‹ Extraits de l'esprit des lois et des œuvres diversesChapitre 61 sur 324 · DU PRINCIPE DE LA DEMOCRATIE · texte numérisé non relu

DU PRINCIPE DE LA DEMOCRATIE

Il ne faut pas beaucoup de probité pour qu'un gouvernement monarchique ou un gouvernement despotique se maintiennent ou se soutiennent. La force des lois dans l'un, le bras du prince toujours levé dans l'autre, règlent ou contiennent tout. Mais dans un État populaire, il faut un ressort de plus, qui est la vertu ^,

Ce que je dis est confirmé par le corps entier de l'histoire, et est très conforme à la nature des choses. Vùxr il est clair que, dans une monarchie, où celui qui fait exécuter les lois se juge au-dessus des lois, on a besoin de moins de vertu que dans un gouvernement populaire*, où celui qui fait exécuter les lois sent qu'il y est soumis lui-même, et qu'il en portera le poids.

11 est clair encore que le monarque qui, par mauvais conseil ou par négligence, cesse de faire exécuter les lois, peut aisément réparer le mal :il n'a qu'à changer de Conseil, ou se corriger de celte négligence même. Mais lorsque, dans un gouvernement populaire, les lois ont

1. Voici V Avertissement que 5Iontesquiou a mis plus tard au début de VEsprit des Lois (édit.

do 1758) :

« Pour rintelligence des quatre ireniiers livres de cet ouvrage, il aut observer que ce que j'ap-

f>elle la vertu dans la répudique est l'amour do la patrie, c'est-à-dire l'amour de l'égalité.

Ce n'est point une vertu morale ni une vertu chrétienne, c'est la vertu politique'^ et celle-ci est le ressort qui fait mouvoir le gouvernement rénublicain, comme Vhonnenr est le ressort qui lait mouvoir la monarchie. J'ai donc appelé vertu politique l'amour de la patrie et de légalité. J'ai ou /Jes idées nouvelles : il a bien /a//ti trouver de nouveaux mots,

ou donner aux anciens de nouvelles acceptions. Ceux qui n'ont pas compris ceci m'ont fait dire lies choses absurdes et (jui seraient révoltantes dans tous 1rs pays du monde, parce que dans tous les pays du monde on veut de la morale. »

Cette idée de la « vertii » politique est empruntée à Aristote (/*/>iitique, III, n), lorsqu'il distingue « la vertu du bon citoyen et la vertu de l'honnôte homme »».

2. « C'est surtout dans cette constitution que le citoyen doit s'armer de force et de constance et dire chaque jour, du fond de son cœur : Mnio pericutosam liltertaiem quam qnietum serritium. »

Rousseau, le Contrat social, m,\v.

LES GOUVERNEMENTS

cessé d'être exécutées, comme cela ne peut venir que de la corruption de la république, l'État est déjà perdu.

Ce fut un assez beau spectacle, dans le siècle passé, de voir les efforts impuissants des Anglais pour établir parmi eux la démocratie. Comme ceux qui avaient part aux affaires n'avaient point de vertu, que leur ambition était irritée par le succès de celui qui avait le plus osé*, que l'esprit d'une faction n'était réprimé que par l'esprit d'une autre, le gouvernement changeait sans cesse : le peuple, étonné, cherchait la démocratie, et ne la trouvait nulle part. Enfin, après bien des mouvements, des chocs et des secousses, il fallut se reposer dans le gouvernement même qu'on avait proscrit*.

Quand Sylla voulut rendre à Rome la liberté, elle ne put plus la recevoir' : elle n'avait plus qu'un faible reste de vertu; et comme elle en eut toujours moins, au lieu de se réveiller après César, Tibère, Caïus, Claude, Néron, Domitien, elle fut toujours plus esclave : tous les coups portèrent sur les tyrans, aucun sur la tyrannie.

Les politiques grecs, qui vivaient dans le gouvernement populaire, ne reconnaissaient d'autre force qui pût le soutenir que celle de la vertu*. Ceux d'aujourd'hui ne nous parlent que de manufactures, de commerce, de finances, de richesses, et de luxe même*.

Lorsque celte vertu cesse, l'ambition entre dans les

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