Montaigne parle de ses foncde maire à Bordeaux
3 . C.-.i-d. : ils ne sont pas éloignés d'avoir raison d'âpres les apparcnci'S.
— Montaigne sembla, même à ses contemporains, « s'esmouvoir trop
chcment » lors de la peste qui déclara à Bordeaux, en 1585, .\ mois avant qu'il ne sortit de ;i Mrge. Le fléau, qui devait faire quatorze mille victimes, éclata avec une fureur singulière. Notre philosophe prit tout ce que son devoir lui laissait de * corde >, et r'enfuit. La date arrivée, en le '^MM»dc venir présider à l'électron d'un nouveau maire. Il s^wniv» ^ rentrer dans la ville, alléguant • le mauvais estât en quoy elle est. notamment pour des gens qui viennent d'un si bon air ». Pourt les hommes de son temps ne nt là ni désertion, ni manque
de civisme: en 1)88, la noblesse l'envoya aus. Etats de Blois. Les idées d'alors sur le devoir et le dévouement n'étaient pas celles d'aujourd'hui : le sacrifice de la vie, en un pareil danger, eût paru héroïque, mais aussi fort inutile.
Si donc il faut admirer Rotrou et Belzunce, il ne faut point blâmer Montaigne plus que ne fit son siècle. D'ailleurs « en cette crise il a été simplement d'accord avec les maximes de toute sa vie. Il s'est chargé de nous indiquer ce qu'il appelle ses • bornes », et il l'a fait de la faiçon la plus sincère Par là il désarme d'avance tous ceux qui seraient tentés de s'indigner et que découragerait bientôt son sourire tranquille. » (Hémon, Cours de littérature, Montaigne.) — • Il ne fut pas grand, mais il fut bon en tous ses emplois...
Honnête homme, oui, mais grand cœur, non. » (Sainte-Beuve, Souveaux lundis, t. V'I.)
362 ESSAIS DE MOXTAIGN'E
cxtrcmes moyens qu'il eust en ses mains à me gratifier, et avant m'avoir cogneu, et après; et fit bien plus pour nioy en me redonnant ma charge ' qu'en me la donnant premièrement. Je luy veut tout le oien qui.se peut; et certes, si l'occasion y eust esté, il n'est rien que j'eusse espargné pour son service, Je me suis esbranlû pour luy comme je fais pour moy-mesme. C'est un bon peuple, guerrier et généreux, capable pourtant d'obeyssance et discipline, et de servir à quelque bon usage s'il y est bien guidé. Ils disent aussi cette mienne vacation ^ s'estre passée sans marque et sans trace. Il est bon 5 ! on accuse ma cessation en un temps où quasi tout le monde estoit convaincu de trop faire. J'ay un agir esmeu. où la volonté me tire; mais cette pointe est ennemye de persévérance. Qui se voudra servir de moy selon moy, qu'il me donne des aftaires où il face besoing de la vigueur et de la liberté, qui ayent une conduitte droicte et courte, et encores hazardeuse, j'y pourray quelque chose ; s'il la faut longue, subtile, laborieuse, artificielle et tortue, il foira mieux de s'adresser à quelque autre 4.
Toutes charges importantes ne sont pas difficiles. J'estois préparé à m'enbesongner plus rudement un peu, s'il en eust esté grand besoing : car il est en mon pouvoir de faire quelque chose plus que je ne fais et que )e n'ayme à faire. Je ne laissay, que je sçache, aucun
I. « Montaigne avait dignement représenté la ville ; il y avait maintenu l'ordre et la tranquillité, et en avait heureusement conduit les affaires : aussi, aux élections du I" août 1583, il fut nommé de nouveau. Cette réélection donna lieu À des incidents et à des réclamations ; mais les Bordelais curent à se féliciter d'avoir conservé un maire comme .Montaigne, qui, étant en bonnes relations avec le roi de France et avec le roi de Navarre, put, grâce à son crédit
près des deux cours, obtenir que les communications (ce qui était d'une grande importance dans ces temps de troubles) restassent libres entre Bordeaux et les autres villes qui se trouvent sur la Garonne. »
(Grùn.)