CHAPITRE XIV
Que Je goiist des biens et des maux dépend en bonne partie de V opinion que nous en avons.
Sommaire : Les choses sont pour nous ce que notre opinion les fait, et chacun a ses goûts : Alexandre, Ccs.ir, Charles Borromée. — Les trois conditions de fortune de iMontaigne : i" pendant vingt ans, il dépense au hasard ; toutefois il aime payer ses dettes ; il a horreur du marchandage ; 2" pendant quatre ou cinq ans, il a des biens auxquels il s'attache jusqu'à la parcimonie ; j» enfin il vit « da jour à la journi-e ».
L'opinion est une puissante partie, liardie et sans niésïïnrrQun^Fercha jamais Je telle faîm'la séiTfté et le repos, qu'Alexandre et Cx^sar ont faict ^ l'inquiétude et les difficultés ? Teres, le pcre de Sitalces, souloit 3 dire que, quand il ne faisoit point la guerre, il luy estoit advis qu'il n'y avoit point de difterence entre luy et son pallefrenier. Combien en sçavons nous qui ont fuy la douceur d'une vie tranquille en leurs maisons, parmi leurs
liarité ; et par conséquent nous ouvre la porte à nous instruire par les exemples J'aultruy, et à exploicter et produire nostre exemple, s'il a quelque chose d'instruisant et communicable. »
I. Ce chapitre XIV est le chapitre XL dans l'édition de 1595 et dans les éditions ordinairement citées. Nous suivons ici l'ordre des chapitres tel qu'il est établi dans l'édition Jouaust {Lihrairu- des Biblw/>hilfs)y entièrement conforme à l'édition orij^inale de 1588. Or, dans cette édition de 1588,. le chapitre avant pour titre : « Que le t,'oiisl lies biens et des maux... « se trouvait -^trc le XIV'. M"° de fJoiiriia\, pour son édition de I5y;, la déplacé et eu a fait le
XL" du même livre. Le chapitre XV, par suite, dans cette édition de 1595, — et c'est celle que l'on cite d'ordinaire, — devient le chapitre XIV, le chapitre XVI devient le chapitre XV... et ainsi de suite jusqu'au chapitre XLI. Nous indiquerons la concordance en tète de chaque chapitre.
2. Le verbe faire est une sorts d'auxiliaire secondaire, ou, comme le dit mieux M. Clédat, un verbe suppléant qui sert h éviter la répétition d'un autre verbe. « Il court mieux que vous uc faites. » Il était d'un emploi beaucoup plus fréquent dans l'ancienne langue.
}. C'est le vieux verbe sonloir (du latin solere) : avoir coutunu.
cognoissans », pour suivre l'horreur des desers inhabitables, et qui se sont jettez à l'abjection, vilité et mespris du monde, et s'y sont pleuz jusques à l'affectation. Le cardinal Borromé, qui mourut dernièrement à Milan, au travers de * la desbauche à quov 5 le convioit et sa noblesse, et ses grandes richesses, et l'air de l'Italie, et sa jeunesse, se maintint en une forme de vie si austère, que la mesme robe qui luv scrvoit en esté luy servoit en hvver ; n'avoit •♦ pour son coucher que de la paille, et les heures qui luy restovent des occupations de sa charge, il les passoit estudiant continuellement, planté sur ses genouz, avant un peu d'eau et de pain à costé de son livre, qui > estoit toute la provision de ses repas et tout le temps qu'il y employoit 6. . . Tel, pour arriver à la pauvreté, jetta ses escuz en cette mesme mer que tant d'autres touillent de toutes pars pour v pescher des richesses. Epicurus dict ' que l'estrc riche ^ n'est pas soulagement, mais changement d'affaires. De vrav 9, ce n'est pas la nécessité, c'est plustost l'abondance qui produict l'avarice.
Je veux dire mon expérience autour de ce subject. J'av vescu en trois sortes de condition depuis estre
1 . Participe employé substanti- ::iient. Nous dirions leurs connaissances.
2. Au travers de. — Préposition formée Je l'article et du substantif traifrs {triinr.-iersus). Elle a, même dans la bonne langue (BourJaloue, M"" de Sévigné), le sens de tnalgrè. — « Votre absence dont je sens l'amertume au travers de toute l'amour maternelle. «(M"" de Sév., à Arnauld d'.4ndilly.)
) . A quoy. — Voir page 5 1 , notes 4 et S-
4. Pour la suppression du pronom sujet, voir pa^^e 43, note i, et p.ijîe .14, note 4.