UN HUMBLE
La lourde voiture du tramway^ qui unit. la gare Montparnasse* à TArc de TÉtoile* va s'ébranler. Il ne reste plus de libre à Tintérieur, par cette aigre et froide après-midi de février, que Tavant-demière place du fond, à gauche, — place étroite, à peine visible entre une énorme bourgeoise qui tient un sac de cuir noir sur ses gros genoux, et un vieillard décoré de la rosette, sans doute un ancien officier, dont le visage brouillé de bile, les yeux d'un bleu dur, la bouche amère, disent assez le mauvais coucheur, celui qui doit inévitablement prononcer le premier la phrase: "On ne part donc pas ? . . ." Et juste à la seconde où il vient de lancer ces mots d'une voix acre, la voitiu-e, qui remuait déjà, s'arrête de nouveau. Un homme court et corpulent, plutôt
1 Tramway, horse railroad.
« One of the principal railroad stations of Paris, » The arch at the end of the Champs-Elysées, erected in memory of N:4>oleon Us victories.
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porté que poussé par le conducteur, se précipite. D'une main il s'aide aux courroies du plafond, de l'autre il retient une serviette d'avocat bourrée de livres et verdie par l'usure. Entre les genoux qu'il heurte, les pieds qu'il froisse, les parapluies qu'il déplace, il roule jusqu'au vieillard et jusqu'à la bourgeoise. Avec un "excusez" auquel on ne daigne pas répondre, il prend place entre ces deux redoutables voisins. Le premier lui donne un coup de coude tout sec et dur, la seconde le déborde de ses formes. " Pardon," dit le nouveau venu à gauche, "pardon," dit-il à droite, et la voiture glisse au trot de ses deux chevaux gris de fer, sur ce boulevard d'artistes, de petits rentiers et d'ouvriers qui étale dans ses innombrables boutiques de bric-à-brac un millier de gravures et de bustes représentant le premier Empereur. — Oh ! la cruelle ironie des fins de gloires !
Cependant l'homme à la serviette s'est installé tant bien que mal, et il l'a ouverte, cette serviette à son dernier période d'emploi. Il en a extrait une trentaine de feuilles de papier plies par le milieu et sur le côté. De la poche de son pardessus grossièrement bordé de galon aux manches et tout gras au col, il a tiré un crayon, posé un peu en arrière son chapeau haut de forme, un chapeau de satin aussi fatigué de ressorts qu'élimé d'étoffe. Il porte des cheveux trop longs, une barbe inculte. Ses lourdes bottines sont tachées de boue, son pantalon gondole aux genoux, sa cravate noire se fripe autour d'un faux col en papier qui joue mal la toile. Les taches d'une de ses mains décèlent l'usage récent du porte-plume, et quand il tourne une par une les feuilles sur lesquelles son crayon trace des signes cabalistiques, les regards des curieux du tramway peuvent lire les mots : Institution Vanaboste, Version latine. L'homme à la serviette est un professeur et de la variété la plus mélancolique dans la docte espèce, un professeur libre.^
1 librgt not belonging to State Institutions, to the Université de France.
l6o PASTELS.
Il n*a que cinquante-deux ans, le professeur libre. Vous lui en donneriez soixante, tant il porte sur toute sa personne les traces de sa vie toute faite d'un continuel, d'un irrésistible épuisement. Jugez un peu. Il s'est levé à cinq heures, ce matin, — sans bruit, pour ne pas réveiller sa femme. Il a fait sa toilette à T aveugle, avec Tunique pot à eau. Tunique savon et Tunique peigne du ménage. Avant six heures il s'était rendu â pied de l'avenue des Gobelins, où il habite, par économie, jusqu'à une pension de la rue de la Vieille- Estrapade. De ces six heures à sept heures et demie, il a fait répéter leurs leçons et leurs devoirs à quelques élèves qui suivent le cours du lycée Louis-le-Grand. A huit heures il s'asseyait dans une des chaires de l'Institution Vanaboste, récemment transférée, depuis qu'elle a grandi, dans un ancien hôtel de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, "entre cour et jardin," disent les prospectus, qui négligent d'ajouter que ce jardin consiste en un carré de terre grand comme un mouchoir, où poussent trois acacias malades et où le soleil ne pénètre jamais, tant les maisons avoisinantes surplombent. Le professeur a pris pour tout déjeuner, entre ces deux séances, un croissant ^ d'un sou grignoté en courant le long des murs tristes du Panthéon. Vers dix heures il rentrera chez lui. Quatre élèves à servir, deux par deux, jusqu'à midi et demi. Il est trois heures, et il a eu le temps, depuis son déjeuner, de donner un autre cours à l'école Sainte-Cécile, un pensionnat de jeunes filles où son âge le fait admettre. Encore cinq leçons, trois avant le dîner, deux après, et sa journée sera finie.
La voiture va, s'arrête, reprend, se ralentit, s'arrête, reprend encore. Le crayon du professeur continue, lui, à courir dans les marges des copies, d'y tracer les es qui signifient contre-sens^ les ffr^ qui signifient yizw/^j' de français^ les yjr, qui signifient ya//A: sens^ et lesyî?, — les très nombreux yî?,
^ croissant^ very small bread afEecting the f orm of a crescent.
UN HUMBLE, i6i
— qui signifient yârw/^j" d^ orthographe. Et tout en corrigeant ces copies, le vieux forçat de l'enseignement libre pense au cachet qu^il va gagner. Son ancien collègue de la pension Vanaboste, Claude Larcher, Técrivain aujourd'hui connu, lui a procuré une leçon chez une dame russe de passage à Paris, une heure quatre fois la semaine, auprès d'un petit garçon un peu trop pâle, très doux, qui doit seulement lire et écrire sous la dictée, et on donne trente francs pour cette heure ! Jamais le professeur libre n'a été payé comme cela, et il caresse un rêve : profiter de l'occasion pour mettre quelque argent de côté et réaliser enfin son désir de ses vingt-sept années de mariage, quinze jours au bord de la mer avec sa femme. Il n'a jamais pu. Ses charges sont si lourdes, et il a toujours peiné. A dix-neuf ans, refusé à l'École normale, il se faisait maître d'étude pour préparer sa licence. Licencié, il épousait la fille d'un de ses collègues, et, tout de suite, c'était le mobilier à payer, c'était le premier enfant à élever, puis le second, puis le troisième, puis le quatrième. Aujourd'hui ses deux filles aînées sont mariées, l'une à un commerçant, l'autre à un avocat, deux anciens élèves. Comme on n'a pas eu de dot à leur donner, le père leur assure à chacune, par contrat, mille francs par an, — ci, deux mille francs. — Des deux garçons, l'un est sorti de Saint-Cyr^ cette année, et le père lui sert aussi mille francs par an. C'est la mère qui l'a décidé à cette pension, pour qu'il n'y ait pas d'injustice. Il a quelque part une vieille tante de province qui mourrait de faim sans les trois cents francs qu'il lui envoie, et il a recueilli chez lui la mère de sa femme. Tout cela compte, et le professeur n'est guère payé en moyenne que quatre francs le cachet, — trois quelquefois, quelquefois cinq, moins souvent six et sept rarement, très rarement. La leçon du Russe, c'est l'aubaine inespérée, d'autant plus que la correspon-
1 Saint-Cyr, a well known military school.
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dance du tramway de Montparnasse lui permet de se rendre chez son élève et d'en revenir pour soixante centimes sans perdre trop de temps, grâce ' au système des rails qui, en évitant les secousses, permet d^écrire. Aussi a-t-il un bon sourire, l'excellent père " H*0," comme l'appellent les Vanaboste, qui se moquent de son incurie personnelle en lui appliquant la formule chimique de l'eau. Il se soucie peu que ses deux voisins le serrent à qui mieux mieux, que les autres voyageurs le regardent avec dédain ou moquerie, lui, son chapeau, sa serviette et ses copies. Il voit en pensée un petit coin de plage normande, — d'après des dessins de journaux illustrés, n'ayant jamais quitté Paris. Il voit l'Océan, il voit la "maman," — c'est sa femme, — assise sur les coquillages au bord des flots, purpureum tnare}^ comme dit son cher Virgile ... Et quand la voiture du tramway s'arrête à l'Arc, après avoir franchi la Seine et monté au pas la rude et longue avenue Marceau, c'est d'une allure guillerette qu'il sautille jusqu'à la porte de l'hôtel, loué tout meublé, rue du Bel-Respiro, où habite la grande dame russe, mère du petit André. Il en oublie d'essuyer ses semelles sous la marquise, et le portier en livrée qui vient de l'annoncer, comme les fournisseurs, par deux coups de cloche, dit à un valet de pied attardé dans la loge :
— Ça gagne de l'argent comme ça veut, sans rien faire, et ça ne se payerait seulement pas un fiacre pour arriver propre . . . Vieux grigou, va !
Ah ! le brave homme !
TOBLACH, juin 1888.
1 purpureum mare (Latin), the purple sea.
VOYAGES
VOYAGES
MÉTAPONTE.i
L'intérêt d'une promenade à travers cette campagne funeste réside dans une visite aux restes d'un temple Dorique, de destination incertaine, et qui se trouvait, estimet-on, à deux kilomètres au nord de fa cité disparue. Ce débris porte le nom romantique de Table des Paladins — Tavola dei Faladini, "On l'appelle ^insi," me dit le paysan qui me conduit vers cette ruine, "parce qu'on a entendu raconter aux vieux que des hommes six fois grands comme nous venaient y manger ! . . . " Il cligne son œil, et secouant sa face couleur d'olive, il prononce la parole nationale par excellence, celle qui se prête également aux plus aveugles superstitions et aux plus diplomatiques scepticismes : " Chi lo sa ? , , ," ^ et il ajoute : " On a trouvé leurs tombes pourtant, et elles étaient faites pour des gens comme nous ..." Ce raisonnement paraît troubler beaucoup son intelligence, aussi lente que la charette de bois non suspendue dans laquelle il me voiture. Deux mulets étiques la traînent, attelés l'un dans le brancard, l'autre par côté. Les deux grandes roues suivent la double ornière du chemin, où elles enfoncent parfois jusqu'au moyeu. Le paysage s'est fait plus vide encore, maintenant que me voici à cinq cents mètres des bâtisses rangées autour de la gare et qu'un pli
1 Metapontium^ an ancient city of Italy, on the gulf of Tarante ' (Tarentum).
2 Chi lo sa ? (Italian), Who knows ?
l66 VOYAGES.
de terrain les cache. La lande se déploie sauvage et nue. Des moutons y paissent, conduits par un berger vêtu de peaux de bêtes qui ne sont ni taillées, ni cousues. Des ficelles nouent ces toisons d'un blanc jaunâtre et maculé de boue autour du torse, des bras et des jambes de ce pâtre, probablement très analogue à ceux qui servirent de modèle à Tenchanteur Théocrite,^ quoique Ton n'imagine pas un animal humain de cette brutalité récitant les délicieux vers du Cyclope:
Nicias, il n'est pas de remède à l'amour.
Il n'est pour adoucir sa brûlure sauvage.
Ni baume bienfaisant, ni magique breuvage, Rien que le charme pur des Muses. . . .
Ce berger regarde là-bas, assis à terre vers les montagnes de la Calabre qui bordent de leurs lignes vaguement bleues et des neiges de leur cime cet horizon désolé. Qu'elles sont loin, et loin la mer qui, à droite, tremble par instants ! Un ciel d'automne, où d'informes nuages se déchiquettent sous le vent, enveloppe cette solitude par-dessus laquelle volent des oiseaux de proie. Ils tournent, ailes éployées, fouillant la grande plaine de leur avide regard. Aussi les peureuses alouettes que font lever les chiens qui suivent la voiture : — Regina, Cacciatore et Policastro,* — ont-elles tôt fait de s'abattre à quelques pas plus loin. Les cahots succèdent aux cahots tandis que les colonnes du temple ruiné grandissent à mesure, mais à mesure aussi le malheureux mur de cimetière dont une précaution inintelligente les a entourées. Il serait si facile de remplacer par une
1 Theocrites, a celebrated Greek bucolic poet, who lived in the first half of the 3d century b.c. The Cyclops is the eleventh idyl ; the Unes hère quoted are the first ones.
* (Italian), Queen, Hunter. Policastro is the Italian form of a Greek name.