.

Enfin le papier timbré tant désiré arriva ; ce fut une difficulté de moins, mais il en restait ane autre : c'était d*y faire imprimer la formule de passeport; c'était tout au plus l'ouvrage de deux heures pour la composition et le tirage ; un journaliste de ma connaissance s'en était chargé ; mais il ne pouvait le faire lui-même,

et était obligé de confier le secret de cette opération à une donr zaine d'ouvriers. Le cas me parut trop risquable ; je cherchai un antre moyen. Je pensai an citoyen Langlois, imprimeur, qui, pendant prés de deux ans, ayait imprimé pour moi» à qui je Tenais df puis peu depayiTy pour solde de tuutcompte, une somme consftiérable; c'était un jenne homme qui pouvait» après que ses outricrs riaient re irés, faire lui-même la besogne. Péniëres se transporta chez lui avec un bill t de ma main ; l.an{;loîs refusa tout net et rejeta bien loin fa prO[)Osition. Je fus outré de ce refus ; ce service que je lui demandais lui aurait coûté si peu et m'aurait été si utilr I 11 fallut recourir à d*autres moyens ; heureusement que Timprimeur, que Bonnet avait déjà emp'oyé ponr imprimer les premiers passeports , voulut bien encore imprimer ceux*là. Pënières fut d'avisque, dans la formule, on laissât en blanc les noms du département, du district et de la municipalité» afin que ces furmules pussent servir à plusieurs autres personnes et s*appli<|uer à d'autres lieux; c<la était d'autant plus fa< ile, que h* timbre du papier était tout confus » et qu'on n'y lisait qu'avec beaucoup de peine le nom du département.

Ainsi muni de mon passeport» je pris toutes les mesures propres à hâter mon départ: je fis avertir Devérité» afin qu*il eût à se préparer» en lui annonçant que» quant à moi» je serais prêt dans deux jours. En effet» je disposai tout; ma femme de son côté me préparait ma pacotille » me procurait le costume qui devait servir un peu à dé^'uiser mu figure. J'avais» la coutume de porter un chapeau rond à poils, je pris un chapeau ras et à trois cornes. J*avais les cheveux ronds et le front découvert ; je me fis faire une perruque à qieue, dont les cheveux recouvraient mon front. Je fis faire un pantalon» veste et culotte» comme je nVn avais jamais porté» et comme le portaient ce qu'on appelait alors les sans-culotie^ ; je fis acheter à la friperie une ample et vieille redingote bleue qui devait couvrir le tout. J'achetai aussi desdemi-guétres» des pistolets; enfin» tout ce qui pouvait servira faire supporter un voyage long et périlleux pendant les rigueurs de l'hiver.

Il fallait avoir un plan de voyage ; c'était ce qui m'embar-

DE DUtaURE. ^ 5$

rassaii le plas.; mes amis , qui n'étaient pas plus instruits que moi à cet égard, me couseillaicnl de prendre des roules détour-' nées, d*éviier les grandes viHes. Je ne connaissais pas lés lœa^ Utés ; je fis emplette de cartes irès«détaillfes qui devaient me diriger dans la route. Ce nétait pas tout d'arriver à la frontière» il fjllait la traverser sans dangers. Ferroui (du Jura)(l), l'on de mes collègiies, qui était décrété d'arrestation , et qui venait son* yent nous voir à la faveur de la nuii, m'indiqua ^es moyens qu'il assunit être immanquables; il me conseilla de passer à Arbois, ville du Jura, de loger cbe£ un hôte de sa coniiaiSAanoe, dont il m'indiqua le nom ; puis il nie donna l'adresse d'un cu>é qui était son parent » et qui demeurait dans 1(8 mODiagries» i quatre lieues d Arbois. Iv devais prendre un guide dans cette ville pour me conduire dans ce village, appelé le PaSi)oi(T, el| étant arrivé là, je pourrais me reganler i omme hors de danger; Ferruux me donna pour ce curé uneleitreen style maçonni(|ue» qu'employaient dans ce pays l(*s membres d'une espèce d'asso-' ciation , appelés les Couêim Charbonniers. Voici à p u près la te^ neur de cet écrit : a A Tavaiitage une fois, à l'avantage deux c fois, à Tavantage trois fois, mes bons cousins , je vous adresse « le </uépier (c'est le nom de ceux qui ne sont pa^ initiés), porteur c de la présente» qui est digne de participer à nos uiy^tères; or donnez- lui pinte et pain et menez-le à la prochaine venèe; tt «( TOUS remettra le signe bien pncieux de noire reconnaissance. « Je suis votre bon Cousin Clia rbonnier de la ibrét de la Chaux;:» Le si^>ne précieux dont il est parlé dans cette lettre c tah air morceau do bois taillé d'une certaine manière, propre à faire reconnaître les Cousins Charbonniers ; on le nommait i^étAo»fi//on.

Suivant mon collègue Ferreux, le curé, son parent i à qui il m'adressait, devait, à la vue de ces pièces probantes, me fournir

(r) Ferroux éiait né àBesao^n, en 175 1. Il obtint fort jeune an emploi, dans les finances et fui élu député à la Convention. Il devint ensuite membre do conseil des Anciens. Après le 18 brumaire, il fut nommé directeur des roulributions, d^abord à Lonsle-Sauloier, puis à Bes<*n^o. Rxi'é en i S 16, d ne put revoir la France qu'en septembre i83u , et il e^t mort à Salins le la mai 1 $34*

{Note de r Éditeur.)

4o EXTRAIT DES MÉMOIRES INÉDITS

un guide sûr pour me conduire hors des frontières. Son nerea mémey qui connaissait parfoitement la localité, de vait me retidiie ce service, et me conduire par la montagne du Fraroz^ dont la cime forme le point de démarcaiion entre la France ei la Sufisse. Ainsi, suivant los assurances qu*il me donnait, si je pouvais parvenir une fois au village du Pasquier, je n avais plus de dangers à courir; je devais me regarder comme arrivé en Suisse; les villages fgxïl me restait à parcourir étant peuplés d'habitants peu surveillants, qui ne s'occupaient guère de la révolution, qui étaii'Ut d*un naturel fort doux et obligeant, et plus disposés à favoriser mon évasion qu*à la contrarier : on verra dans la suite jusqu'à quel point tous ces renseignemt>nte étaient exacts.

D'après ces assuran(*es , je (Toyais n'avoir de dangers à courir que dans la route de Paris à Arbois ou au village du Pasquier. Je redoutais surtout les environs de Paris , à douze lieues à la ronde, car la surveillance y était extrême. La plupart des lieux placés sur la route étaient garnis d'émissaires des comités révolutionnaires, qui scrutaient très-scrupuleusement tous les passants. Je résolus d'éviter le plus que je pourrais, à cette distance, les grandes routes, et, d'après les cartes que je m'étais procurées, je traçai le plan de mon itinéraire.

Ce fut alors que j'appris la nouvelle de l'arrestation d'un de nies collègues, nommmé Noël. Ce vieillard respectable, décrété d'accusation, était déjà parvenu à l'extrême frontière du côte de Montbéliard, et n'avait plus qu'une heure de chemin pour arriver en Suisse, lorsqu'il fut arrêté. Il fut aussitôt transfère à Paris , et, après avoir été condamné sans aucune preuve par le tribunal révolutionnaire , il fut exécuté. Cette nouvelle n*etait pas encourageante pour moi: elle ne me découragea cependant pas (1).

J'eus bientôt revêtu de signatures nécessaires le passeport de

Devérité et le mien , ainsi que nos diplômes de jacobins. Tout

* était prêt; la saison qui avançait et qui devait de plus en plus

(i) Noël , né à Remiremont , le 24 juin x 7^7, fut député des Vosges à la Goo- ▼enlion.II fut Tua des sept membres qui refusèrent de piendre part au jugement qui condamna Lou.s XYI. Il périt sur l'écliafoud, le S octobre ztqS.

(Note de (Éditeur.)

DE DULAURË. 4i

rendre le voyage difficile» et le pnssage des frontières impraticable » les nouvelles mesures révolutionnaires qu'on prenait chaque jour pour arrêter les émigrations ; tout me pressait de partir le plus tôt possible.

J'éiais dans ces dispositions lorsque le samedi 7 décembre» on 17 frimaire, j*appris que Devérité était in<lisposé. Il me fit dire néanmoins (|u*il serait guéri et prêt à partir le mercredi ou le jeudi suivant au plus tard. Ce retard ma fit de la peine; mais le plaisir d'avoir un compagnon de vuyage qui semblait me convenir à tant d'i^gards me le fit supporter avec patience. Pendant ce temps, je traval!ai à fabri(|uer de nouveaux passeports pour les malheuieux qui pouvaient être dans ma situation. J'aliandonn i le projet de partir en marchand de parapluies, et formai celui de voyager comme un marchand peu riche. Je fis foire mon costume en conséquence Un pantalon d'espagnolette vert bouteille très-foncé» avec le glet de même» des demi-guêtres en drap noir^^une va^te redingote bleue» rapiécée et retournée» un chapeau dét hiré » une (lernique, un gros bonnet de laine gri^e» de gros gants gris, trois chemises salk être rarnies, deux mouihtârs bleus à mouches assez communs que je lis acheter exprès ; voilà en quoi consistait mon équipage de voya;ie ; c'est ainsi que j^ devais arriver en Suisse.

Quant à mes finances , elles n'étaient pas considérables ; je partais avec onze cents livres en assignats ; nfa's je ne devais pas manquer de ressources ; on m'avait persuadé qu'une fois arrivé sur cette terre hospitalière» j* y serais accueilli avec toutes les marques de déférence et damitié. On me citait Texeinple de trois députés, qui, après avoir échappé à leur arrestation, avaient fait heureusement le voyage de Suisse , et avaient été reçus avec le plus grand empressement; on m'assurait qu'il suffisait de se dire député pour être favorablement accueilli. Je pensai, d'après tout cela» que mes collègues avaient tous les moyens de communiquer avec la France, et pourraient m'en indiquer un pour communiquer aussi, et recevoir un paquet de linge et des hardes déjà préparées , ainsi que Targent dont j'auraù besoio et des nouvelles. D'ailleurs, je crus que ia somme

que j'emportais pourrait me sufDre près d*une aioée , ei il ne me Tint pas efi idée de mlnformer de ta fierie des assignats dm rétraitger. Comme alors ils élaieni en France au pair avee Pafw* genty je crus qu'ils devaient être acceptés an même taai daii un pays ncatrey avec lequel les communications commereiriei n'étaient point intei rompues. J'avc ne que je ne fis guère de ré» flexions à cet égard ; que » tout occupé de mon Toyage^ je m trouvais trop henieux d'espérer le je pourrais le Hti^ wm succès. Je croyais an surplus que dans le cas oh je' ne pdtrntf recevoir aucun setours pécuniaire de la France » j'avala ries la'* lents (|ue je mettrais à profit en Suisse; enfin» Je ii*avaia aa^ cane inquiétude sur la manière de subsister dans ot pays. * '

Voilà l'opinion que j'avais alors ^ et qui in'étaii suggérée' ptf les rapports que l'on mouvait rendus de la favorable réeapiiai faite à mes collègues réfogiés en Suisse. Je dirai par b salia combien mon opinion était mal fondée , et combien eta rappaili . étaient infidèhs.

Le mardi 10 décmnbre , ou SO frimaire , un de met cctnèga* ^ (^venait souvent me voir et qui communiquait ortIiaaireaMal avec Devérité , vint de sa part me donner de ses neavenea. tt m'apprit qu*il ne pouvait partir encore» que sa maladia durall^ toujours, et qu'au sur|»lusy si je partais sans loi ^ Il était dé* terminé i foire le voyage seul» en chiise de poste/ ai^ee aa passeport d officier des volontaires dcT son dè|Hirtemeiit; qat cependant si je. voulais attendre emrore huit jours» il pmrral m'acoompagner. Gt tte nouvelle m'atiéra ; elle me péi^tra de la plus vive affliction» et elle me procura un des moments IH' plus pénibles que j eu>8e éprouvés depuis mon n.alhear; aiaiStr' en enviddgeant toute l'horreur de ma situation» je plis le paitt définitif de fuir seul ma patrie.

Je communiquai aussitôt celte résolution à mes amis-et à ma femme» qui l'approuvèrent en déplorant la triste extrémité oi jetais réduit.

Alors » je m'occupai entièrement des objets de ason départi je partageafavec ma femme le peu de moyens qui «ne restaient j^ je pris pour moi la somme de onze cents et qaelqvea Hvres» et

DE DVLÂURB. 4»

mi louis d*or. On m'en ofFrit vingt-cinq d'one part et une demi-doozaine del^intre. Je les refusai, dans la crainte qu'ils ne fassent un obst icle qui m'arrêterait à la frontière , et qui ferait échoYiet ma périlleuse entrt*prise.

Le soir de cette journée se passa en visites que je rfçus de phisienrs de mes amis et collcgurs , qui me portèrent des en- .fSooragemenrs et des regrets. Pénières me promit de m*:icconH pagner jusqu'à 5 ou 6 lieues ^ et de ne me quitter qu'après le dlaer. Ma femme cependant versait des larmes, et ne les retenait de temps en temps que pour ne pas me décourager. Je la eoDsolais en lui annon^nt ma future délivrance de toutes \eê alarmes dont j'étais depuis longtemps obsédé , et en lui présen-^ tant la Suisse comme um pays très-agréable , ou je ne devais manquer ni de bons accueils ni de ressources.

La nuit , je dormis peu ; à cirq heureset demie j*étais levé i Pénières et ma femme se levèrent en même ti mps que moi. Je me costumai comme il était convenu , et après avoir pris tout ce qui m*éiait nécessaire , avoir fait mes ailieux à ma femme et à madame Pénières, comme si nous ne devions plus nous revoir, je partis ; mon ami était avec mot. Il n'était pas jour, et il pleuvait; nous traversâmes le fmbourg Saint-Germain, mar-* chant à quel(]ue disiairce l'un do Taiitre, et nous arrivâmes sur le boulevard Saint-Jacques. La pluie mêlée au vent continuait toujours. C'était un mauvais préliminaire de voyage. Quoiqu'il filit plus de six heures du matin, et qu'après ceite heure-là on ne demandât plus de cartes de citoyens à ceux qui sortaient des barrières, nous redoutions encore d'être arrêtés; car quoique Pénières eût sa carte de député , et moi celle de citoyen dont Boucheseiche m'avait muni le lendemnin de mon décret, nnus pouvions néanmoins rencontrer dans les corps-de-garde quelques personnes de notre connaissance, et cela était d'autant plus possible que ceux qui étaient ordinairement envoyés pour garder les barrières de ce côté habitaient les sections de Paris où j'étais le plus connu. Nous suivîmes donc toiijours le boulevard jusqu'au dessous du faubourg Saint-Marceau ; là , nous primes la barrière de la Glacière. Nous crûmes ne subir aucune ques-

t'on; cependani une sontioelle nous arrêta pour nous dc^mander nos caries. Nous les lui montrâmes , et nous enfliftm' s un senikr qui devait nous mener .«^ur la grande roule de Choisy, lien qiAj d*aprës mes arrangements, devait être le premier par leqnd ji devais passer.

Je m'étais souvent promené de ce côté , et j'en oonnaisisf parfaitement tous les chemins ; au lieu de prendre la graiè < route (le Choisy. nous suivîmes à gauche des sentiers qoi dm conduisirent dans la plaine, au-dessous du coteau d*lvr y. Gepeadant le vent et la pluie redoublaient, et, après environ dsif heures de marche, nous arrivâmes à Choisy tout mouillés, j|t nous débarquâmes dans une auborge qui est sur le port.Gi mauvais temps m'annonçait une journée très-pénil»le ; j*béaitti si je ne devais pas en attendre â Choisy un meilleur ; je fieofli un instant à demander jusqu au Irndeinain asile à une dame àb ce lien , qui m'avait toujours reçu avec amitié ; mais je réié» chis que, dans la circonstance , ma présence ne pourrait lui étie . agréable.

Péniéres voulait , malgré la boue et le mauvais temps » in*accompagner jus(|u*a la dinée; moi je voulais qu'il me quittât. Pendant que nous discutions cette matière, une droonstancs inauendue vint changer tout le plan de mon voyage.

J'entendis dire dans Tauberge que le coched'Auxerre arrivait ; aussitôt l'idée de m'y embarquer nie vint*. Je pesai dan mon esprit les avantages' et les dangers de cette nouvelle manière de voyager ; elle me présentait deux principaux dangers: le premier était celui de rencontrer, parmi trois â quatre oesli personnes que contenait ordinairement ce coche, quelques rér volutionnaires de ma coniiai>sance, et j'en connaissais beMr coup â Paris qui se seraient fait un mérite de me Aiire arréttf sur-le-champ, et de me conduire en triomphe devant le tribunal sanguinaire qui devait prononcer mon supplice.

Le second danger était celui d'être obligé de montrer as eommis du coche un passeport visé par la municipalité de Paris, muni de la griffe de son secrétaire Colombeau. Cette formalité manquant â mon passeport , qui n'avait que le visa d'un comité

DE DULiURE. 45

révolatftmnaire d*une section de Paris, je pouvais être rejeté, ou peat-étre arrêté comme suspect, et conduit à la première municipalité, pour avoir tenté un moyen contraire aux arrêtés de la municipalité de Paris.

D*un autre côté, si je pouvais échapper à ces deux dangers, cette voiture m'ofi'rait plusieurs avantages; le plus important était celui de passer la lisière de surveillance, qui ccri ait Paris à douze lieues à la ronde, et de faire une vingtaine de lieues sans éprouver aucune inquisition, sans avoir besoin de montrer mon passeport et sans être exposé à être reconnu. J*y voyais aussi Favantage de trouver une voilure douce, qui, sans peines, sans fatigues, m'avançait d*une vingtaine de lieues dans ma route, et m'épargnait Tembarras de cher* her des chemins de traverse dans un pays qui m'était inconnu ; d'être fatigué à la fois par la boue, la pluie, la marche, l'embarras d'éviter les grandes villes,

et qui m'épargnait peut-être aussi plusieurs autres dangers que

cette marche détournée aurait pu me faire courir. Enfln, en montant dans le coche, j'éviais à mon ami Pénières (1) les fatigues de cette journée, qu'il voulait partiger avec moi. Après avuir rapidrment pesé les dangers et les avantages de ce parti, je regardai sur la rivière et j'aperçus le coche annoncé qui s'avançait. Je me décidai sur-le-champ, et me déterminai à y monter, au risque de me voir arrêté en y entrant. Nous nous dirigeâmes vers l'endroit où le coche s'arrêta; je fls mes :(dieux i mon ami, et lui dis que je si me croyais hors de danger avec les personnes du coch^ , je monterais sur le tillac et lui ferais un signe de contentement.

(x) Pénières (Jean Angngtin) , dont il e%t si honorablement question dans cette partie df» Mémoires dr Duiaure, né à Sainl-Jiii eii-aii\ Boi», arionili*s«'meiit de Tuile ( Correxe), fe 4 mai 1766, était ga de-dii corps i Tépoque de la ré%o*iitioii. 11 fut successivemeul mt-mliie de la Convention, du rooseil des Cinq-Cents, dn Tribunal , du G rps-Légisiatif et de la rliMmlire ditf des Ceiith-Jonrs. Il déploja en |>lusieurs cin onstanres bei^uroup de courage et une grande fermeté de raraotère. Eaiié en t8i6, il se réfugia aux. États-Unis , où il est mort en iSso.

{Noid de fÉditttr.)

.Kf

Leeoehe éTAitxerre en 1793. — La dUette.'^Les repr^enùmU êik peuple en mission,"^ Le curé maratisie, — Vhite des passepùrîi, — Arbois. — Le curé du Pasqnier. — Les paysans du Jura. — Dulaure pris pour un prêtre émigrant. — ta société populaire de Nozeroy, — Le diplôme de jacobin. ^Entrée en Suisse.

J'entrai dans le coche. — Je jetai un coup d'œil mpide sur let voyageurs, et je n'aperçus aucune flgure de connaissance* Personne ne me demanda mon passeport ; je fus alors tranquille. J'al;ai aussitôt faire à Pénières le sigfial convenu, puis je me reléguai dans un des coins les plus obscurs, déterminé à ne pas y £iire gr^nd bruit.

A peine y fus-je placé, que j'entendis un marinier irarversir la salle commune ot appeler à plusieurs reprises le citoyen Du* bi euîl. H ne me vint pas d'abord en idée que ce nom qui ne m'é* tait pas bien familier fût le mien, et que ce marinier pou?att s'adrcoser à moi. Quelques minute^aprèo le même cri se fit entendre;

alors je rkis à penser que ce pouvait être moi qu'on appelait. Cependant,' comme ce nom de Dubreuil était commun à plusieurs personni*8, et que je n'imaginais pas ce que le marinier pouvait ■le vouloir, je ne répondis pas.

Quelques heures après, venant à y réfléchir, je pensai que Péiiières, ayant à me communiquer quelque avis important suggéré par une circonstance fortuite, m'avait fiiit appeler, et je me Ireprutis de ne m*tiire pas présenté. Le reste de la journée se passa sans aucun événement remarquable. Le soleil m*attira le toir sur le tillac, et ses rayons séchèrent mes habits mouiJés et me récliauffèrent. Je cherchais toujours à deviner ce que Péniè* res pouvait avoir eu à me dire, lorsque le Froid de la nuit me fit penser à couvrir ma tête d'un gros bonnet de laine qui devait également garantir ma figure des frimas et des rej^ards des curieux. Je m'aperçus qu'il n'éiait pas dans ma poche. Je me rappelai que Pénières s'en était diargc ; je pensai aussitôt que notre brusque séparation avait pu lui faire oublier de roc le rendre, et que, voyant le coche prêta partir, il avait chargé un marinier de m'appeler sous le nom du citoyen Dubreu'l pour me le remettre. Cette idée dissipa mes doutes ; je montai aussitôt sur le li lac, et je m'adressai au marinier qui tenait le gouvern.iil. Celait lui qui m'avait appelé, et il avait mon bonnet; il ne me le remit pas» parce qu'il était à un poste qu'il ne pouvait quiuer pour aller chercher le sien. Il me promit de me le donner plus tard, ce qu'il fit en effet au jotir.

Ce petit événement fut à peu près le seul qu^heureusement j'eus dans le coche. Le commis ne me demanda point de passe* port, il se borna à inscrire mon nom et à recevoir le prix du voyage^ La conversation des voyageurs roula longtemfis sur les exécutions qui venaient de se faire à Paris; on parla b^ancoup de ce l( s de madame Dubarry, et du député Noël. Un particulier de son pays noiUs fit le récit de. son évasion, de son arrestatioh et de sa mort, à laquelle il semblait applaudir. Il ajouta que les paysans des fronières fai^aieni très-bonne garde , et arrêtaient chaque jour d>s fugitifs. Cette conversation, comme on le pense bien, n'étdt pas de nature à me plaire«

Après avoir passé un jour, une nuit et une maiinëe dans le coche, nous arrivâmes, le 22 frimaire (12 décembre ) ,k ooxe heures du matin, à Montereau, où nous débarquâmes. Là, je r»doutais la visite qu*on pourrait faire de mon pas8e|K>rt ; je pasiri devant le corps-de-garde; on ne me demanda rien ; la sentiaelb se contenta d*arréter quelques personnes du coche; une d*elhi m'a raconté par la suite qu*à la vue de son passeport imprioét la sentinelle y qui était un paysan, avait dit : H eH ban, il m

moulé'

Après avoir pris quelques rafraîchissements à Honteretu, ji m'associai à des voyageurs qui allaient à Sens. Nous primes ensemble une voiture qui nous conduisit très-rapidement dan cette ville; lorsque nous y fûmes arrivés, la voiture suivit n chemin qui nous fit éviter le corps-de garde , et par conséqueil l'échappai au danger qui pouvait naître de la vrnficatioo 4e mon passeport. De Sens , je partis avec trois nouT4*aux coa* pagnons de voyage et avec un mauvais cheval , mauvais coniluc* teur, mauvais chemin et mauvais temps; nous cheminâmes long» < temps pour aller à Juigny. Avant d*y arriver, nous passâmes i Villeneuve-l'Archevéque. Là , notre voilure fut arrêtée et os nous dt-manda nos passeports. Mes compagnons avaient déga fait vérifier les leurs, lorsque je remis le mien. J'avoue que jeconços quelques craintes de cette première épreuve ; je trouvai que l'on tardait beaucoup â me le rapporter et j'attendais avec une vive impatience dans la voiture. On mettait plus de temps pour mon passeport seul, qu'on n'en avait mis pour ceux de nnstroif Compagnons de voyage. Mes craintes augmentaient de ce retard, lorsque tout â coup elles se dissipèrent par rarri\ée de la sestinelle qui vint fort poliment, une chandelle à la main, me re* mettre mon passeport , et m'apprendre qu'il était bon. C'était pour moi une bonne nouvelle qui me léjouit, me fortifia et me donna de l'espoir pour la suite de mon voyage.

Il était huit heures du soir lorsque nous arrivâmes â Joigny. A Ventrée de la Ville, nos passeports furent encore demandés, visés et trouvés bons.

Nous débarquâmes à la première auberge que nous trou^

vftmes. L'hAte nous dit qu'il ne pouvait nous loger parce qu'il manquait de pain. Nous allâmes dans une siconde, dans une troisième auberge , où nous fûmes refusés pour la même cause. Enfin mes compagnons de voyage qui avaient conservé quelques livres de pain dont ils s'étaient munis dans le coche , m*ofiFrirent de les partager avec moi , et avec ce pain nous eûmes un souper et un lit. On nous conta à quel point ëtaii la rareté du pain dans le pays : quelques familles en avaient manqué pendant plusieurs jours consécutifs 9 ce qui causait un grand méconten* tement.

Dans la nuit qui avait précédé mon départ je n'avais presque point dormi ; dans celle que je passai dans le coche , je ne pus obtenir un quart d*heure de soinmril. Celle-ci répara les deux précédentes , je dormis comme si j*av.iis été heureux.

Dès six heures du matin , nous fûmes sur pied et prêts à monter en voiture , pour allerii Auxerre. Mes trois compagnons de voyage, et un quatrième qui venait également du coche, homme d*un certain âge , partirent avec moi dans la même voiture. Il y monta aussi un gf enadier blessé » qui jurait de trouver le pain aussi rare dans Tiniérieur de la France , tandis que , disaitil , à Tarmce on donnait le blé aux chevaux.

Je redoutais le passage d'Auxerre , parce que deux de mes collègues, Ichon et Maure, qui me connaissaient et qui auraient reganlé un collègue fugitif comme une proie excellente, étaient en mission dans cette ville.

11 était près de midi lorsque nous y arrivâmes ; mes trois premiers compagnons de voyage me quittèrent là. Le grenadier fat chercher son étape; je restai avec 1* homme de certain âge que nous avions pris avec nous le matin. 11 me dit : « Suivez-moi, je a connais les rues d* Auxerre , au lieu de traverser toute la ville, (K nous allons prendre de petites rues désertes qui nous raccour* a ciront le chemin , et nous serons bientôt sur le port. » C'était me >ervir suivant mon goût : je suivis donc mon conducteur ; nous traversâmes en effet une partie de la ville , sans rencontrer personne, et nous arrivâmes au pont. Nous parcourûmes à mon grand déplaisir, pendant une grande demi-heure , toutes les

5o EXTRAIT D£S MÉMOIRES INÉDITS

auberges du quartier pour trouver une voiture et un dîner. Mous ne trouvâmes ni l'un ni l'autre. La disette de pain était excessive. C'était jour de marché: peu s'en fallut qu'il ny eût une émeute; elle aurait même eu lieu sans la force armée. On nous raconta que depuis quelque temps, tous les jours de marché, il se watt^ nifi*stait une révolte que l'on avait soin d'étouffer à sa naissance. Eofio , nous trouvftmes un voilurier, qui i ua prix exorbitant promit de nous conduire à Vermanion, i six ou sept lieues d* Auxerre. Son cheval n'était pas prêt, il fut convenu qis nous l'attendrions sur le port. Pendant ce temps nous par* vînmes , non sans bien des peines , à trouver dans un miséraUe cabaret, du mauvais pain, du vin blanc et des haricots. Nout fttmes heureux de cette rencontre , sans laquelle nous anrioBi souffiTt delà faim, qui commentait déjà à nous tourmeaier. Notre dtner achevé, nous nous rendîmes sur le port, lieu de notre rendez- vous. Ce poste me déplaisait beaucoup; nout étions tout près de la sentinelle , qui à la vérité n'arrêtait que les gens à cheval et en voiture pour visiter letirs passeports, mais qui, nous voyant monter en voiture, pouvait se raviseret exiger Texhibition des nôtres, or, je vouhiis éviter le plus qu'il m'était possible cette dan{;ereuse foi*malité. De plus il pouvait à chaque instant passer des personnes de ma connaissance, même les deux collègues dont j*ai parlé. Pendant que je faisais ces réflexions, je vis de loin arriver un homme à cheval entouré de satellites , véiu comme un représentant du peuple en ttission. Cette vue m'alarma ; je dis à mon compagnon de voyage que j'avais oublié mon couteau au cabaret où nous avions diné et que j'allais le chercher. Pendant mon absence le cavalier redouté passa avec sa suite. Ce n'était point un représentant du peuple, mais un officier-général qui était à Auxerre pour la remonte des chevaux.

Je revins à mon poste. Après y être resté un quart d'heure je le trouvai trop daagiTeux pour y demeurer plus longtemps. Je dis à mon compagnon de voyage que je ne pouvais plus rester en ce lieu, qu*il y avait trop de boue, que j* avais froid a«x pieds , qu'il pouvait rester seul , pendant que j^allais visiisr. une

DE DULAURE. 5i

prometiadê pu aée sur le bord de la rÎTière et à Famm

extrémhé du port.

Il consentit à rester seal , et je fos me cacher entre les arbres de cette promenade déserte. Sans oetle précaution, j'étais îad»-* bitablemeni perdn.

Je restai, mie grande beui > , i d'après ma vive impatience me sembla aussi longue que itre, à marcher en kmg» en large , à venir sur le pont, p< voir arri\er la voîiure tant at^ lemlue. Je redoutais encore < cette espèce de promenade Ams un lieu solitaire et dans \ jour de marché où tout le monda s'agitait pour ses affaires ne p U suspecte à quelques individus^ comme il y en a partout , habiles à dénoncer et à qni il ne.£ant que la plus légère apparence de suspicion pour les déterminer à foire une bonne capture. EnGn , après bien des allées et veauffs, et après m*étre fortement impatienté, je vis arriver la voiture.

Je me voyais avec plaisir éloigné d*une ville si dangereuse pour moi etoili j*avais sans le savoir couru et évité le plus grand dan{;er : cest ce que mon compagnon de voyage m apprit quand nous fûmes en route. « Vous avez mal fait, me dit«-il froidement , de n'être pas resté sur le port ; quelques moments après m*avoir quitté , le représentant du peuple Ichon est passé piès de moi ; je Tai salué , vous l'auriez vu 1 »

Je ne témoignai rien à mon compagnon de voyage de la selisation que cette nouvelle me fit éprouver, et je m*applaudia bien fort d'avoir aussitôt quitté le pont, où j'aurais selon tome apparence été reconnu , arrêté , puis conduit à Paris , jugé , etc.

ArrivésàVermanton^nous descendîmes de voiture et uousnous rendîmes à pied , avec mon compagnon de voyage, à Avallon, on il demeurait; puis je pris le courrier qui me conduisit à Dijon, dont je redoutais beaucoup le passage. J'y arrivai la nuit et je m'empressai d'en sortir le lendemain à cinq heurts du matin.

• Cétait le 26 frimaire (16 décembre 1793 ) . Je pris la longne êf magnifique avenue du parc, parallèle à la grande rente dn côtédeSaint-Jean^o-Lo.>ne, et je rêvai aux moyens d'arriver^ Arbois et de lu au Pasquier , afin de suivre le plan de route et

Sa EXTRAIT DES MÉMOIRES INÉDITS

d'évasion que iD*avait tracé mon collègue Ferroux. J'eus l'idée de passer à Pagny où habitait un de mes amis nommé Baudot, de m'y reposer un jour, et de tâcher d'obtenir de lui un guide qui pût par des chemins de traverse et sans aller à Dôle ou à Saint-Jean de Losne me conduire à Arbois. Je trouvai ce parti très-salutaire et très-expédient. Il devait me débarrasser de beaucoup de craintes et de dangers. Mais je redoutais aussi de déplaire à Baudot ; je craignis que ma visite ne lui causAt de Tinquiétude et ne compromit sa tranqui liié, car telle était la rigueur de mon sort, que j'étais également repoussé de toutes parts; la présence de mes ennemis pouvait m'étre aussi fatale , que la mienne à mes amis.

Après avoir longtemps balancé les avantages et les dangers de cette visite, je me conflai en la générosité de Baudot et je me déterminai à Taller voir. Le village qu'il habitait était à sept lieues de Dijon ;j'éiais sur la route. Les cartes que j'avais portées avec moi ne m'avaient encore été d'aucun usage, parce que, prenant le coche, j'avais suivi une route toute diftérente de celle que je m'étais proposé de prendre. Une de ces cartes contenait la route oili je me trouvais, et m'offrait tous les hameaux, les bois et les sentiers qui s'y reni^ontraient. Je la consultais souvent, et me félicit'ûs de ce qu'elle pouvait suppléer aux questions qu'il m'eàt fiillu faire aux passants pour apprendre le chemin que j'avais à tenir. De pareilles questions étaient dangereuses dans la circonstance ; elles annonçaient celui qui les faisait comme étranger, et par conséquent éveillaient le soupçon contre lui.

Cette carte, que j avais tant de plaisir à consulter, et dont J'avais d'autant plus besoin alors que, pour arriver chez Baudot, il me fallait suivre des routes de traverse ; cette cane, diaje^ je ne pus en jouir que quelques heures : avant d'arriver au premier village situé à trois lieue» de Dijon, où je comptais me reposer et me rafraîchir, elle s'échappa de ma poche, et quoique je fusse revenu sur mes pas pour la retrouver, elle fut perdue pour moi. La pluie vint bientôt me surprendre et ne me quitta guère de tout le reste de la journée. Je m'arrctai deux fois pour me reposer; enfin, après avoir marché longtem|)8 dans^des chemioi très-

faogeax , je me trouvai vers le soir dans un village qui n'était pas éloigné de celui où je devais me rendre, je Tapercevais même à une demi-lieue de dislance; mais j'avais, pour y aborder , à franchir la Saône, qui était alors grossie par les pluies abondantes tombées dans ce pays. On m'indiqua le chemin d*une barque qui pouvait me faire traverser cette rivière. Gomme je passais par un village pour m*y rendre, je fas arrêté par deux paysans qui me demandèrent d*un ton impérieux où j'allais. Jeleurrf pondis que j'allais à Pagny. a Vous n'êtes pas dans le chemin, me dit l'un d'eux ; avez-voiis un passeport? — Oui, répliquai -je, mais je ne le montre qu'aux autorités constituées, et non pas au premier venu. Êtes-vous officier municipal? — Oui, je le suis, dit l'un d*eux. -» Ala bonne heure, voilà mon passeport, d

Ils le lurent , le trouvèrent bon, et me dirent qu'ils m'avaient pris pour un prêtre réfractaire et qu'il y en avait beaucoup qui émigraient et qui suivaient des chemins de traverse. On verra dans la suite que la plupart de ceux qui m'ont arrêté ont eu de moi la même opinion. Je ne sais si c'est à la couleur sombre de mes habits ou à la gravité de ma figure que je dois attribuer cette erreur ; mais elle a été générale, non seulement en France, mais encore en Suisse.

Le municipal villageois, après avoir témoigné son contentement sur la validité de mon passeport, me fit abandonner ma route pour m'en indiquer une plus courte. Il me conseilla de traverser un vaste pâturage qui avait un gros quart de lieue de largeur, m' ajoutant qu'en face d'un certain buisson qu'il me montrait et que je ne voyais pas, je trouverais sans foute un batelier qui me passerait

Je trouvai en effet ce bateau, et il était tout à fait nuit lorsque j'en sortis; j'avais enc »re dix minutes de chemin pour remonter à Pagny. Enfin j'y arrivai. Je me rendis dans la maison occupée par Baudot. Cétait celle d'un oncle de sa femme.

En entrant, je demandai mon ami : il était sorti. Je vis le mattre de la maison et sa femme, qui , apprenant que j'étais l'ami de leur neveu, me firent bon accueil. Je ne m'étais pas encore nommé, et je ne voulais rien faire à cet égard sans consulter

Baudot. Il arriva pendant que j*dtais occupé à ma très-urgente loileite. Je rembrassai avec plaisir. 11 parut n*étre occupé que de mon malheur; j'avoue que sa réception me fit éprouver une vive satisfaction; j'oubliai aussitôt ma triste situation. Le calme, Il joie, le bonheur» Tespoir mèiney entrèrent dans mon àme sous les auspices de l'amiiié. fiandot ne put s*empécher de faire partager son émotion à son épouse, a Saiv4u quel est C4*t ami? Iw dilil; c*est le malheureux Dulaure. » Â ces mois» cette dame me serre dans ses bras et témoigne combien Juî est cher «n am de son époux, et Mirtout un ami malheureux.

Le maître de la muison ignorait encore mon nom ; lorsqn'oi Ait i table « Bnudot ne crut pas plus longtemps devoir lui en faire un mystère. « Vous avez devant vous, lui dit-il, un repréientaot du peaple* C'est le citoy< n Dulaure. — Je m'en étais 4oolé , die l'oncle, a Le mattre de la maison voulut me régaler de son meilleiirvin; et en effet jamais je n'ai bu d'aussi excellent bourgogne. Le sommeil était aussi un de mes grands besoins , j'étais accablé de fatigue, et je n avais pas dormi la nuit préeèdeme.

La journée du lendemain était belle, le ciel serein, Fair doux; nous la passâmes à table et à la promenade. Madame Baudot s'oeeapait de mm avec intérêt et me prodiguait les soins aflectneux d'une tendre mère.

Je fis à ces bons amis le récit des événements qui me forçaient de fuir ma patrie^ des dangers que j'avais courus, des moyens que j'avais pris pour favoriser mon évasion. Baudot vit avec surprise le passeport et les autres pièi es dont j'étais muni. Il admira les ingénieuses inventions de la nécessité. 11 me raconta que dans son village il vivait assez tranquille, mais qu'il le serait davantage si le curé, patriote exagéré, n'avait pas aigri et exalté l'esprit révolutionnaire de quelques habitants. U ajouta que ce curé avait projeté de renverser la croix qui était devant l'église, pour y placer le buste de Marat. Ce fut dans cette maison que j'appris, en lisant les journaux , l'arrestation d'un de mes collé- ^Mf, Velady,4ui s'était caché du côté de Saboe^^ dMs «ne forêt. Cette nouvdle n'était pas encourageante ; U fat eoMena

que BaudoC me procurerait un guide qui me conduirait par les chemins de traverse jusqu'à Arbois, situé à douze K eues de Pagny .

Le surlendemain de mon arrivée dans cette maison hospitalière, je fis mes adieux à tous ces bons amis, et à si& heures du matin , je sortis du Tillage.

Je suivis mon guide à travers leschamps^Ies bois et les terres, n connaissait bien la route d'Arbois etTavait faite souvent. Le chemin était mauvais, surtout dans les villages que nous truversftmes. A peine pouvions^aous tirer nos pieds de la boue profonde oili nous étions obl'géi de les plonger; malgré cela cette route m'était agréable parce qu*eHe était plus courte et moins dangereuse. Nous traversâmes les villag' s de Saint-Aubin et de Chaussin. Nous déjeunâmes dans ce dcrnicT lieu , après avoir marché très-rapidement et très-pénibbineiit. De Chaussin, nous arrivâmes à Champ<livers, village situé sur la rive droite du Doubs. Là, nous passâmes cette rivière qui était débordée. Chaque fois que je traversais un torrent ou une rivière, je me félicitais en disant ; t Bon, voilà encore une barrière que je mets entre mes ennemis et moi. D Mais j'avais des ennemis au-delà comme en-deçà de la barrière et le fer mortel semblait toujours suspendu sur ma tète et me su'vre le long de ma rotite.

Nous fûmes dîner à Rahon, petit bourg oili nous ne trouvâmes presque rien à manger. Partis de là, nous abandonnâmes bientôt les chemins de traverse pour prendre la grande route qui nous conduisit, vers la nuit, à un petit village nommé la Ferté-Montigny. Nous avions fait dix heues ce jour-là ; nous étions fatigués et il était nuit. Il nous restait encore deux fortes lieues pour nous rendre à Arbuis; il fallait donc coucher dans ce village. Nous cherchâmes la meilleure auberge, nous crûmes l'avoir trouvée et nous entrâmes dans un cabaret couvert de chaume. Nous ne pAmes obtenir pour notre souper qu'un mauvais morceau de lard rance dont je ne mangeai point, du fromage, du mauvais pain bis et du mauvais vin blanc. Ce triste souper fut placé au bout d'une longue table dont le reste était occupé par plusieurs buveurs du nombre desquels était une sorte d'huissier de village, grand parleur, qui crut devoir

m'apprendre qu'il était surveillant ou membre du comité de surveillance de la municipalité. En conséquence, il me questionna sur mon voyage; je répondis à ses questions, ainsi que je l'avais fait accroire à mon guide, que je venais pour acheter du vachelin; c*est le nom qu'on donne dans ce pays au fromage qui se fait dans le Jura, et qu'on appelle en France fromage de Gruyère. Il me répondit que c*éiait trop tard; que dans ce mo* ment tous les fromages éiaient vendus; qu'on ue trouvait p'us que ceux de l'arrière-saison, qui étaient d'une qualité très-inférieure : qu'au surplus, je n'avais pas besoin de courir dans les montagnes pour faire et tte emplette^ que f en trouverais dans les environs, A toutes ces questions , je répondis que le fromage ayant manqué dans mon pays à cause de la grande sécheresse, je venais pour la première fois, forcé par la circonstance, essayer ce genre de commerce^eten charger plusieurs voitures; que l'on m'avait indiqué le village du Pasquier et les environs, comme des endroits où je pourrais en trouver du bon. A Tappui de toutes ces raisons,je montrai mon passeporiau babillard surveillant. L'hôte, témoin de cette conversation, prétendit qu'il n'avait pas le droit de le voir; que c'était à lui-même à l'examiner, puinqu'il était officier municipal. Il s'éleva, à cette occasion, une discussion assez vive entre ces deux individus. Après avoir vu mon passeport, il me dit que mon questionneur était un mauvais sujet qui faisait Tentendu et qui n'éiait qu'un sot qui avait mangé son bien en procès, et que, n'ayant plus rien, il cherchait à manger celui des autres de la même façon. Mon surveillant, n'ayant plus rien à faire, ne termina pas là son discours ; me prenant sans doute pour un prêtre réfr.iciaire qui émi<jrait, il me fit Thistoire de plusieurs ecelésiastiques arrêtés au moment où ils allaient passer la frontière. Il me vanta la vigilence des montagnards de l'extrême frontière, qui faisaient sans cesse des patrouilles sur leur territoire pour arrêter les étrangers. J'étais fatigué d'entendre le discours du surveillant , je demandai un lit. Sur la paille humide qui m'en servit , je songeai de nouveau à tous les dangers de ma situation ; en ce moment j'eus l'horrible pensée, démettre volontairement un terme à ma triste existence;

I temps affreux cpi'il faisait venait encore augmenter la doulur à laquelle mon âme étaik en proie.

Je hâtai le plus qu'il me fut posible la fin d'une nuit aussi ptée. Un voiturier que j'avais arrêté la veille, et qui devait nous induire, mon guide et moi, jusqu'à ArLois et pariir à qu itre Bures du matin, vint nous annoncer sur les cinq heures que la ioie était trop forte pour partir, qu'il fallait attendre, qu'elle «serait peut être au jour. Je me levai cependant. La pluie diioua, et nous partîmes mentes par c6té sur une charrette à ■atre roues allant très-lentement.

II était près de dix heures lorsque nous arrivâmes à Arbois , 29 frimaire (19 décembre) ; je traversai la ville sans éprouver

icun obstacle, et je me rendis à l'auberge que Ferreux m'avait diquée ; puis je me séparai de mon guide.

Lorsque je pus parler en particulier au maître de cette au- )rge, je lui dis que mon dessein était d'aller acheter du froage de Vachelin ; qu'en passant à Paris, j'avais soupe avec un ^puté du Jura qui m'avait conseillé, si je passais à Arbois, aller loger chez lui; qu'il m'avait aussi donné une lettre pour >n parent , curé du Pasquier , auquel il m'avait adressé pour l'il me facilitât les moyens de trouver la marchandise dont ivais besoin. Au nom de Ferroux , mon hôte parut prendre lelque intérêt à moi ; je lui demandai un guide pour me conlire par le plus court chemin au Pasquier; il m'en procura 1, et ne pouvant converser plus longtemps avec moi , il m*en- >ya sa femme , qui parla avec beaucoup de sensibilité et de ison de Ferroux et des autres députés du même département, lui donnai quelques paroles consolantes sur leur sort; je lui ipportai même le propos que Danton avait tenu, quelques urs avant mon départ, à un ami de Ferroux, sur les députés létat d'arrestation : «Et ne voient-ils pas, disait-il, que ce que nous faisons maintenant leur cheville la tête sur les épaules? A

Mon hôtesse me proposa alors d'aller voir la femme de Lau- Dçot, député du Jura, qui demeurait dans la ville , et dont le tri était en état d'arrestation. J'aurais été bien aise de faire

cette visite; mais je fis ob>erver a mon hôtesse que, dans les àt constances, cette démarche faite par moi» nouvellement anM de Paris» oous rendrait tous les deux également saspecti d pourrait nous être funeste. Elle se rendit à mon avis^ et ■*< Alt plus question.

D*Arbois au Pasqnier» il y a quatre fortes lieues de gne ; mon nouveau guide me promettait de me les lûre par des chemins de traverse et les plus courts, il do fat iriji qu*à une heure après midi » et, quoique la pluie fût forte, aal partîmes. Après avoir marché nne demi-heure dans la phÉà nous commençâmes à gravir, par des sentiers d*aoe eitrèà raideur, les premières montagnes du Jura. Mon guide était fH en habit d été au milieu de Thiver; il voulait revenir le mijii soîrà Arbois» et marchait» en conséquence» avec une vilM que moi, chargé d*habits» fatigué par une longue roate» jèi pouvais longtemps suivre. Je le perdais à cliaque instant devaij j'étais obligé de lui recommander un peu moins d*agilité. Aprii mille peines» nous arrivâmes dans un village appelé Ghamp-é- Villers ; nous nous y reposâmes dans une auberge. D nous restai encore une forte lieue avant d'arriver au village da Pasqaisi Le jour baissait ; nous hâtâmes notre marche ; mon guidé m rac^mta que Taubergiste chez lequel nous nous étions arrêtés 11 avait demandé qui j'étais ; qu'il m'avail pris pour un prêtre fi émigraity et que» quoique officier municipal» il n*avait pas M me demander mon passeport.

Cette circonstance, ainsi que le mauvais temps et les faiigaa du chemin» m*occupaient bien moins que l'entrevae que j'allai avoir avec le curé du Pasquier. En effet» c'était là qup mon soi allait se dédder; c'était là que le seul projet d'évasion que j'avll formé allait réussir ou échouer. Dans cette soirée» je devais m sauver ou être plongé dans l'embarras le plus alarmant.

Il était tout à fait nuit lorsque nous arrivâmes au village d Pasquier ; mon guide me conduisit à la porte du curé. Je sonnai on m'ouvrit ; je demandai à parler au maître de la maison. 1 personne à laquelle je m'adressai faisait quelque difficulté poi m'introduire ; je tâchai de dissiper ses crain*''* par des paroi

A DE DCLAUBE. $9

nsnrântee ; je fus introdoit. Je d^aut en disau an caré qas jB hû ^is adressé par aa de set p irenU, qni m'avait raniiB nue ]gun de reitHomandation. Je loi donnai aaisilAi la teUre myt-' éfÊB de Ferrous ; il en reconnut le seing ainsi que l'écriture, •■donna qu'on m'apporlAt <tea M>nliers et qu'on fit séi-her ma icfngole toute mouillée. Il entrait dans mon plan d'évasion de m Faire connaître à ce curé; je lui dii mon nom , la fooitîon tfae j'occupuis et l'événf ment qni me foi\'ait i fuir. Un euté- ■iaiiiiqoe. parent du curé, était lénioin de mon récit. Letnré, BKilgré l'invitation qni lui éuit faite de me procurer un guide idr, restait interdit de Burpriae et peut-être d'effroi. Son parent, plus délié, »-mliIa s'occuper de moi arec quelque intérit , £1 qu'il sungirait aux moyens de me tirer d'afhire. H m'arona qa'au piemiiT abord il m'aviùt piis pour un prêtre émigré qni nnirait puur quelque affaire d'iniéréi, et qni venait demander rhoBpitalité, comme cela était arrivé qnelquelois. Il me ques* tionni sur les affaires du temps et sur l'arresuiion des députi^ du Jura, surtout sur Ferroui. Je répondis d'une manière satisfaisante. Le curé ne se mêla à la conversation que poui' blAmer son pnrcni Ferrous ; i\ dit aussi son avis sur l'arrestitioii , la condamnation et la mort des vint>t-d<-ux députes de la Gironde, et cet avia était remai-quab le en ce qu'il oFTruii celui de la classe la plus nomlireuse et la moins éclairée du peuple. Il fall-iit bien, diiail-il, qu'il» fiittent coupablet, puuquili ont été cvndamnét. Ce trait seul suffit pour fiiire juger de quelle sagacité d esprit le curé du Pa$quïer étiiil pourvu.

iti vig bientôt le neveu, qui, suivant le rapport de mon collé~ gue Ferroux, devait lui-même s'empresser de me conduire à la frumièie. Il me salua d'une manière assez niaise, et, pour m'6ter tout espoir en son secours, le curé m'upprit que le lendemain ce neveu devait aller à la campagne.

Tout cp que j'avais vu et entendu jusqu'alors me prouva que je nt! devais plus compter sur le plan d'évasion que m'avait tracé mon collègue ; que mes hôtes n'étaient guère disposés à entrer ponr quelque chose dans mon entreprise; enfin, que le seul moyen d'évasion qu'on m'avait donné , sur lequel reposait tout

6o EXTRAIT DES MÉMOIRES INÉDITS

mon espoir, qui avait fait tout le long de ma route Tobjetài mes combinaisons , éiait manqué. Je ne connaissais que cens seule porte , pour entrer en Suisse , et me sauver do daroift supplice, et elle m*était fermée. Cette pensée devait être iltii> rante pour moi ; elle le fut moins par le soin que prit Ytcdk> siastique, parent du curé , de me donner quelque espénuM||^ Après m'avoir déclaré qu'il ne connaii^sait aucun guide qui|lt me faire passer la frontière, il me conseilla d'aller à Fiaros,Mt' feignant, comme je Tavais déjà fait , de vouloir acheter de^fvir mages. Ce village, ainsi que me l'avait appris Ferroox, est H bas d'une montagne , dont la cime sert de point de démarcotNi ] enire la France et la Suisse. « Quand vous serez arrivé li» M | dii-il , vous vous informerez s'il n'y a pas quelqu'un qui ait di{ . la poudre à vendre. A coup sûr il se présentera quelqu'un La poudre à tirer est dans ce pays un objet de contrebandei L*homme qui vous offrira de vous en vendre, ou de vous CA aller chercher , sera nécessairement un contrebandier. Vooi pourrez lui confier votre projet. Je ne doute pas que pour ui billet de cinquante livres il ne vous conduise jusqu'au premier village suisse. Je vous regarde déjà comme hors de la frontière. D Cela convenu , le curé crut éire quitte envers Ferroux et envers moi du service que nous attendions de lui. D parut très satisfait de la déiouvt rte de son parent ; moi je os l'étais guère: l'exécution du plan qu'il venait de me tracerais parut très dangereuse ; il me semblait très imprudent de dédarer à un inconnu mon projet d'évasion. Je pouvais être surjschamp dénoncé et arrêté. Pendant le souper, le curé ne manqni pas de me signifier indirectement qu'il fallût que je quittasse si maison le lendemain matin. Dans le plan de voyage qu'il traçait, il me dit formellement : a Vom partirez demain nuain , vous ptf- « serez par tel et tel village , et de là , vous irez coucher i « Fraroz , à quatre ou cinq lieues, etc. » Je compris bien que ma présence le gênait extrêmement, et je me promis de partir le lendemain à la pointe du jour.

J'étais très fatigué , car j'avais voyagé à pied et péniUement

DE DUliAURE. 61

dant deux joars ; je coachai dans an bon lit , et <lonni8 prodément jusqu'à quatre heures du matin. Lorsque je vis poindre le jour» je ne pus rester au lit. Je billai , et je rencontrai bientôt le prêtre parent du curé » qui t déjà levé. Il m'assura de nouveau que le moyen qu'il m*aindiqué était d'un succès certain. Il ajouta que je ferais de prendre un guide pour me conduire du Pasquier au âge appelé Saint-Germain, à une heure de chemin ; que là demanderais un certain particulier, dont il m'écrivit le nom , était homme à me conduire lui-même à la frontière par la ntogne du Fraroz. Il ouvrit ensuite la fenêtre, et me fit voir à vers une gorge de montagnes noircies par des forêts de sapin, autres montagnes lointiiines qui bornaient l'horizon, a Cesi là, 'est la montagne du Fraroz, me dit-il, et le village est au Vous pouvez y aller coucher aujourd hui sans aucune aime. Du village à la cime de la montagne, qui forme la fronre , vous n'avez qu'une petite heure de mai che. Il est encore op matin pour partir, ajouia-t-il, allez vous recoucher, attendez ■qu'on vous procure un guide pour aller à Saint-Germain; ^comme il n'y a pas dans ce pays-ci de chemin d'un village à îautre , vous pourriez vous tromper 0. J'appris bientôt que le |CQré et ses deux parents étaient tous les trois partis pour aller [i la ville. Je vis bien que ce départ précipité était occasionné ;par la crainte qu'inspirait ma présence. J'attendis quelque temps ie guide, et, quand il fut arrivé, je m'éloignai de cet endroit.

La pluie avait cessé ; après une heure de marche , j'arrivai à

Saint-Germain. J'entrai dans la première auberge pour y dé-

t Jeûner. Mon guide était un enfant de quatorze à quinze ans,

' dont le peu d'intelligence m'avait frappé pendant le chemin.

Lorsque je sortis de la pièce où j'avais déjeuné , je vis autour

du foyer sept à huit villageois, qui me demandèrent qui j*étais,

où j'allais et d'où je venais. Je répondis à toutes ces questions en

montrant mon passeport. Ils Texaminèrent , le tournèrent en

tous les sens, et finirent par me déclarer qu'ils ne le croyaient

pas bon. Sur ce que je leur dis que j'aUais acheter du fromage ,

ils me répondirent que la saison était trop a ancée pour eè qu'ils voyaient bien que j'étais un prêtre qui voulait émigref. leur faisais valoir autant que je pouxais la régalirïtâ de i passeport , les signatures nombreuses et les cach( ta da dip tement et de la municipalité dont il était revêtu ; fls ne direati tout cela pouvait bien être (aux , que l'on fabriquait de» ead pour les passeports , et» A ce propos, ils me citèrent Favenl d'un prêtre arrêté muni d*nn passeport également revêtt caclieis qui furent reconnus faux. Ils me Oteat entuité une ai querelle sur la disposition typographique de quot^es nou mon pisseport. Cette querelle n'avait pas te aeos eomnm prouvait également l'ignorance et la forte prétention de t qui m'arrêtaient. Mon costume, et surtout la demande que; vais faite du particulier de ce village auquel le pÉfent doc du Pasquier m'avait conseillé de m'adresser, lequel était om me dit-on, depuis plusieurs années, mon arrivée trop tan pour acheter des fromages, et quelques arrestations fiiîtes | cédemmcnt avaient fortement prévenu les habitants deee riil contre moi , et les fortifièrent dans l'opinion que fêtais un pu émigrant. Vn d'eux proposa de me conduire à Champion bourg où était la gendarmerie; cet a\is commençait a l goûté par les autres. Alors , j'employai le spécifique sopH dont j'avais toujours usé avec succès dans des cas urgrntu.

Je tirai de mon portefeuille mon prétendu diplôme de J» bin , et leur dis que j'étais Jacobin, que j'en montrais la preo L'apparition de cette pièce qui avait jusqu'à présent ftiit mi veille auprès des patriotes les plus crédules ne fil auiO" éffiit ces esprits endurcis, (r Oui, oui, dit l'un des obstinés vfllagec vous êtes un Jacobin. Je l'avais bien vu d'abord que vous A prêtre ou moine. Vous pourriez bien êire de ce couvent de . cobins qui est près d*Arbois. > Je ne pus m'ompêcher de mhu à cette méprise grossière qui prouvait que si les principe Jacobins étaient adoptés par ces pauvres virageois, leur i ni leur réputation n'avaient guère pénétré encore dans cesnl tagnes. J'expliquai le mieux qu'il me fut possible que ce qi appelait en France Jacobins, était une société de séculiers te

DE DULACKE. 63

llemant patriotes. Un interiociiteur, se soavenant d'avoir enl^da parler de cette société , dit naïvement : « Mais on assure le cette société feit beaucoup de ma). » A cela je répondis : bien ; ce sont les aristocrates qui en médisent et qui font rir ces bruits. »

'Le» sept ou huit villag[eois qui m'entouraient ne me quittaient Ib me promenaient du maison en maison , de grange en inge, cherchant dans le village un lecteur assez habile pour irmon passeport de faux. Après avoir ainsi parcouru tout ige sans obtenir aucune décision , je choisis un parti qui réussit, ce fut de prendre un ton un peu haut ; et tout en int leur zèle et leur surveillance , de les traiter dignorànts. fiie plaignis aussi que depuis près d'une heure ils me tourtassent par leurs soupçons injustes et retardassent mon âge. Je leur demandai impérieusement où étaient le maire le procureur de la commune, ne voulant avoir affaire qu*à ix ; on me répondit qu'ils étairnt tous les deux absents, a Eh m, leurs dis-je, emmenez-moi au moins chez un homme qui 'ache lire. Si vous avez confiance en votre curé , allons chez fiai, et je me soumets à sa décision, d Ils consentirent à c« tte pro- ^sition et nous arrivâmes chez le curé. Il était absent égaie- :lient. Mes hommes s'adressèrent à son neveu que nous trouivAmes vêtu en garde national. 11 lut entièrement mon passeport, !tft qu'il était bon et qu'on avait eu tort de me soupçonner. Cette ^ntence prononcée, mes villageois ébahis me laissèrent en Hlierté et m'indiquèrent même le chemin que je de\tiis tenir à tevers une fbrétde sapins pour arriver au village de Mournans. J'avoue que si ces difficultés ne m'avaient causé que peu d'in- ^iétude dans le moment, elles m'en donnèrent beaucoup dans h suite. Pendant que Je marchais à travers un bots de hauts et Mnbres sapins dont les cimes étaient couvertes de brouillards , iê me livrai à de sérieuses réflexions sur ma situation ; je vis bien que je ne devais plus compter sur le projet d'évasion que m'avait tjràcé Ferroux. La surveillance extraordinaire des villageois qui babitaient le voisinage des frontières me paraissait un obstacle très^iifiidle à surmonter, et je devais m*attendre à trouver à

chaque pas de nouveaux dangers dont mon collègue ne m'atik pas prévenu

Après avoir cheminé longtemps encore, j*aperças la petite vib deNozeroy,et je pris le parti d*y passer la nuit. J*y fis viser passeport par le maire, qui mit beaucoup de bonne grâce à plir cette formalité, et le lendemain je me rerois en route avecn (riiide pour arriver à Fraroz, but si ardamment désiré de m course périlleuse.

J'arrivai dans la matinée du 21 décembre, à ce village sitoën bas de la montagne du Fraroz dont la cime forme la ligne ds démarcation entre la France et la Suisse. Ce village est oompoii d'environ une douzaine de maisons éparses : il y a un curé, moi il n'y a point d'auberge. Ainsi, si j'avais suivi le conseil du caré du Pasquier, que je fusse venu directement la veille à Fraro^ sans in'arréter à Nozeroy, j'aurais été fort en peine pour avoir/ un gite. Nous parconrAines deux ou trois maisons oh l'on nonf avait dit qu'il pouvait y avoir du fromage ; je n'en trouvai point J'aurais bien pu tirer quelques renseignements de mon guide, qui était un jeune homme très-parlant et très-rusé; mais je n'osais lui faire trop de questions, parce que ses discours m'avaient j déjà prouvé qu'il iivait le patriotisme des maratistes. Cependant, par des questions détournées, je parvins à me faire raconter des faits qui me donnèrent la mesure de la surveillance et dei opinions du pays. Il me conta plusieurs aventures d'émigraoti arrêtés sur la montagne du Fraroz, et entre autres celle d*iii prêtre qui , prêt à franchir la frontière, fut tué et volé par IM ' guide. 11 ajouia que les habitanis des hameaux répandus sv cette moniagne faisait nt une garde exacte et arrêtaient tons ki étrangers qu'ils voyaient passer. Ces discours n'étaient pas propres à déterminer mon évasiun par un passage aussi dangereux.

Cependant il faisait beau, je mesurais des yeux la hauteur de cette montagne; il semblait que trois quarts d*heurede mardis m'eussent suffi pour parvenir à sa cime. J'étais agité d'une vive inquiétude en voyant si près de moi le terme de mon dangereux voyage, sans pouvoir y atieindre. J'éprouvais la soif de Tantale , et si j'avais trouvé dan^ mon guide des sentiments

fi-.

^ moins exagérés 9 je lui Aurais , malgré les dangers dont j'étais

,. menacé 9 fait la proposition de me conduire; mais la prudence me retint.

Quant au projet conseillé par le prêtre du Ppsquier, de demander de la poudre à tirer, je fis cette question dans les maisons où

, je fus introduit; on me répondit négativement. Pendant que,

. pour arriver au village du Latet , je longeais la montagne du Fraroz que j'avais à ma droite , je braquais sans cesFc ma lorgnette sur cette barrière insurmontable qui me fermait l'entrée

■: de la Suisse. Je maudissais ma destinée qui me faisait arriver si

L près du port du salut sans pouvoir y aborder,

^ Ne sachant quel parti prendre , je retournai à Nozeroy, où j'avais trouvé un maire si raisonnable. J'y passai la journée du

dimanche, 22 décembre. Ce jour je fis un coup de hardiesse qui manqua m'étre funeste. Il y avait dans la ville une société populaire qui devait avoir reçu des journaux. Je brûlais de lire les nouvelles, je parlai de ce désir à mon hôte et lui dis que je serais bien aise d'aller à la société affiliée à celle des Jacobins de Paris , et que j'y serais certainement accueilli. Un membre de la société de Nozeroy se trouva présent et se chargea de m'introduire. Il me fit entrer à tâtons dans une chambre haute du couvent des Cordeliers. Là je fus présenté par mon introducteur: je dis qu'étant membre d'une société, j'aurais été fâché de partir sans venir fraterniser avec les Sans-culottes. Je présentai mon diplôme ; le président en fit lecture à haute voix. A ces mots de Dubreuil et du district du Puy, un particulier s'approcha de moi et dt : cr Ah ! c'est vous, citoyen Dubreuil, je connais bien, tf votre famille. J'ai demeuré au Puy. Par quel hasard dans ce « pays ! etc., etc. d Cette prétendue reconnaissance et les questions de cet homme m'embarrassèrent, et mon embarras aurait été certainement remarqué si le Heu des séances eût été mieux éclairé. Heureusement il n'y avait qu'une seule lumière. Cette conversation, si elle eût duré plus longtemps, m'anrait trahi, m*anrait perdu. Je me hâtai de la rompre en demandant la parole au président. Je dis que mon commerce m'appelant dans cette ville , et dans les montagnes du Jura , il y avait longtemps

66 EXTRAIT D£S MÉMOlRBS INÉDITS

qtf e. je n'ayais eu de nouvelles et que l'intérM que Umt bon toyen doit prendre aux aCEaires publiques me déterminait à prier la société de me communiquer les feuilles périodiques qn'eDe recevait ; aussitftt od m'invite à prendre place auprès du président. Je quitte avec plaisir mon fatigant questionneur , on met sous mes yeux plusieurs feuilles publiques, on approche de moi la seule lumière qui éclairait la société : je lis pendant trois quarts d'heure : enfin je prends congé de cette triste société mt la remerciant de Faccueil qu'elle a bien voulu me faire. Un sociétaire complaisant cherche longtemps et trouve enfin un petit bout de chandelle qu'U allume et me conduit , en me tutoyant fraternellement et en me traitant de bon sans-culotite.

Le lendemain je pris le parti d'aller à Saint-Claude pour chercher à entrer en Suisse de ce côté. Avant le lever du soleil, j'étais en route avec mon jeune guide qui devait, par des chemins très courts, me conduire au village des Planches, situé à trois lieues de Nozeroy.

Après avoir traversé quelques villages , avoir passé devant les sources du Dain qui jaillissent du fond d'une caverne et forment dès leur naissance un ruisseau assez fort, j'arrivai aux Planches, où je dînai d'assez bonne heure. Après le repas mon guide me quitta. On m'indiqua le chemin assez facile pour aller joindre la grande route. Après avoir monté sur une éminence, je descendis dans un vallon où est situé le village d'Entre-deux- Honts. J'atteignis enfin la grande route, que je voyais s'élever sur les plus grandes hauteurs de la chaîne du Jura> et qui était taillée en plusieurs endroits dans le roc. J'eus longtemps à ma droite des rochers dont les énormes lames semblent se détacher de la montagne et menacer le voyageur de leur chute. Je traversai des vallons couverts de bois de sapins. Pendant que je cheminais dans ces lieux pittoresques, le bruit du canon se fit entendre ; plusieurs coups à des distances presque égales firent retentir les nombreux échos de ces montagnes. Je ne sa* vais à quoi attribuer cette canonnade, d'autant plus que j'étais persuadé que la paix régnait sur cette frontière, et qu'il n'y avait aucune place forte dans le voisinage. Ce ne fut que le lendemain

que f appris que ces oonps de canon partaient des remparts de GenèTe , dont fêtais cependant , en ligne directe , à dnq fortes levés, et qae le mo^ qui les occasionnait était la reprise de Toulon par les républicains français.

Je passai i Grandrean, toujours montant , jusqu'au vfllage ippolé le MouKn-du-Pré, où je me rafraîchis. Depuis Arbois je D'âTuis cessé de monter : en quittant le Houlin-du-Prë je com- BMBÇtt à descendre. Le jour baissait , j'avais encore trois heures te chemin pour arriver au village de La Rixouse où je voulais sooeker. N'importe, je continuai ma route, et bientôt la nuit me lurprit dans le fond d*un ravin où la route fait un détour, et où slle 6éit dominée des deux côtés par des montagnes couvertes de noirs sapins. Plus loin le terrain fut plus découvert, et je n'eus pins qu'une montagne à ma droite et un vaste précipice à ma gauche, dont l'obscurité de la nuit m'empêchait de mesurer des yeuxl'effrayaBteprofondeur . J'allais toujours descendant jusqu'à La Rixouse où j'arrivai après deux heures et demie d'une marche pressée. Je trouvai , en entrant, un homme qui me demanda où J'allais ; avant de lui répoudre 9 je lai demanda! à mon tour s'il était officier publie, pour me faire cette question. Il me répondit qu*il était maire. < Eh bien 1 lui dis-je , j'en suis bien aise , je vais vous monitrer mon passeport et vous le viserez. » Nous en-* trames dans la première auberge, et d'après le visa du maire de Nozeroy» il ne fit pas difficulté de mettre le sien. De là je fus dans une autre auberge que l'on m'avait indiquée pour la meiU lenre. J'étais fatigué; j'y fus très mal , et je ne pus me coucher qu'avec mes habits. Un paysan qui avait couché près de mol voulait partir le lendemain de très bonne heure pour aller au marché de Saint^Claude. Je lui dis que je i^rais route avec lui. Nous partîmes vers lés six heures et demie du matin ; ce fut lorsque le jour commença à nous éclairer que je pus mesurer des yeux l'effrayante profondeur du vallon que j'avais à ma gauche. La veflle j'avais descendu pendant l'espace de trois lieues ; ce Jour nous descendîmes pendant près de quatre lieues , suivant , dans la même direction, la même route pratiquée sur la pente ÛB la même montagne , et ayant toujours à ma gauche le même

précipice. Enfin, nous en atteignîmes presque le fond , venfléé dix heures du matin , lorsque nous arrivâmes à Saint-Claude.

Mon premier soin fut de me transporter à la municipalité pour y faire viser mon passeport. Fort du visa de Nozeroy et de celai de la Rixouse , on ne pouvait me suspecter aucunement , ma qualité de marchand de fromage y étant authentirjuement établie. Je traversai la ville dont les rues étaient remplies d'étrangers à cause du marché. Un citoyen dont la figure ne m'était pas inconnue me conduisit lui-même à la municipalité , située à côté de Féglise cathédrale. Il présenta au maire mon passeport; celui-ci en fit la lecture à haute voix. A ces mots de département de la Haute- Loire et de district du Puy, il s'adressa à un municipal qui était près de lui et lui dit à deux reprises : c( Citoyen, vous connaissez çà, vous? d Je redoutais un interrogatoire qui pouvait me perdre ; mais ce municipal très occupé à écrire ne daigna pas lever les yeux sur moi , et se contenta de répondre : Oui, oui. Le maire mit ensuite son visa, je. pris mon passeport , et je soriis promptement.

J'avais mal soupe la veille , fait quatre lieues ce jour : il était dix heures y je mouiais de faim. Le même particulier, qui m'avait indiqué la municipalitéi m*indiqua aussi une bonne auberge. Cette indication me fut très favorable et décida de mon sort.

Je fis un ample repas qui me tint lieu de déjeuner et de dîner; je n*avais pas dormi la veille : j'essayai de me jeter sur un lit , mais je ne pus obtenir qu'un très léger sommeil. — Un jeune homme» marchand de dentelles, pendant mon repas, me demanda où j'allais. Je lui répondis, dans leMontbianc.Eh bienl nous irons ensemble , me répliqua-t-il. Je lui exprimai que je serais très aise de voyager en sa compagnie, mais qu'ayant appris qu'il était ù cheval, je ne pourrais le suivre étant à pied. Alors il n'insista pas davantage. Hoi , j'avais formé le projet de passer le reste de la journée à Saint-Claude , d'y coucher et d'aller le lendemain à Gex; mais mon marchand de dentelles, qui venait de vider quelques bouteilles de vin de Bourgogne arec des amis , et qui se trouvait plus déterminé qu'auparavant, me demanda de nouveau si je partais avec lui. Je lui objectai,

ommejeVavais déjà fait, mondéfautde monture. «Yousn'enavez pas besoin, reprit-il, noas allons monter par des chemins où je serai presque toujours obligé d'aller à pied; nous marcherons eosemble. Allons, déterminez-vous. Si vous voulez me suivre, : nous pourrons demain aller dtner à Genève. Aller demain Hkler à Genève, dis-je en moi-même; cela serait-il possible? esayons. — Je ne balance plus, et je conviens que je partirai avec Blnarchand à deux heures et demie après midi. — Nous parons. Sa montore était un beau mulet ; il l'enfourche sans façon ; Dûi je le suis en trottant par derrière : pour aller dtner le lenleaiain à Genève , j'étais résolu à tout supporter. Bientôt arrivé u bas de la montagne , il est obligé de descendre pour monter à ied un sentier très rapide. Il prend ma redingote , que je porlis sur mon épaule au bout de mon bâton , rattache au dos de 30 mulet , et nous grimpons tous les deux pendant deux eures.

J'arrive tout en eau à Septmoncel ; le jour commençait ù aisser. En entrant dans le village, une seniinelle saisit la bride u mulet de mon compagnon de voyage et lui demande brusuement son passeport ; nous nous rendons au corps-de-garde ; n fa't nos pas.seports : ils sont trouvés bons. Nous entrâmes ans une auberge pour nous rafraîchir; jamais je ne pus parve- !r, auprès d'un grand feu, à me sécher de la sueur dont j'étais londé. Mon camarade, qui avait la tète montée, voulait toujours lier le lendemain dîner à Genève, et pour cela, malgré l'approche de la nuit» il voulait aller coucher deux lieues plus loin. Si avais consulté ma lassitude et l'état oii se trouvaient mon linge t mes habits, je serais resté à S* ptmoncel; mais j'avais aussi me forte envie de suivre mon compagnon de voyage et d aller Itoer le lendemain à Genève.— Nous partîmes donc. Mous avions un peu descendu avant d'arriver à Septmoncel ; ions montâmes beaucoup après l'avoir quitté. Après avoir fmpé pendant trois (|uaris d'heure, nous nous trouvâmes sur me des plus hautes sommités de la chaîne du Jura, la terre était ouverte de neige.

C'était la première fois que, dans mon voyage , je rencontrais

ro EXTRAIT DES MÉMOIRES INÉDITS

de la neige ; chose étrange ! car ordinairement, dans une aassi avancée, j'aurais dû, dans toutes les montagnes que j*avaif déjà parcourues, en trouver au moins trois piecis. Jamais, depuis un grand nombre d'années, Thiver n'avait été si doux.

Nous voici donc sur la cime de cette montagne, marchait dans Tobscurité et dans la neige, perdant à chaque instant h trace du chemin. Deux fois nous fûmes obligés d*aller frapper aux portes de quelques maisons éloignées où nous Yoyioii briller du feu, pour demander la route ; à la seconde fois nosi demandâmes un guide. Qui l'eût cru? ce fut dans ane maitoi isolée, située sur ces hauteurs, dans les neiges, que nous trouvâmes, en demandant un guide, un surveillant qui exigea de nous nos passeports , et qui , une lampe à la main , sortit de h maison pour en faire lecture. II les trouva bons ; son beau-pèie fut chargé de nous guider dans notre route pour aller à Mijoux, où nous devions coucher. Tandis que mon compagnon devopge» monté sur son mulet, marchait devant, je conversais avec le paysan qui nous conduisait; il me dit que si l'on nous avait demandé nos passeports, c'est que plusieurs personnes émigraient du côté de la frontière.

A ce sujet, il me conta qu'un particulier, échappé de Lyon, avait quelques jours auparavant passé dans V ur maison ; qu'il leur avait dit qu'il était officier dans l'armée lyonnaise et qu'A était fort innocent. En conséquence, me dit le guide, nousTavoiu conduit en lieu de sûreté et il a été sauvé. D'après ce que ne disait cet homme , il y a apparence qu'il se serait volontiers chargé , moyennant une somme un peu forte , de me conduire jusqu'en Suisse ; mais, déterminé à suivre mon compagnon poar aller avec lui le lendemain dtner à Genève , je ne pensai pas i lui faire d'autres propositions.

Notre guide nous cjuitia dans un endroit où le chemin cessait d'être incertain ; nous marchâmes en descendant par un chemia pierreux pendant trois quarts d'heure ; nous atteignîmes enfin le fond du vallon où est situé le village de Mijoux. En entrant, la sentinelle nous arrêta et nous conduisit au corps-de-garde, oi nous exhibâmes nos passeports. Cette cérémonie achevée heu-

DE DULAUR£. 71

i, nouA nous i ressAmes à plusieurs mauvaises auber- Stre logés. S les unes , il n*y avait pas de lit, dans pas de pain ; enfin nous arrivâmes ainsi à Tautre extréilLige. On fit quelque difficulté pour nous recevoir; ., comme nous insistâmes, on nous reçut. C'était dans *rge que logeait un détachement de volontaires , prégarde des frontières ; Tofficier du poste me demanda tport; je lui dis que je Tavais déjà montré en entrant lage, mais que je ne refusais pas de le montrer une Mf • Il le lut avec attention ; il parut élever quelques oie fit môme, en conséquence, quelques questions. Je Js par rédhibition de ma pièce de réserve, de mon dijaoobin. L'effet magique de cette pièce et sa subite ne, rendit Tofficier très-favorable, a Voilà qui vaut l'écria-t-il, et s'il y avait votre signalement sur ce di- ) Taimerais mieux que votre passeport. » Mon camaijage, qui était occupé dans Técurie, ne subit point un nien.

tendîmes auprès d'un poêle un mauvais souper que pAmes de bon appétit, à côté des volontaires» qui à fdeine gorge ou qui caressaient la fille de l'auberge. liâmes, mon compagnon de voyage et moi , dans le rëtais assez fatigué pour bien dormir , et malgré le fiûaaient les volontaires qui couchaient dans notre je dormis profondément.

Mnain, A cinq heures du matin , nous étions sur pied. mes après avoir disposé nos affaires ; nous montâmes, ' du clair de la lune, par un chemin couvert de glace 3, péniblement pratiqué sur la pente irès-raide d'une appelée spécialement le Jura. Après avoir circulé sur oie masse, nous arrivâmes presqu*à sa cime, ou plutôt [uimes un col de la montagne par lequel la route était Céiait le 2o décembre , un des jours les plus courts ; il était alors environ sept heures et demie du matin, Âtait pas encore levé.

itAmes près de trois heures à traverser le nuage , et

^a EXTRAIT DES MÉMOIRES INÉDITS 1

prés de quatre à descendre la montagne.- Arrivés daii8laplaiBAj|p le temps était tout couvert à la vérité, mais point dû tout néba-r 4, leux. Il érait environ onze heures du matin quand nous arrivames à Gex ; nous déjeunâmes assez bien ; mon compagnon de .. voyage connaissait l'aubergiste , qui était officier municipal , et ' dont le fils était secrétaire de la municipalité; ils lurent tous les deux mon passeport et y mirent un visa. Gomme de Gex à Genève on ne trouvait qu'une plaine de trois lieues, et que je désirais suivre mon compagnon au passage de la frontière» je de- 1 mandai à Taubergiste un cheval ; il ne tarda pas à m'en procurer 1 un dont le propriétaire, suivant nos conventions » devait aller à ^ Genève à une auberge indiquée pour le reprendre. \

Il était environ midi quand nous moulâmes à cheval. Avant de < quitter Gex, nous fûmes arrêtés par une sentinelle qui nous de- j manda nos passeports. Je présentai le mien, en disant qu'il avait ^ déjà été vi^é; on me le rendit bientôt en m'assurant qu'il était , bon. Nous voilà partis de Gex, trottant dans une plaine qui, au milieu même de Thiver, me parut riante, fertile, et ombragée d'un grand nombre d'abres. Elle me rappelait de doux souvenirs, ceux du pays qui m'a vu naître, la féconde et belle Limagne, où la nature toujours jeune, toujours amoureuse, prodigue ses faveurs à ceux qui lui rendent un culte digne d'elle.

Après une heure de marche nous arrivons i Femey-Yoltaire où il fallut encore exhiber les passeports ; nous descendîmes de cheval et entrâmes chez le maire, il nous trouva très en règle et nous laissa partir. Toujours trottant, nous arrivons dans un petit village où je vois mon compagnon de voyage, qui marchait devant, être arrêté par un commis de très-mauvaise mine qui lui demande si le mulet sur 1( quel il est monté est pour le compte de la nation; sur sa réponse négative, il lui demande encore s'il porte de l'argent. Mon compagnon répond qu'il n*a que neuf livres et quelques sous, et le voilà quitte. A mon tour. — ^Avez-vous de l'argent? — Non, je n'ai que neuf francs, les voilà. — Qu'avezvous donc dans cette poche? — Des bas, des mouchoirs ; regardez. Mon commis^ après avoir labouré extérieurement ma poche

DE DDLAURE. ^5

:;c Cestbon; set pois, uns avoir mis pied à terre, noos «; DODs Toili quittes poar le commia des douanes. Dourelle perqaisition bien plus redouiablepourmoim'att. Après quelques minâtes de marche noas sommes arincorepar uue sentinpile ; c'était sur celle route Je dernier Français. Sans nous obli{;er de descendre de cheval, on lit leport de mon compagnon de voyage, puis on lit le mien; axamine tous les deux avec beaucoup d'attention ; pendant èplnche le mien, je m'avise de foire l'homme qui n'a rienà re, et je prie un des volontaires occupés à entendre cette ), d« me couper k la haie voisine une verge pour fouetter beval, celle dont j'étais armé étant rompue; il me rendît It service de bonne grâce, et à peine m'eut-il conpé celle ne , que mon passeport me fut remis ; je me h&tai de >cber, de saluer les volontaires et de fouetter ma roae» (piî trottait passablement & la suite de l'excellenie ire de mon compagnon de voyage , et bientôt nous ina i on carrefour, a Voyez- vous cette grande borne est Goocbée par terre, me dit mon camaradt;, c'est la limite a France. Puis il ajouta en avançant quelques pas , et nous à émgrâ. — Noua pouvons donc sans obstacle aller dtner oord'hni à Genève T lui dis-je, — Avant une demi-heure nous ODS i table, répondit-îl. »

voOi donc quitte de tant d'inquiétudes, voilà la frontière hie. Voilà qu'il a disparu, le fer mortel qni semblait sus- 1 sur ma léte et la menacer sans cesse le long de ma route. le éclatait dans mes yeux , je n'osais trop la manifester démon compagnon de voyage, qui ne se doutait pas que je s ma patrie et la mort.

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