LIVRE IV, CHAPITRE VHI
donc compte au souverain de leurs opinions qu'autant que ces opinions importent à la communauté. Or il importe bien à Fétat que chaque citoyen ait une reli- ^on qui lui fasse aimer ses devoirs ; mais les dogmes de cette religion n intéressent ni Tétat ni ses membres qu'autant que ces dogmes se rapportent à la morale et aux devoirs que celui qui la professe est tenu de remplir envers autrui. Chacun peut avoir , au surplus , telles opinions qu'il lui plaît, sans qu'il appartienne au souverain d'en connoitre : car, comme il n'a point de compétence dans l'autre monde, quel que soit le sort des sujets dans la vie à venir, ce n'est pas son aSkàte^ pourvu qu'ils soient bons citoyens dans celle-ci.
Il y a donc une profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles , non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle >. I^ans
Contrat sodal, n'étoit encore conna etlaqn'eo manuscrit, a ëtë imprimé h Amsterdam en 1764» sons le titre de Considérations sur le Gouvernement andm et présent de la France, in-8^; il a été réimprimé en 1784 dans la même ville, avec des corrections et changements faits snr les manuscrits de l'antenr, mort quelques années avant la première édition de son ouvrage.
' César, plaidant pour Gatilina, tâcKoit d'établir le dogme de la mortalitë de Famé : Caton et Gicéron, pour ]e réfuter, ne s'amusèrent point à philosopher ; ils se contentèrent de montrer que Gcsar parloit en mauvais citoyen et avençoit une doctrine . pernicieuse à Tétat. En effet , voilà de quoi devoit juger le sénat de Rome, et non d*une question de théologie! *
* Ce n'est que dans Saliuste ( cap. 5i et 52 ) que Rousseau a pu prendre la matière de celte note. Or il est à remarquer que dani» le discours que l'historien fait prononcer à Caton , celui-ci relève à la vérité l'opinion émise par César, ultra mortem neque curœ neque gaudio locum esse, mais sans y insister en aucime manière, sans raccorder ni la contester, sans en tirer
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pôUVoit* obliger pérsotine à les ôroil'e ^ il {^eut bàiliilr de l^étât quiconque ne les croit pas; il peut le bannir, non comme inipie, mais coiùme insociable ^ comme incapable d aimer sincèrement les lois , la justice , et d'Immoler au besoin sa vie à son devoir. Que si qUëU qu'un, après avoir reconnu publiquement ces Ihêtiiës dogmeà, se cobduit comme né les croyant paS, qu'il soit puni de mort; il a commiâ le plus grand des (crimes, il a menti devant les lois.
Les dogmes de la religion civile doivent étiré slm* pies, en petit nombre , énoncés avec précision, Mû^ explications ni commentaires. L'existence de la divi-^ nité puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des juëtes, le châtiment des méchants, la sainteté dû contrat souciai et des lôiâ; voilà les dogmes positifs. Quant auilt dogmes négatifs , je les borne â un seul j c'est l'Intolérance : elle rentre dans les cultes que noUs avoiië êt.^ dus.
Ceux qui distinguent l'intolérance civile et l'intolérance théôlogiquè se trompent^ àiuoii avis. Ces déiîjt intolérances sont inséparables. Il est impossible de
Kfifia atténue cbns^qneâcte morale ou poUtiq[ne. Oii en peilt AWè antënt de Gicëroii. DaiM la ^ttfltrième dee Catilinalres , qui fut proboilèée en oettfe IMiCisiOQ, loin ifacËnser César de parle*" en mauvms citoyen, il entre éridemment dans son sens ( $. 8 ) ( seulement il ly®^^^ 1*^® pouQr rendre la mort plus à craindre aux criminels, les anciens ont prétendu {antiquivo' luerunt) que des peines leur étoient re'senrées aux enfers. D'ailleurs, indé* pendamment des sentiments personnels de Cicéron, sentiments assez conhhspér seè lettres familières (lib. t, ep. âk ; lib. yi, ep. 3], il n^eùt pu combattre sous un rapport quelconque la doctrine dé César sans se mettre en contradiction avec lui-même, lui qui, peu de temps au{>àravant, dant son plaidoyer pOur Cluentius ($. éi), évoit puMiqueinént professé une dbcirinè toute éeinblable.
LIVhH! tV, CËAPITRË VÎII. !i67
vivre en pailc avec des gens qu'on cl*oit domniâs ; led di«mer seroit haïr Dieu qui les punit : il faut absolumeut qu'on les ramène ou qu on les tourmenté. Partout oA l'intolérance tfaéologique est admise , il est itti{)09siblé qu'eDe n ait pas quelque effet civil » ; et sitôt qu elle en a, le souverain n est plus souverain, même ftU tédl»porel : dès-lors les prêtres sont les vrais maîtres ; les rois ne sont que leurs officiers.
Maintenant qu'il n'y a plus et qu'il ne peut plus y avoir de religion nationale exclusive , on doit tolérer toutes celles qui tolèrent les autres , autant que leurs dogmes n'ont rien de contraire aux devoirs du citoyen. Mais quiconque ose dire , Hors de [Eglise point de salut^ doit être chassé de l'état, à moins que Tétàt ne
' Le mariage, par exemple, étant an contrat civil 4 a des effets civils, sans lesquels il est même impossible que la société subsiste. Supposons dotic qu'tin clerçé vienne à bout de d'attribuer à lui «ettl lé droit de (passer cet acte, d^it qu'il doit néoèssairemènt usurper dans toute religion intolérante^ alors n'est-il pas clair qu*en faisant valoir à propos Fautorité de l*ɧlise il rendra vaine celle du prince, qoi n'aura plus de sujets que ceux que le clergé voudra bien lui donner. Maître de marier ou de ne pas marier les gens, selon qu'ils auront ou n'auront pas telle ou telle doctrine, selon qu'ils admettront ou rejetteront tel ou tel formulaire, selon qu'ils lui seront plus ou moins dévoués, en se conduisant pfrudemment et tenant ferme, n'est-il pas clair qu'il disposera seul des héritages, des chaiiges^ des citoyens 4 de Fétat même, qui ne sauroit subsister n'étant plus composé que de bâtards? Mais, dira-t-on , Fou appellera comme d'abus, on ajournera, décrétera, saisira le temporel. Quelle pitié ! Le clergé, poUr peu qu'il ait, je ne dis pas de courage, mais de bon sens> laissera faire et ira son train} il laissera tranquillement appeler, ajourner^ décréter, saisir, et finira par rester le ipaitre. Ce n'est pas, ce me semble, un grand sacrifice d'abandonner une partie, quand on est sûr de s'emparer du tout.
soitTÉgUse, et que le prince ne soit le pontife. Un tel dogme n'est bon que dans un gouvernement théocratique; dans tout autre il est pernicieux. La raison sur laquelle on dit que Henri IV embrassa la religion romaine la devroit faire quitter à tout honnête homme , et surtout à tout prince qui sauroit raisonner*.