LIVRE III, CHAPITRE XV
tant^; on tie connoissoit paâ ce motJà. Il est très singulier qu'à Rotde, où les tribuns étoient si sacrés, on n'ait pas même imaginé qu'ils pussent usurper les fonctions du peuple , et qu'au milieu d'une si grande multitude ils n'aient jamais tenté de passer de leur chef un seul plébiscite. Qu^on juge cependant de l'embarras que causoit quelquefois la foule , par ce qui arriva du temps des Gracques , où une partie des citoyens donnoit son suffrage de dessus les toits.
Où le droit et la liberté sont toutes choses , les inconvénients ne sont rien. Chez ce sage peuple tout étoit mis à sa juste mesure : il laissait faire à ses licteur» ce que ses tribuns n'eussent osé faire; il ne craignoit pas que ses licteurs voulussent le reprér senter.
Pour expliquer Cependant comment les tribuns le représçntoient quelquefois , il suffit de concevoir comment le gouvernement représente le souverain. La loi n'étant que la déclaration de la volonté générale, il est clair que , dans la puissance législative , le peuple ne peut être représenté ; mais il peut et doit l'être dans la puissance executive, qui n'est que la force appliquée à la loi. Ceci ^it voir qu'en examinant bien les choses on trouveroit que très peu de nations ont des lois. Quoi qu'il en soit, il est sûr que les tribuns , n^ayant aucune partie du pouvoir exécutif, lie purent jamais rieprésenter le peuple romain parles di'oits de leurs charges, mais seulement en iisurpant sur ceux du sénat.
Chez les Grecs, tout ce que le peuple avoit à faire il le faisoit par lui-même; il étoit sans ces&e assemblé
sur la place. Il habitoit un climat doux; iln'étoit point avide; des esclaves £aisoient ses travaux; sa grande afïaire étoit sa liberté.. N ayant plus les mêmes avantages, comment conserver les mêmes droits? Vos climats plus durs vous donnent plus de besoins > : six mois de Tannée la place publique n'est pas tenable ; vos langues sourdes ne peuvent se faire entendre en plein air ; vous donnez plus à votre gain qu à votre liberté, et vous craignez bien moins l'esclavage que la misère.
Quoi ! ta liberté ne se maintient qu'à Tappui de la servitude? Peut-être. Les deux excès se touchent. Tout ce qui n'est point dans la nature a ses inconvénients , et la société civile plu^ que tout le reste. Il y a telles positions malheureuses où l'on ne peut conserver sa liberté qu'aux dépens de celle d'autrûi, et où le citoyen ne pçut être parfaitement libre que l'esclave ne'soit extrêmement esclave. Telle étoit la position de Sparte. Pour vous, peuples modernes, vous n'avez point d'esclaves, mais vous l'êtes; vous payez leur liberté de la vôtre. Vous^avez beau vanter cette préférence, j'y trouve plus de lâcheté que d'huma-
nit^.
Je n'entends point par tout cela qu'il faille avoir des esclaves , ni que le droit d'esclavage soit légitime , puisque j'ai prouvé le contraire : je dis seidement les raisons pourquoi les peuplesmodernes qui se croieilt libres ont des représentants , et pourquoi les peuples
' Adopter dans les pays froids le luxe et la mollesse des Orientaux, c'est vouloir se donner leurs chaînes; c'est s*y soumettre encore plus nécessairement qu'eux.