Ch.iquc année nous enlève quelque chose de nous-mèmc
(Horace, Episl., II, 11, 55.)
ESSAIS DE MONTAIGXE 303
comme je n'en ay trouvé guierc aucun qui ne me surmontât, sauf qu'au courir, en quoy j cstoy des médiocres '. De la musique, ny pour la voix que j'y ay tresinepte, ny pour les instrumens, on ne m'y a jamais sceu rien apprendre. A la danse, à la paume, à la luite, je n'y ay peu acquérir qu'une bien fort légère et vulgaire suffisance; à nager, à escrimer, à voltiger et à sauter, nulle du tout. Les mains, je les ay si gourdes * que je ne sçay pas escrire seulement pour moy 3, de façon que ce que j'ay barbouillé, j'ayme mieux le refaire que de me donner la peine de le démcsler et relire. Je ne scay pas clorre à droit •♦ une lettre, ny ne sceuz jamais tailler de plume, ny trancher à table, qui vaille >.
Mes conditions corporelles sont en somme tresbien accordantes ^ à celles de l'ame : il n'y a rien d'allègre et de soupple ; il y a seulement une vigueur pleine, ferme et rassise. Je dure bien à la peine; mais j y dure, si je m'y porte moy-mesme, et autant que mon désir m'y conduit,
Molliter austerum studio fallente laborem ^ :
autrement, si je n'y suis alléché par quelque plaisir, et si j'ay autre guide que ma pure et libre volonté, je n'y vaux rien : car j'en suis là, que, sauf la santé et la vie, il n'est chose que je veuille acheter au pris du tourment d'esprit et de la contrainte :
Tanli mihi non sil opaci Omnis arena Tagi, quodque in mare volvitur aurum '.
1. C.-à-d. : Je ceux (juisonl de mo- • tint farce. Sens latin de trudiocris.
2. Gourdes. — Du latin popu- ...ire gurdus. i]ui lui-mcnie (Quintilien, liv. I, ch. 5) venait de l'espagnol. Gurdus signifiait sol, stupùie. D'où lourd, maladroit. Engourdir, dégourdir dérivent de i;.''urd.
J. C.-à-d. : pets mime pour moi.