FRAGMENT DE CONVERSATION
rétais Tautre jour dans une maison, où il y avait un cercle de gens de toute espèce : je trouvai la conversation occupée par deux vieilles femmes, qui avaient en vain travaillé tout le matin à se rajeunir*. « Il faut avouer », disait une d'entre elles, « que les hommes d'aujourd'hui sont bien différents de ceux que nous voyions dans notre jeunesse : ils étaient polis, gracieux, complaisants ; mais à présent je les trouve d'une brutalité insupportable. » — (( Tout est changé » , dit pour lors un homme qui paraissait accablé de goutte; a le temps n*est plus comme il était : il y a quarante ans, tout le monde se portait bien, on marchait, on était gai, on ne demandait qu'à rire et à danser; à présent, tout le monde est d*une tristesse insupportable*. )) Un moment après, la conversation tourna du côté de la politique. « Morbleu ! » dit un vieux seigneur, (( l'État n'est plus gouverné : trouvez-moi à présent un ministre comme M. Colbert. Je le connaissais beaucoup, ce M. Colbert; il était de mes amis; il me faisait toujours payer de mes pensions avant qui que ce fût : le bel ordre qu'il y avait dans les finances ! tout le monde était à son aise; mais, aujourd'hui, je suis ruiné'». — (( Monsieur », dit pour lors un ecclésiastique, « vous parlez là du temps le plus miraculeux de notre invincible monarque ; y a-t-il rien de si grand que ce qu'il faisait alors pour détruire l'hérésie? » — « Et comptezvous pour rien rabolition des duels*? » dit d'un air
1. Cf. La BiTiyère, Caractères, XI : « Le souvenir de la jeunesse est tendre dans les vieillards », etc.
En ap()arence, Montesquieu veut rappeler que le vieillard est laudator temporis acli; en réalité, il fait la critique des dernières années du règne de Louis XIV en les
jours son procédé : dissimuler Tallusion dans une pensée générale.
2. Allusion à la tristesse des dernières années du règne de Louis XIV; cf. Voltaire, Siècle.
ch. XXVII et XXVIII.