MÉTAPONTE
grille cette absurde maçonnerie qui gâterait, si c'était possible, là beauté de cette ruine, si mélancolique et si grandiose dans ce vaste cadre de silence et de sauvagerie!
Mais non, la beauté de la ruine est la plus forte. Une fois la porte à claire-voie poussée, et devant ces reliques séculaires, l'impression sUmpose, irrésistible, immédiate et profonde. Quinze colonnes seulement sont debout. Elles suffisent à vous émouvoir autant que les édifices intacts de Paestum,^ quoique d'une émotion un peu autre. C'est surtout ici un saisissement moral. L'artiste doit aimer cette ruine de Métaponte, moins que le poète, malgré qu'elle fournisse un exemplaire accompli de cet ordre Dorique si sévère et si fort, avec son absence d'ornements, ses chapiteaux nus, sa base posée à même le pavé, la sensation qu'il donne d'un poids simplement et intelligemment supporté. Ces colonnes offrent ce caractère particulier que, pour une raison de solidité, le coussinet du chapiteau déborde un peu. L'architrave n'est pas tombée, ce qui explique le surnom de " table " appliqué à toute la ruine. Mais c'est vraiment par miracle qu'il en est ainsi. Car le vandalisme commun aux seigneurs et aux paysans du moyen-âge a travaillé là comme ailleurs. Trouvant dans ces pierres des édifices antiques des matériaux préparés, ils dépeçaient ces nobles asiles des Dieux dépossédés, comme Robinson* faisait son vaisseau. Ici les pierres des escaliers ont été arrachées, arrachées celles qui marquaient la place du mur de la Cella} Les frontons ont été détruits, et, pour qui n'aurait pas l'idée de l'ordonnance constante des temples
^ Paesium^ andent city in the province of Salemo, celebrated for the magnificent ruins of the temples of Neptune, and Ceres.
^ Robinson Crusoe.
' Cella (Latin), the chapel, part of the temple where stood the statue of the god.
i68 y0VAG£S.
grecs, aucun indice ne révélerait le dessin primitif de la construction. En revanche, Tart le plus savant n'aurait pas combiné un plus fier symbole du destin réservé à toute chose humaine, un commentaire plus éloquent du Debemur morti nos nostraque} ... La forme de ces ruines en fait vraiment un autel dressé à cette invincible Mort, à la souveraine Déesse d'ici-bas, dans ce désert qui prend lui-même, par place, de vagues formes de nécropole. Les ondulations marquent la place jadis occupée par la ville dont la poussière est mêlée à ce sol. On raconte qu'à l'époque de la moisson et dans les parties cultivées de la plaine, de longues rangées d'épis plus courts et leur jaunissement prématuré aident à retrouver les lignes où durent être les rues. On dit aussi que, dans les champs nouvellement défrichés, sans cesse la charrue du laboureur retourne des fragments de statues, des armes, des monnaies. Tristis arator^ disait déjà plaintivement le tendre Virgile que l'on imagine tout jeune dans les champs de Mantoue, regardant sur le visage vieilli des pauvres paysans la trace de cette tristesse inconsciente que son précoce génie y devinait déjà. Cette épithète est trop vraie des cultivateurs qui vont ainsi, arrachant à cette terre empestée des morceaux épars où se discernent de vagues monuments d'une gloire à jamais détruite, et ces morceaux sont quelquefois des merveilles d'art, comme deux mains de marbre, deux adorables mains d'une statue de femme que l'on garde provisoirement dans une grange près de la gare, en attendant de les transporter au musée de Tarente. Elles sont, ces mains qui traînent parmi des débris informes, fines à rendre amoureux du corps qu'achevait leur délicatesse, pures à y mettre un
^ Debemur, etc. (Latin), " We belong to death, we and our possessions.'' Quotation from Q. Horatii Flacci, Epistularum, Lib. II, Epist. III, V. 63 (De arte poetica).
^ (Latin), the sad husbandman.