‹ Extraits de ses lettresChapitre 17 sur 146 · AVIS AUX MAITRESSES DES CLASSES · texte numérisé non relu

AVIS AUX MAITRESSES DES CLASSES

Décembre 1G91.

Vous ne pouvez trop, ni trop tôt, imprimer la religion dans le cœur des enfants qui sont commis à vos soins ; il serait à désirer qu'on leur en eût parlé avant qu'elles vinssent chez vous, et vous aurez peut-être bien de la

ItJ LETTRES, AVIS ET ENTRETIENS

peine à effacer la mauvaise éducation que l'on aura donnée à quelques-unes.

Mais soit qu'il faille établir ou détruire, travaillez sans cesse à leur faire connaître la religion dans toute sa grandeur, dans toute sa beauté^ sa solidité et sa simplicité....

Que leur éducation soit simple et toute chrétienne ; ne vous servez jamais de citations ni d'exemples profanes qui enorgueillissent et dégoûtent de l'humilité du christianisme.

Tous les chrétiens doivent être humbles et simples; entre les chrétiens, les personnes de notre sexe y sont encore plus obligées, et entre les personnes de notre sexe, les demoiselles de votre maison, qui sont sans forlune, et ne doivent avoir rien d'élevé dans leur éducation.

Ne leur souffrez aucun vice ; faites-leur la guerre sans relâche dés que vous les apercevrez.

Mais reprenez-les avec une grande douceur, et soyez pa= tientes pour le succès de votre travail.

Possédez-vous en reprenant les fautes de vos filles; et si vous sentez quelque émotion, remettez à une autre fois ce que vous avez à dire. Ce serait une excellente pratique de ne jamais rien commencer sans avoir consulté et prié Dieu.

Ne croyez pas qu'un discours animé par la colère les persuade et les touche davantage : outre qu'elle n'opère point la justice, les enfants démêlent bien vite qu'on se laisse aller à son humeur dans ce qu'on leur dit.

Un châtiment ou une réprimande faite de sang-froid et quelquefois au bout de huit jours, leur fera plus d'impression : elles voient par cette conduite que l'impatience ou le chagrin n'a point de part à ce que l'on fait.

Dites-leur toujours les choses comme elles sont; ne les outrez point et n'abusez pas de leur innocence pour leur persuader ce qu'elles verraient dans la suite qui ne serait pas vrai....

Faites-leur voir que la vraie piété est de remplir ses

devoirs; qu'elles apprennent celui des femmes, celui des mères, les obligations envers les domestiques, ce que Ton doit d'édification au prochain, et quelle sorte de vie elles peuvent et doivent mener dans le mondée

Inspirez-leur une grande modestie avec leurs compagnes, soit dans les actions, soit dans les discours.

Ne les laissez jamais inutiles; il vaut mieux qu'elles jouent que de ne rien faire : l'oisiveté et la conversation entre elles est ce qu'il y a de pis. Faites-les passer d'un exercice à un autre, et que dans les récréations elles se divertissent à des jeux qui les occupent toutes ensemble.

Ayez une grande douceur pour elles et une patience sans bornes; semez et attendez les fruits, ils viendront dans leur temps ^. Servez- vous toujours de termes honnêtes en leur parlant, et n'employez l'autorité que le plus rarement que vous pourrez.

Ne désirez point d'être aimées d'elles, par mollesse et par amour-propre, mais faites-vous-en aimer, afin de vous servir du pouvoir que vous aurez sur leur esprit pour les porter à Dieu; c'est ainsi que l'on met tout à profit en faisant tout pour lui.

Pour acquérir ce pouvoir, montrez-leur de l'amitié, faites-leur tous les plaisirs qui ne pourraient leur nuire, supportez-les dans leurs infirmités, consolez-les dans leurs

1. (( Que la piété qu'on leur inspirera soit gaie, douce et libre; qu'elle consiste plutôt dans l'innocence de leur vie, dans la simplicité de leurs occupations, que dans les austérités, les retraites, les délicalesses sur la dévotion et les raflinements. » [Avis aux maîtresses des classes, 1692.) — « Il faut leur montrer une piété douce, aimable et g^aie. Jy — {Lettre à Mine de Mont fort, 14 septembre 1091.) — « Ne prenez pas la piété trop sévèrement; traitez-en doucement. » [Lettre à une demoiselle de la classe bleue, 1691.)

2. c( Ne relevez point les fautes des jaunes et des bleues'^; ayez patience, tout viendra en son temps. » [Lettre à Mlle de Radoiiay, 1692.) — « Semez sans jamais vous décourager; d'autres feront pour vous la moisson; mais qu'importe, pourvu que vous ayez fait votre devoir? » {Lettre à une novice, 1694.)

a. Sur les dénominations des rouges et des bleues, voir notrA Introduction.

tristesses, attendez-les avec une grande patience, soiiUigezles dans leurs maux; ne montrez jamais d'inclination pour les plus agréables, et que toute votre conduite les persuade que vous ne comptez que sur ce que Dieu leur comptera.

Appliquez-vous particulièrement à former celles qui doivent sortir les premières de votre classe^; renoncez au plaisir de jouir de votre travail ; allez au bien tout droit, sans vous compter pour rien.

N'ayez plus de commerce avec elles quand vous n'en serez plus chargées ; quelque confiance qu'elles puissent avoir en vous, il faut qu'elle finisse ; que tout cède à l'union et à la charité qui doit être entre les Dames qui les gouvernent, qu'il ne faut jamais blesser sous quelque prétexte que ce soit.

Que le même esprit d'union vous empêche de vous plaindre de celles qui viennent des autres classes; ce serait, en quelque manière, blâmer celles qui les gouvernaient : recevez-les de bon cœur telles qu'elles sont.

Ne pressez pas trop vos filles sur la piété; contentezvous de les instruire et de les édifier ; c'est à Dieu à faire le reste : lui seul peut toucher le cœur....

Ne leur permettez jamais de pratiques qui puissent nuire à leur santé; mais, dans tout le reste, élevez-les durement le plus qu'il vous sera possible-.

Rendez-les ménagères et laborieuses; elles en seront plus propres à tous les partis qu'elles peuvent prendre ; accoutumez-les à ne point perdre de temps : je ne compte point pour perdu celui qu'elles emploient à se divertir, quand il est réglé ^

Que vos demoiselles soient bien droites, mais sans affectation ni rien de mondain; ne souffrez pas qu'à l'église elles aient la tête de travers ni le corps courbé : c'est le

1. Mme de Maintenon est revenue plus tard et bien des fois sur l'observation contraire : « Les demoiselles doivent toutes être traitées également. »

2, Voir plus bas la Lettre w 5 et la note.

cœur qui doil être prosterné devant Dieu, mais ce n'est point la posture qui excite la ferveur; il ne faut rien de singulier quand on est à la vue de tout le monde.

Ne les accoutumez pas à une grande diversité de lectures; sept ou huit livres qui sont en usage dans votre maison suffiraient pour toute leur vie, si elles ne lisaient que pour s'édifier : la curiosité est dangereuse et insatiable.

Tâchez de leur faire aimer saint François de Sales : sed livres sont solides, et mènent à la plus grande perfection avec des manières douces; que le vieux langage ne les rebute pas : il faut s'attacher au sens, et cette difficulté n'arrêtera pas celles qui auront un bon esprit.

Il me semble que j'ai passé trop légèrement l'endroit où je vous dis que les conversations qu'elles ont les unes avec les autres sont très dangereuses; vous ne pouvez trop les éviter, mais il faut que ce soit par leur en ôter les occasions beaucoup plus que par en faire des défenses.

Je ne vous ai pas aussi assez expliqué le conseil que je vous donne de les élever durement, et de rien faire cependant qui puisse nuire à leur santé. Il faut leur permettre très rarement les veilles et les jeûnes, à cause de leur jeunesse, mais tâchez de les faire travailler à tout ce qui se présente; qu'elles mangent de tout, qu'elles soient sobres, qu'elles soient couchées et assises durement, qu'elles ne s'appuient jamais, qu'elles ne se chauffent que dans le grand besoin, qu'elles se servent les unes les autres, qu'elles balayent et fassent les lits, etc.; elles en seront plus fortes, plus adroites et plus humbles.

Quand elles font des fautes, pardonnez-leur quelquefois par un esprit de douceur et de patience, mais que les flatteries qu'elles vous feraient n'y aient jamais de part. Ne leur laissez pas croire qu'il y ait des temps et des manières pour vous gagner, et que toute votre conduite soit fondée sur la charité et sur la raison.

Vous savez que j'ai voulu que leurs coffres fussent ouverts, et qu'il régnât une fidélité dans la maison qui n'eût

liosoin d'aucune précaution; j'avais conçu celte idée de l'assemblée de filles d'une naissance noble, et que Dieu a appelées ici : je crois qu'on aurait pu y réussir, si on n'avait point pardonné les premières fautes qu'on fit après avoir été averties. Tâchez de mettre, autant qu'il se pourra, les choses sur ce pied-là, sans vous rebuter des difficultés que vous y trouverez dans les commencements.

Donnez-moi, avant que je parte, une liste des bonnes filles de toutes les classes, afin que je voie celles que j'espère que vous y ajouterez pendant mon voyage.

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