‹ Extraits de la Théodicée, avec introd.,notes, et éclairoissements sur l'histoire de l'optimismeChapitre 72 sur 205 · De l'essentiel · texte numérisé non relu

De l'essentiel

la rivière est la cause du retardement du bateau (l). La force aussi est à Tégard de la matière comme Tesprit est à l'égard de la chair ; Tesprit est prompt et la chair est infirme, et les esprits agissent

Quantum non noxia corpora tardant.

Il y a donc un rapport tout pareil entre une telle ou telle action de Dieu et une telle ou telle passion ou réception de la créature, qui n'en est perfectionnée dans le cours ordinaire des choses qu'à mesure de sa réceptivité, comme on rappelle. Et lorsqu'on dit que la créature dépend de Dieu en tantqu'elle est et en tant qu'elle agit, et môme que la conservation est une création continuelle, c'est que Dieu donne toujours à la créature et produit continuellement ce qu'il y a en elle de positif, de bon et de parfait, tout don parfait venant du père des lumières ; au lieu que les imperfections et les défauts des opérations viennent de la limitation originale que la créature n'a pu manquer de recevoir avec le premier commencement de son être par les raisons idéales qui la boruent. Car Dieu ne pouvait pas lui donner lout sans en faire un Dieu (2) ; il fallait donc qu'il y eût différents degrés dans la perfection des choses, et qu'il y eût aussi des limitations de toute sorte.

Cette considération servira aussi pour satisfaire à quelques philosophes modernes, qui vont jusqu'à dire que Dieu est le seul acteur. Il est vrai que Dieu est le seul dont l'action est pure et sans mélange de ce qu'on appelle pâtir ; mais cela n'empêche pas que la créature n'ait part aux

1. Supposez un père qui met son fils sur le bateau allant au précipice, qui, de plus, a fait le bateau, le précipice, les lois de la chute, et jusqu'aux déterminations de la volonté de son fils : serat-il seulement cause morale de ce qui arrivera ? ^ 2. C'est le principe, non démontré, qui fait tout le nerf des démonstrations de Leibniz. Ce dernier réduit la volonté absolue à rirapuissance de produire une volonté qui lui soit égale, et il élève ainsi au-dessus de Dieu le principe de contradiction, le « principe des indiscernables », le principe du nombre.

actions aussi, puisque l'action de la créature est une modification de la substance qui en coule naturellenaeut, et qui renferme une variaiion non seulement dans les perfections que Dieu a communiquées à la créalure, mais encore dans les limitations qu'elle y apporte d'elle-même, pour être ce qu'elle est. Ce qui fait voir aussi qu'il y a une distinction réelle entre la substance et ses modifications ou accidents, contre le sentiment de quelques modernes (1). Le mal est donc comme les ténèbres; et non-seulement l'ignorance, mais encore l'erreur et la malice consistent formellement dans une certaine espèce de privation. Voici un exemple de l'erreur, dont nous nous sommes déjà servis. Je vois une tour qui parait ronde de loin, quoiqu'elle soit carrée. La pensée que la tour est ce qu'elle paraît coule naturellement de ce que je vois ; et lorsque je m'arrête à cette pensée, c'est une aflirmation, c'est un feux jugement ; mais si je pousse l'examen, si quelque réflexion fait que je m'aperçois que les apparences me trompent, me voilà revenu de l'erreur. Demeurer dans un certain endroit ou n'aller pas plus loin, ne se point aviser de quelque remarque, ce sont des privations.

Il en est de môme à l'égard de la malice ou de la mauvaise volonté. La volonté tend au bien en général ; elle doit aller vers la perfection qui nous convient, et la suprême perfection est en Dieu. Tous les plaisirs ont en eux-mêmes quelque sentiment de perfection ; mais lorsqu'on se borne aux plaisirs des sens ou à d'autres, au préjudice de plus grands biens, comme de la santé, de la vertu, de l'union avec Dieu, de la félicité, c'est dans cette privation d'une tendance ultérieure que le défaut consiste- (2). En général, la perfection est positive, c'est une réalité absolue ; le défaut est privatif, il vient de la limitation et tend à des

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