‹ Extraits de ses lettresChapitre 104 sur 146 · F JULIE · texte numérisé non relu

F JULIE

11 ne nous restera que trop de faiblesses qui auront besoin d'excuses, sans en garder de volontaires.

FAUSTINE

Mais revenons donc au courage.

VICTOIRE

Je suis persuadée que mademoiselle pourrait en savoir plus que nous.

EMILIE

Si cela est, c'est pour avoir approché plus souvent celle qui nous fait ces reproches et avoir entendu ses instructions. soniiE.

Quoi qu'il en soit, mademoiselle, dites-nous ce que vous en avez appris.

EMILIE

J'ai ouï dire que le courage est de surmonter les difficultés que nous trouvons dans nous-mêmes et dans les autres, et de poursuivre nos entreprises sans nous rébuter. SOPHIE.

Et quelles entreprises pouvons-nous faire ici, où nous n'avons qu'à obéir et à observer une règle?

VICTOIRE

Il faut du courage pour obéir et pour observer une règle.

FAUSTIiNE.

Nous en avons donc toutes, car nous n'en voyons point parmi nous qui s'en dispensent.

EMILIE

Il v a bien de la différence, mademoiselle, entre faire

une chose et la bien faire; peu de soldats se dispensent d'aller au combat, mais les uns y courent avec ardeur, et les autres n'y vont qu'à coups de bâton.

SOPHIE

Cette comparaison m'éclaircit parfaitement et me fait voir qu'en effet cette différence se trouve entre nous.

EMILIE

Il y en a qui s'acquittent de tous leurs devoirs avec joie, qui sont les premières partout, qui se lèvent dans l'instant qu'on les éveille, qui ne se plaignent jamais du froid ni du chaud, qui trouvent du temps pour elles et pour rendre service aux autres, qui aiment le traviiàl, qui veulent contenter leurs maîtresses, qui voudraient faire encore plus qu'on ne leur demande, qui comptent pour rien ce qu'elles font, qui comprennent qu'elles auront bien d'autres peines dans le monde, et je crois que celles-là ont du courage.

VICTOIRE

Dépeignez-nous aussi les autres.

EMILIE

Ce sont celles à qui tout coûte, qui ne peuvent ni s'éveiller ni s'endormir, qui trouvent la règle insupportable, qui voudraient vivre en bêtes, se lever quand elles n'auraient plus d'envie de dormir, se coucher quand elles sentiraient le besoin de dormir, manger quand la fantaisie le demanderait, ne jamais travailler, chercher le plaisir en tout ou au moins le repos.

ÉLÉ0i>'0RE.

Vous tomberez d'accord que ces exemples ne sont que pour le temps présent, et que nous en serons quittes en sortant d'ici.

EMILIE

Nous n'aurons peut-être pas les mêmes occasions de souffrir, mais nous en aurons apparemment de plus grandes ; ce que je viens de dire ne sont que des bagatelles, si nous les comparons à la pauvreté où nous pouvons nous trouver et à la mauvaise humeur de ceux à qui nous aurons affaire,

25G LETTRES, AVIS ET ENTRETlEî^

qui ne nous reprendront pas avec les mesures que l'on garde ici.

FAUSTINE

Vous voulez donc du courage dans l'esprit aussi bien que dans les actions.

SOPHIE

Je me sentirais assez capable de me surmonter dans tout ce qui ne fait souffrir q;ce mon corps; mais pour les contradilions, les réprimandes, les mépris, je ne les puis supporter sans colère ou sans abattement.

FAUSTL>-E.

Et moi je souffrirai?; plus aisément ce qui ne blesse que mon esprit; mais j'avoue que je suis fort sensible aux incommodités extérieures.

ÉmuE.

Vous voyez, mademoiselle, que le courage s'étend bien loin et qu'il en faut en tout. Que peut-on espérer dans la suite de sa vie, si on ne veut rien souffrir? Comment rendrons-nous notre corps et notre esprit fermes, si la moindre peine nous abat, ou nous rebute? Jamais un corps ne se ibrtifie au-dessus des autres que par l'accoutumer à la fatigue, et jamais l'esprit ne deviendra robuste et courageux que par l'accoutumer à surmonter les difficultés.

VICTOIRE

11 en est de même de la vertu : on ne l'acquiert que par des épreuves et des pratiques qui ont à se faire violence.

ÉLÉONORE. -

Que savons-nous ce que Dieu nous réserve? Nous n'aurons peut-être rien à souffrir.

EMILIE

Dieu en a disposé autrement; on ne se sauve que par la voie droite, et on ne peut parvenir au bonheur que par les souffrances.

ÉLÉONORE

Tout cela ne me coûtera rien quand je serai dévote.

m MADAME DE MAINTENON 257

EMILIE

Il VOUS en coûtera encore beaucoup, et surtout ne vous étant pas accoutumée à souffrir.

FÂUSTINE.

Mais tout le monde sonffre-t-il également, et n'y a-t-il aucune condition qui puisse diminuer nos souffrances ?

EMILIE

Si quelque chose peut les diminuer, c'est de nous y attendre, de nous y préparer, de nous y accoutumer, de trouver celles qui se présentent petites, et d'en envisager toujours de plus grandes. Je crois qu'une demoiselle de Saint-Cyr, qui aurait souffert courageusement les incommodités, les assujettissements, les contraintes, les humiliations, les contradictions qui sont inséparables d'une bonne éducation, sera plus capable de se bien tirer de ce qu'elle trouvera dans le monde, que celle qui aura été lâche, délicate, difficultueuse, et qui, bien loin de se fortifier par les souffrances, se sera encore affaiblie par les plaintes, les murmures, les commuications de ses peines, qui ne sont propres qu'à ajouter les faiblesses des autres aux nôtres particulières.

FAUSTINE

Je commence à comprendre que les demoiselles de Saint- Cyr ont besoin de courage par le malheur de leur fortune; et cet endroit excite un peu mon envie contre les grands et les riches qui n'ont guère de choses à souffrir.

EMILIE

J'ai voulu vous expliquer tout ce que j'ai dit du courage afin de vous le rendre utile ; mais il n'y a aucun état où l'on n'ait à souffrir, et où il ne faille du courage; les grandes peines sont pour les grands; nous nous plaignons d'être contraintes, les grands le sont plus que nous; ils essuient de grandes contradictions, pendant que nous en essuyons de petites.

FAUSTINE

-Au moins leur corps est-il à Taise.

EMILIE

Les peines d'esprit nous mèneraient trop loin, si nous voulions entrer dans le détail; et pour leur corps, quoi qu'ils aient de quoi être à leur aise, on les expose aux fatigues pour les y accoutumer, tant on est persuadé que quelque naissance, quelque bien et quelque avantage qu'on ait, il faut avoir du courage pour se distinguer des autres.

ÉLÉONORE

A quelle peine les expose-t-on?

EMILIE

Et songez-vous bien, mademoiselle, que nos princes vont souvent à pied dans les voyages et dans les promenades, je ne dis pas pour leurs plaisirs, mais jusqu'à se fatiguer?

VICTOIRE

Il y a quelque temps qu'on trouva le roi d'Espagne sur le chemin de Versailles à Saint-Cyr; il avait ôté son justaucorps pour marcher plus librement ; il chassait par un froid très rude, et était à pied, un fusil sur l'épaule.

ÉLÉ0>'0RE.

A quoi cela est-il bon?

EMILIE

A fortifier son corps et sa santé, à l'accoutumer aux fatigues inséparables de la guerre, et à rendre son esprit plus libre et plus courageux qu'il ne le peut être, quand il est esclave des commodités et des délicatesses.

VICTOIRE

Me voilà contente sur le courage. Disons quelque chose de cette bonne foi qu'on nous demande encore.

SOPHIE

Ce sujet demande une conversation particulière.

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