‹ Extrait des notes d'un voyage d'exploration à la mer Morte, dans le Wady Arabah, sur la rive gauche de Jourdain et dans le désert de PalmyreChapitre 1 sur 18 · ES · texte numérisé non relu

ES

La mer Morte s’étend entre les parallèles 31° 5’ 30” et 51° 45/ 50” latitude nord, et les méridiens 35° 4’ et 55° 14’ longitude est. Sa longueur est de 40 milles, sa plus grande largeur d'environ 9 milles, sa direction générale du N. 7 E. au S. T O.

Les premiers renseignements importants que nous en ayons ont été fournis par le lieutenant Lynch, de la marine des États-Unis. En 1848, il conduisait dans ces parages inexplorés une expédition qui a dü lutter contre les circon- Stances les plus défavorables. L’habileté et l'énergie du chef, le zèle de ses compagnons, ont triomphé de toutes les difficultés, et ils nous ont laissé des travaux dont nous avons été heureux d’apprécier l’exactitude.

Notre premier soin a été de constater d’une manière aussi exacte que possible la dépression de la mer Morte. Tandis que mon savant compagnon, M. Lartet, observait à Jérusalem un baromètre à mercure, j’en observais un autre à Aïn Feschkha, au bord de la mer. Les hauteurs barométriques ont été notées toutes les heures, aux deux stations, pendant toute la journée du 12 mars; le calcul à donné üne différence de niveau de 1171 mètres. Des observations analogues faites dans la journée du 7 juin, à Jérusalem, par MM. Laffon, chancelier du consulat de France, et Chaplin, médecin anglais, et à Jaffa, au bord de la mer, par moi-même, ont donné une différence de niveau de 779 mètres.

Nous en concluons le chiffre de 392 mètres pour la dépression de la mer Morte. ;

Une particularité très-remarquable de cette mer est l'extrême salure de ses

eaux. Au moyen d’un instrument fort ingénieux, dont s'était servi M. Aymé dans ses travaux sur la côte d'Afrique, et auquel MM. Lartet et Froment ont apporté d'importantes modifications, nous avons pu puiser de l’eau à diverses profondeurs. Nos observations nous ont conduits à cette conclusion que la densité des eaux varie entre 1160 et 1250. Cette dernière est constante à

partir d’une certaine profondeur, ce qui prouve que les eaux douces des affluents ne se mêlent à l’eau de mer que dans la zone supérieure.

Les chiffres suivants sont extraits de nos cahiers d'observations :

15 mars, au point À (voir la carte), 5 milles environ dans l’est de Ras Feschkha :

Densité.

Aslarsunracemumner st SR tin NE et 1166 AMDOIMEIMESANENS RMS UNE. NS idiste 1225 A200mMetres re MN UE AE 1230 AS Omer RE EE 1230

16 mars, au point B, 2 milles dans l’est d’Aïn Ghuwier : Densité:

AWlateur ace NEO A Eee 1161 AORMetTeS PRES SA ELU TES HER 1228 A2 0e AE 2e 1 NM ans tot 1229

16 mars, au point C, 4 milles dans l’est d’Aïn Ghuwier : Densité ANA ur Ace PME EN EE ER 1162 AIO Mme tres rl Par du 4190 AvAOIMetres AE N sir te . 1205 ANGOIMETES AMEN LME EUX Attentat BA: 1220 A80imétres 2er ohne 1229

18 mars, au point D, à 5 milles. dans l’est du Wady Mrabbah :

i : Densité.

ANlatsunfacer 45 ES Mob mn et Lis. 1162 :

AS20emetmesant eee ce dates à : 4180 N'ADMmMetTÉS EN Prima nt Ass 1222 ANGOmetrenan res mn ponte el Graf 1227 ANSOEmétresti eine aus set seti a ean de 12350 A3 00mmetrest ete fr st aiment eat 1230

6 MER MORTE ET WADY ARABAN.

Densité.

25 mars, au point E (dans le canal, entre la côte et la Lisân). . 1163

Densité.

24 mars, au point F, près du Djebel Usdom. . . ...... 1165

De ces chiffres nous pouvons encore conclure que la densité suit les mêmes lois dans toute l'étendue de la mer Morte, et que le voisinage des masses de sel du Djebel Usdom n’y ajoute rien dans la partie méridionale, ainsi que la chose avait été avancée.

Les principaux affluents de la mer Morte sont, en première ligne, le Jourdain, et après lui, le Zerka Maïn, le Wady Mojeb et le Wady Sañeh. Ces trois derniers, quoique bien inférieurs au Jourdain, sont cependant assez importants.

Les eaux du Jourdain sont douces et agréables à boire, quoique légèrement troubles; celles du Wady Mojeb et du Wady Safeh sont d’une limpidité extrême; celles du Zerka Maïn, sulfureuses et chaudes; provenant des sources abondantes de Callirrhoë, elles ont encore 31°.3 à l'embouchure.

Indépendamment de ces rivières, on trouve sur la côte occidentale les fontaines Aïn Feschkha, Aïn Ghuwier et Aïn Turabeh, dont les eaux sont légèrement saumâtres, mais potables; celles d’Aïn Jidy, et enfin les sources chaudes d’Ain Sweïmeh (54°), au nord; de Zara (45°), au sud de Zerka Main; et celles un peu au sud du Wady Um Barrheg (28°).

Ces fleuves et fontaines nourrissent des poissons et des coquillages qui meurent dans l’eau de la mer Morte. Tous nos efforts pour trouver des êtres vivants dans la mer proprement dite sont restés sans résultat. Dans un certain rayon autour des embouchures, là où la salure des eaux est atténuée par l'affluent, on voit des poissons et des crustacés; ils meurent immédiatement si on les transporte dans l’eau plus saturée.

L'aspect général de la mer Morte est celui de toutes les mers. Ses eaux sont limpides, mais désagréables au toucher; elles laissent sur les mains une impression huileuse et à la longue déterminent des pustules.

Les rives sont arides sur la plupart des points; mais partout où coule un

peu d’eau douce ou saumâtre, les roseaux et les palmiers abondent. Une espèce de gommier se rencontre fréquemment dans les terrains secs, ainsi

que le pommier de Sodome, dont le fruit, engageant à l’œil, ne renferme qu’un tissu pulvérulent.

La mer Morte est encaissée dans sa longueur entre deux chaînes de hautes montagnes. Au nord s'ouvre la large vallée du Jourdain, et au sud une vaste plaine marécageuse dans laquelle on ne pourrait s’aventurer sans guide. Sur les bords vivent des gazelles, des lièvres et un grand nombre de perdrix.

Les plages retiennent deux lignes régulières de bois flottés; lune indique sans doute le point afteint par les vagues dans les grands coups de vent, l’autre le niveau le plus élevé dans les conditions ordinaires. Outre ces indications, on voit sur les rochers des lignes horizontales tracées par les eaux et distantes entre elles de quelques mètres. Comme elles ne peuvent être le résultat d’une seule saison, j'inclinerais à penser qu’elles marquent des niveaux moyens successifs de l’eau, qui, par suite de causes violentes et à des époques antérieures, aurait baissé subitement. La plus basse de ces lignes est à environ 4 mètres au-dessus des bois flottés supérieurs. Si dans des temps très-récents elle avait été atteinte par la mer, d’immenses étendues de plages eussent été inondées et en conserveraient encore des preuves.

Au point de vue de la salubrité, nous ne pouvons donner que d’excellents renseignements. Nous avons passé sur la mer Morte vingt et un jours et vingt et une nuits sans quitter l’embarcation; aucun de nous n’a éprouvé le plus petit malaise. La température, du 15 mars au 7 avril, n’a jamais dépassé 30°, point qu’elle n’a atteint que deux fois. Le vent nous a rarement fait défaut. Les grandes brises soufflent généralement du nord ou du sud; elles sont quelquefois très-fortes, et dans ces cas la mer grossit rapidement.

Les courants occasionnés par le Jourdain, et portant du nord au sud, sont très-sensibles dans la partie nord; on les retrouve avec une vitesse d’un demimille à l’heure dans le canal, entre la Lisän et le Ras Senin.

Des contre-courants portant au nord peuvent être remarqués sur les bords; mais ils m'ont paru très-variables et demanderaient une étude toute particulière.

La Lisän est une presqu’ile relativement basse et sans végétation qui partage la mer en deux parties, dont l’une, celle du nord, est environ quatre fois plus grande que celle du sud. Les fonds sont petits dans cette dernière; ils n’atteignent pas plus de 6 mètres, tandis qu’au nord de la presqu'île la

——— ee

sonde signale jusqu’à 550 mètres. La qualité du fond est un mélange de vase bleue et de cristaux de sel; dans le sud, on ne trouve que de la vase.

Les environs de la mer Morte sont peu habités; cependant ils sont divisés entre les tribus.

Les Adouan sont maîtres du pays depuis Aïn Feschkha jusqu’au Zerka Maïn, en passant par le nord. Les Beni Hamida occupent les montagnes, depuis le Zerka Main jusqu'au Wady Beni Hamed. Du Wady Beni Hamed en allant vers le sud, le territoire appartient au chef de Kerak et à différentes petites tribus de fellahin. Enfin, le côté occidental est partagé entre les Taämri et d’autres petites tribus sans importance.

Je ne parlerai que pour mémoire de notre excursion à Kerak et à Rabbat Moab. Grâce à l’habileté diplomatique de notre drogman Antoûn Nicolaï ; qui dans les circonstances les plus difficiles s’est toujours montré à la hauteur de sa mission, nous quittions notre embarcation le 26 mars, au sud de la Lisän, et nous partions pour Kerak, sous la conduite du cheikh Mohammed Mugelli et de quarante cavaliers. Six heures et demie suffisent pour franchir la distance. Kerak est situé sur une hauteur bordée de profonds ravins. La nature rend cette position très-forte, et l’on y trouve les ruines d’un immense château du moyen âge.

Les habitants de Kerak sont fellahin, c’est-à-dire Arabes sédentaires, race généralement méprisée par les Arabes de tentes. Le cheikh Mohammed Mugelli et sa famille jouissent cependant de certains priviléges spéciaux qui les rapprochent de ces derniers. Ils sont tributaires des Beni Sakher, qui occupent les plateaux dans l’est du pays de Moab. Le nombre de leurs guerriers peut, dit-on, s’élever à deux mille. Ils ont une réputation de sauvagerie dont nous ne pouvons témoigner, car nous en avons reçu l’accueil le plus amical.

Le 27, nous visitions Rabbat Moab, situé à deux heures et demie dans le nord de Kerak. Ces ruines, peu importantes, ont été décrites. De ce point on aperçoit distinctement Shihân, que nous avons visité’ plus fard en venant du nord.

Le 7 avril, l'exploration de la mer Morte étant terminée, nous retrouvions nos chevaux sur la plage nord, près de Redjum Luth, et nous rejoignions

Jéricho, pour en repartir le lendemain dans le but d’explorer les montagnes de Moab. Je ne m’étendrai pas sur cette partie du voyage, à laquelle la géo-

logie avait plus à demander que la géographie, et dont l'itinéraire est marqué sur la carte; je me bornerai à signaler comme exactement déterminées les positions de Djebel Musa, Mkaur, Wady Zerka Maïn et Wady Mojeb.

Cette contrée n’avait été visitée par aucun Européen depuis Seetzen, en 1806, et Irby et Mangles en 1818. Elle est extrêmement accidentée. Les ravins profonds du Wady Zerka Main, du Wady Haïdan et du Wady Mojeb la coupent d’une façon pittoresque.

Elle est peu habitée.

WADY ARABAH.

Partis le 2 mai de Jérusalem, nous passions à Hébron la journée du 5 pour y organiser notre caravane. Le 8 nous campions à Safieh, sur les bords de la rivière de ce nom. Nous avions passé par Semoa, Makhul, Redjum Selmeh, Zuweïrah el Foca, Zuweïrah et Tahta; puis, suivant la plage entre la mer et Djebel Usdom, nous contournions les marais qui terminent la mer Morte au sud.

Semoa est le dernier point où l’on trouve des habitants sédentaires et des maisons. Vers le sud, le pays devient désert; à peine si de loin en loin on rencontre quelques mares d’eau de pluie croupie. Jusqu'à Makhul on est dans les montagnes. De Makhul à Zuweïrah el Foca s’étend une vaste plaine aride, puis on descend par des pentes rapides et difficiles au bord de la mer Morte, où lon arrive par le Wady Zuweïrah.

Sañeh, dont le nom représente un amas de ruines sans forme, est situé dans l’est de cette partie déprimée qui porte encore le nom de Ghor, et qui est terminée au sud par des escarpements en forme d’amphithéâtre. Le Ghor est entièrement marécageux, et pour arriver au débouché du Wady el Jeïb il faut contourner le pied des montagnes dans l’est ou dans l’ouest. Prenant la route de l’est, nous arrivons en deux heures à Feifeh, ruines insignifiantes non loin du Nahr Tafileh, et deux heures après nous sommes à l’entrée du Wady el Jeïb.

Le Wady el Jeïb est en cet endroit une coupée large d'environ 500 mètres, dont les berges ont 30 ou 40 mètres de hauteur en moyenne. Au fond est le

lit desséché du fleuve, qui réunit toutes les eaux de la partie de l'Arabah

inclinée vers la mer Morte. Suivant cette ligne d’extrême dépression, on laisse à droite, à 5 milles de l'embouchure, le Wady Haseb, également à sec, et qui amène en temps de pluie les eaux des montagnes de l’ouest. Dix milles plus bas, et toujours en suivant le lit du fleuve, on rencontre Aïn Ghuwireh. Depuis le Nabr Tafileh l’eau manque complétement, et ce nom d’Aïn Ghuwireh fait espérer une compensation. Il n’en est malheureusement rien. Au fond d’un petit trou creusé dans le sable et entouré de roseaux, est ramassée une petite quantité d’eau extrêmement sulfureuse; quelle que soit leur répugnance à la boire, les chevaux doivent s’en contenter. Il en est de même pour l’eau d’Aïn Weïbeh, située sur le flanc d’une colline, à environ 5 milles dans le sud-ouest d'Ain Ghuwireh; elle n’est pas sulfureuse, mais boueuse et croupie. La première source que nous aurions dû rencontrer ensuite est celle d'Aïn Ghamr; mais nos guides n’ont pu la trouver, et il a fallu pousser jusqu'au Wady Melliheh, dont l’eau est aussi sulfureuse que celle d’Aïn Ghuwireh. Enfin, continuant à suivre le lit du Wady el Jeïb, et laissant à droite un embranchement qui descend des montagnes de l’ouest à travers une vaste plaine, nous arrivons à l’origine de ce fleuve. Elle est située sur un petit plateau d’où l’on domine les deux parties du Wady Arabah. Jusquelà, le baromètre n’a cessé de descendre, et la simple inspection des lieux prouve que nous sommes en un point du partage des eaux.

La ligne de partage des eaux de l’Arabah est formée du plateau dont nous venons de parler, qui se termine au sud et à l’est par une falaise à pic. Lui faisant suite est une espèce de col à pente douce vers le sud, indiquée sur la carte par la lettre A. Son altitude au-dessus de la Méditerranée est de 240 mètres. Cest le point le plus bas de la ligne. Vient ensuite une chaîne de collines qui se dirige vers le nord-nord-est. La plaine formée entre ces collines et les montagnes de l’est, monte vers le nord jusqu’au point B (voir la carte), où se trouve une sorte de dos d’âne transversal et à pentes douces, qui unit les collines aux derniers contre-forts des montagnes d'Édom. Ce point est élevé de 346 mètres au-dessus de la Méditerranée et semble répondre à la description que donne M. de Bertou du lieu qu'il appelle Es Sateh (le toit). Ce nom est du reste ignoré de tous nos guides, et, malgré nos fréquentes interrogations à ce sujet, nous ne recevons aucune réponse satisfaisante.

En résumé, la détermination de la ligne de partage des eaux de l’Arabah ne doit plus laisser aucun doute. C’est une ligne courbe dont la direction générale est du sud-ouest au nord-est, et qui est comprise entre 30° 08 et 30° 14’ de latitude nord.

A partir de cette ligne, vers le sud, tous les torrents ont une direction incontestable vers le golfe d’Akabah, tandis que dans le nord, ils vont rejoindre le cours du Wady el Jeïb.

Jusqu'à Akabah le baromètre remonte graduellement. La plaine est tantôt sablonneuse et tantôt marécageuse. L'eau douce y est aussi rare que dans la partie nord. Les montagnes de l’est sont coupées de nombreux ravins dont les principaux sont : le Wady Gharundel, le Wady Haïmeh, qui remonte, disent les Arabes, jusqu’à deux journées de marche vers l’est, et le Wady Hhm. Ils sont tous à sec. À l'entrée du Wady Gharundel se trouve une petite source peu abondante.

Akabah est un endroit rendu charmant par les palmiers qui y croissent et bordent la mer. La chaleur y est grande. Le 44 et le 15 mai, le thermomètre atteignait 43° à l’ombre.

Revenant vers le nord, nous avons suivi la vallée jusqu’au point B du partage des eaux. Là, obliquant à droite, nous avons pénétré dans les montagnes d’Édom, nous dirigeant vers le mont Hor et Petra.

La position du mont Hor a été déterminée avec le plus grand soin par des observations astronomiques et par de nombreux relèvements magnétiques pris pendant la route. De Petra nous sommes rentrés à Jérusalem par Aïn Weïbeh, Wady Kharar, les hauteurs de Safah, Kurnub, Makhul et Hébron.

Page 1