THÉORIES POLITIQUES
Si M. Taine a eu ses heures de pessimisme, et douloureusement éloquentes, c'a donc été malgré lui et sans rien perdre de sa foi profonde à la Science. Avec son entière bonne foi, il a reconnu la morne tristesse de ses impressions personnelles devant l'univers géométrique et taciturne que cette science nous montre. Il n'a pas essayé davantage de nier qu'une contagion de désespérance gagne le siècle. Mais il s'est appliqué à montrer que cette désespérance provient uniquement d'une disposition personnelle de notre esprit, et non pas des conclusions nécessaires de la science. A ses yeux, le pessimisme et l'optimisme sont deux manières de voir les choses, également légitimes, mais également inexactes, qui attestent seulement un tour particulier de l'âme qui s'y abandonne. Il va plus loin. Non content de justifier la science d'avoir enfanté le mal du siècle, il attend d'elle un remède contre ce mal. Vague et incertaine attente, et dont je crois, pour ma part, qu'elle sera déçue, car l'antinomie de la science et de la vie morale est vraisemblablement irréductible. N'importe ! Il est généreux de s'efforcer de la résoudre, car il y va du salut d'un des deux héritages séculaires de notre pauvre humanité. M. Taine a travaillé dans ce sens. Non qu'il ait composé un traité spécial sur ce sujet ; mais de cinquantes passages de ses œuvres une conception morale se dégage, tantôt exposée nettement, comme dans les dernières pages de l'étude sur lord Byron, tantôt manifestée par un goût passionné pour l'équilibre de la parfaite santé, comme dans les leçons qu'il a consacrées à la sculpture grecque, comme dans les notes sur l'Angleterre, et comme dans Pavantdernier chapitre de la Philosophie de VArt sur le degré de
bienfaisance de tel ou tel Idéal. Cette conception n*est pas différente de celle qui se retrouve au fond du Stoïcisme et du Spinozisme, — doctrines appuyées comme celles de M. Taine sur l'hypothèse de Tunité absolue de TUnivers. " Sois en harmonie avec le cosmos ^^ disait Marc-Aurèle,^ et et l'auteur de V Ethique:^ "Le sage est celui qui participe par sa pensée à l'éternelle nécessité de la nature. Celui-là, en un certain sens, ne cesse jamais d'être, et seul il possède le véritable repos de tout le cœur. ..." Et Gœthe luimême, le chef triomphant de cette école : " Tâche de te comprendre et de comprendre les choses. ..." Certes notre chétive personnalité n'est qu'une infime portion de l'infinie concert de la nature, mais au lieu de nous en lamenter, pourquoi ne pas nous en réjouir, capables que nous sommes de nous associer à cet infini concert et de nous sentir devenus un des membres vivants du corps immortel de la Divinité ? Il suffit pour cela de suivre à la lettre une maxime dont le sens commun a proclamé depuis longtemps l'excellence, et de conformer nos désirs à l'ordre des choses, au lieu de lutter contre l'ordre inévitable des choses pour l'assujettir à nos désirs. Maxime apaisante, car elle nous prépare à supporter la douleur avec la consolation de la loi obéie, — maxime fortifiante, car elle nous enseigne à tourner au profit de notre développement toutes les circonstances qui nous entourent. La seule vertu de cette maxime a soutenu Gœthe dans le grand œuvre de sa merveilleuse culture, comme jadis elle avait soutenu les cités grecques dans le déploiement rhythmique de leur libre activité. La portée de cette maxime passe en effet les destinées privées, car sa valeur, encore aléatoire en face des hasards de la vie individuelle, devient presque absolue,
* Marcus Aurelius Antoninus (i 21-180), Roman emperor and stoician; he bas left a book of Thoughts written in Greek. ^ Spinoza^ see note 2, page 35.
une fois appliquée à la vie des sociétés. C'est du moins ce que pense M. Taine, et il est arrivé ainsi à concevoir une morale politique greffée sur sa conception scientifique de rhomme et de TUnivers. Précisément cette morale politique s'est trouvée en conflit avec les idées de la Révolution de 1789 tout autant qu'avec les principes de l'Ancien Régime, si bien que l'auteur des Origines de la France contemporaine présente ce spectacle inattendu d'un philosophe également hostile aux deux partis qui se disputent la domination du pays. L'entière bonne foi a de ces aventures qui la rendent dangereuse à l'esprit qui la pratique, et souvent inintelligible à ceux qui n'entrent pas dans le secret du petit travail intérieur de cet esprit.
Il me semble que la morale politique de M. Taine, formulée dans ce qu'elle a de plus général, se ramène à peu près à considérer un État comme un organisme. De même que la force et la santé personnelles s'obtiennent par une obéissance consciente ou inconsciente aux lois de l'organisme physiologique, de même la force et la santé publiques s'obtiennent par une obéissance consciente ou inconsciente aux lois de ce que l'on doit appeler l'organisme social. Des conditions de toute sorte, inévitables et irréparables, ont produit cet organisme. La race y a contribué, puis le milieu, puis la série des circonstances historiques. Tel qu'il est, ou bon ou mauvais, ou admirable ou détestable, cet organisme fonctionne comme il existe, par une nécessité invincible. La sagesse, d'après la philosophie dont j'ai indiqué plus haut le principe, réside dans l'acceptation de cette nécessité. Admettre toutes les conditions de l'organisme social dont nous faisons partie, les admettre et nous y soumettre, tel est le commencement du progrès, car on n'améliore sa propre position qu'en la subissant et la comprenant. C'est le vieux mot de Bacon : Nemo naturcu
nisi parendo itnperat^ . . . appliqué au gouvernement des peuples. Respecter donc non seulement les principes, mais les préjugés de sa race, "car le préjugé héréditaire est une raison qui s'ignore'*; conserver non seulement les institutions utiles, mais celles mêmes qui sont probablement abusives, parce qu'elles sont des parties vivantes d'un corps vivant ; ne prendre comme mesure des intérêts de l'État ni les exigences logiques de notre entendement, ni les nobles besoins de notre cœur, parce que ni notre esprit ni notre cœur ne sont la règle de la réalité ; procéder en un mot vis-à-vis de la société comme un médecin vis-à-vis d'une personne malade, avec la lente et timide prudence que donne la conviction de l'infinie complexité des fonctions ; voilà, en dehors des applications pratiques, l'esprit de la politique telle que la prescrirait M. Taine, telle qu'il la prescrit dans les morceaux où de simple narrateur il se fait juge, comme celui-ci que je détache de son second volume sur les Origines de la France contemporaine : " S'il est au monde une œuvre difficile à faire, c'est une constitution, surtout une constitution complète. Remplacer les vieux cadres dans lesquels vivait une grande nation par des cadres différents, appropriés et durables, appliquer un moule de cent mille compartiments sur la vie de vingtsix millions d'hommes, le construire si harmonieusement, l'adapter si bien, si à propos, avec une si exacte appréciation de leurs besoins et de leurs facultés qu'ils y entrent d'eux-mêmes, pour s'y mouvoir sans heurts, et que tout de suite leur action improvisée ait l'aisance d'une routine ancienne, une pareille entreprise est prodigieuse et probablement au-dessus de l'esprit humain. . . ." Mieux vaut donc renoncer à cette entreprise et s'en tenir, pour faire prospérer une machine aussi délicate à manier qu'un État,
1 Nemo naturae nisi parendo imperat (Latin) = No one can direct nature, unless he obeys (her laws).
y6 CRITIQUE.
aux deux grands procédés de toute modification : le temps d'abord, c'est-à-dire l'hérédité ; l'art ensuite, c'est-à-dire la spécialité. Vraisemblablement M. Taine a pris l'admiration du premier de ces procédés en Angleterre et du second en Allemagne. J'imagine que s'il rédigeait, comme son maître Spinoza, un traité de politique, il commencerait par eux et conclurait de même.
Si l'on veut maintenant se rappeler les théories de gouvernement au nom desquelles s'est faite la Révolution de 1789, on n'aura pas de peine à constater qu'elles dérivent d'un Idéal rationnel tout différent du principe historique et positiviste sur lequel M. Taine s'est appuyé. M. Taine, comme tous les philosophes qui voient dans l'État un organisme, doit considérer et considère l'inégalité comme une loi essentielle de la société. La Révolution avait pour premier axiome que, sous un certain point de vue, tous les hommes sont égaux. Comme nous venons de le voir, une constitution est pour M. Taine une œuvre a posteriori^ construite par l'expérience qui doit constater les coutumes et non les créer, enregistrer et régulariser, non défaire. C'a été le suprême acte de foi de la Révolution de proclamer la souveraineté créatrice de la Raison. Puis, la Révolution admet que tout citoyen est propre à tout. Souvenez-vous de* l'éloquent passage oîi Michelet développe, lui aussi, cette thèse à laquelle les sélections des grandes guerres ont donné raison, au moins pour un temps, et comparez l'opinion que M. Taine professe à l'égard des spécialistes. La Révolution pose encore, avec l'auteur de YEmile^ cette idée que l'homme est naturellement raisonnable et bon; c'est la société mal faite qui le rend mauvais. M. Taine, pareil à tous ceux qui croient aux obscures origines ani-
^ A posteriori (Latin), backward, i.e. founded on existing circumstances; it should be a resuit of preexisting causes. "^ Emile; see note i, page 43.
maies de l'homme, est persuadé qu'une bête féroce mal endormie peut se réveiller dans chacun de nous. " L'homme est un carnassier, dit-il quelque part, il Test par nature et par structure, et jamais la nature ni la structure ne laissent effacer ce premier pli. Il a des canines comme le chien et le renard, et, comme le chien et le renard, il les a enfoncées dès l'origine dans la chair d'autrui. Ses descendants se sont égorgés avec des couteaux de pierre pour un morceau de poisson cru. A présent encore, il n'est pas transformé,* il n'est qu'adouci. La guerre règne comme autrefois, seulement elle est limitée et partielle. ..." Décréterez-vous la royauté du peuple si vous le voyez composé de la sorte? Enfin la Révolution, comme son nom l'indique, a été révolutionnaire. Elle a commencé par faire place nette. Elle a eu la méthode de son principe. Principe et méthode devaient répugner au philosophe de l'évolution lente, et, de fait, rien dans le mouvement de 1789 n'a trouvé grâce devant sa critique aiguë, excepté la guerre contre l'étranger; et le motif qu'il donne de son admiration pour les soldats de cette héroïque époque mérite d'être noté, car il montre bien comment le philosophe est demeuré jusqu'au bout conséquent avec lui-même : " Ils ont été, dit-il, ramenés au sens commun par la présence du danger, ils ont compris l'inégalité des talents et la nécessité de l'obéissance. ..." M. Taine professe donc une antipathie invincible pour les œuvres et les hommes de la Révolution, et en cela il est logique. Il ne l'est pas moins en professant la même antipathie pour les hommes et les œuvres de l'Ancien Régime. Car si la Révolution s'est faite à l'encontre de toutes les idées de sa doctrine politique, l'Ancien Régime n'était pas davantage conforme à ces idées. Et d'abord, persuadé comme il l'est de la nécessité inéluctable qui rattache tout phénomène à ses antécédents, il ne peut pas distinguer, comme le fait l'opinion commune, et opposer cet
Ancien Régime et la Révolution. Il voit dans le premier de ces deux faits la cause directe et séculaire du second. " Ils sont, affirme-t-il jquelque part à propos des Jacobins,^ les successeurs et les exécuteurs de TAncien Régime, et quand on regarde la façon dont celui-ci les a engendrés, couvés, nourris, intronisés, provoqués, on ne peut s'empêcher de considérer son histoire comme un long suicide. . . ." Et là-dessus, dans un chapitre d'une condensation extrême, il montre comment les règles maîtresses de la santé politique ont été violées, les unes après les autres. Lui qui définit l'État un organisme, c'est-à-dire un assemblage de centres locaux, tous actifs et progressifs, il ne peut que répugner à la monarchie unitaire et absolutiste de Louis XIV qui, concentrant tous les pouvoirs dans la main du roi et toutes les forces vives de la nation dans la cour, a tari l'existence provinciale. Partisan de la spécialité intelligente, il ne peut que déplorer la conduite de l'aristocratie française et du clergé, qui n'ont pas su comprendre les obligations de leurs privilèges, et garder la primauté du talent comme ils avaient la primauté du titre et du rang. L'Ancien Régime, en exagérant par la vie de cour l'importance des qualités de finesse et d'agrément, a petit à petit développé, puis porté à son plus intense degré ce que M. Taine appelle l'esprit classique, c'est-à-dire qu'à l'étude directe de la réalité l'idéologie s'est substituée, et à la méthode expérimentale les procédés de la raison abstraite et mathématique. Enfin M. Taine appartient à une école qui professe trop nettement le culte des faits accomplis pour ne pas juger comme vains tous les efforts que pourraient tenter vers le passé les apôtres de la réaction. Bienfaisante ou malfaisante, la Révolution a eu lieu, et la
^Jacobins: asociety of red Republicans (1790-1794), of which Robespierre was a prominent member. They were so named from the friars of the order of Saint Dominic, whose convent they occupied.
sagesse consiste à compter avec elle comme avec un de ces faits accomplis. Relisez maintenant la préface de 1875 que M. Taine a mise à la tête de son grand ouvrage sur les Origines de la France contemporaine^ et vous apercevrez les raisons profondes de Tétrange solitude d'opinion où il s'est placé, — solitude qui lui attire aujourd'hui les reproches des républicains, comme elle lui attirait les anathèmes de révêque d'Orléans: "En 1849, ayant vingt et un ans, j'étais électeur et fort embarrassé ; car j'avais à nommer quinze ou vingt députés, et de plus, selon l'usage français, je devais non seulement choisir des hommes, mais opter entre des théories. On me proposait d'être royaliste ou républicain, démocrate ou conservateut, socialiste ou bonapartiste. Je n'étais rien de tout cela ni même rien du tout. . . ." Et depuis il n'a pas choisi davantage. Il était alors, il est aujourd'hui un philosophe parfaitement insoucieux de l'action et qui se préoccupe seulement de la logique et de la sincérité de sa pensée, en politique comme ailleurs.
Trois questions peuvent être posées à l'occasion de V Histoire des origines de la France contemporaine, La première intéresse les historiens. Que vaut la méthode, que valent les textes, que vaut la critique de l'auteur ? La seconde intéresse les politiciens. Quelle est la portée exacte de ses théories, leur excellence ou leur insuffisance ? — Le titre même de cette étude me permet de répondre seulement à la troisième, qui intéresse le psychologue. Comment M. Taine est il arrivé à produire une sorte de volte-face dans l'opinion de beaucoup de ses anciens admirateurs? J'ai essayé de montrer l'entière unité du développement de ce sombre mais puissant esprit. Il représente, avec une intensité singulière, cette religion de la science propre à la seconde moitié du xix® siècle français ;
8o CRITIQUE.
à cette religion, il a tout sacrifié, depuis les plus sublimes désirs du cœur jusqu'aux plus légitimes désirs de popularité. Il semble avoir tracé d'avance son portrait lorsqu'il a peint le M. Paul des Philosophes classiques: "Suivre sa vocation, chercher dans le grand champ du travail l'endroit oli on peut être le plus utile, creuser son sillon ou sa fosse, voilà
selon lui la grande affaire; le reste est indifférent " — Et
comment creuser ce profond et large sillon sans couper sur leur pied beaucoup de fleurs ?