INSTRUCTION A LA CLASSE BLEUE
Que c'est le propre d'un bon cœur et d'un bon esprit d'aimc à faire plaisir et à se rendre utile.
Mme de Maintenon dit aux demoiselles de la classe bîeiie : « On me prie de vous parler sur l'envie de plaire et de se rendre utile : c'est un désir bien naturel aux bons cœurs; toutes sortes de raisons doivent vous y porter. Yolre peu de fortune, qui fera que vous aurez besoin de tout le monde, doit vous faire craindre d'y être à charge à qui que ce soit; si les personnes les mieux accommodées
et les plus élevées par leur rang doivent tâcher de se rendre agréables, combien plus le doivent faire les demoiselles de Saint-Cyr, qui n'ont rien, ou peu de chose ! On est fort embarrassé d'une fille qui ne sait que se tenir droite, se mettre à table, jouer, parler; chacun cherche à s'en défaire. Je comprends bien que, les premiers jours qu'on arrive dans une maison, on soit un peu réservé et embarrassé; mais quand on la connaît, on doit entrer dans les senliments de celle qui la gouverne ; on demande de l'ouvrage, on cherche à s'occuper et à n'être pas inutile; on n'est pas déconcerté jusqu'à n'oser mettre la main à l'œuvre; c'est la marque d'un bon cœur de chercher à se faire aimer par ces endroits-là ; il faut qu'on vous désire où vous irez.
« Dans le temps que je demeurais à Paris, je ne manquais assurément de rien, et j'étais toujours dans une agréable compagnie qui aurait bien désiré que je ne l'eusse point quittée; cependant j'allais ordinairement chez ma bonne amie Mme de Monchevreuil, qui était continuellement malade ou en couche, et moi je n'avais ni l'un ni l'autre. Je prenais soin du ménage, je faisais ses comptes, et toutes ses affaires. Un jour que j'avais vendu un veau quinze ou seize francs, j'apportais cette somme en deniers, parce que ces bonnes gens à qui je l'avais vendu n'avaient pu me donner d'autre monnaie; cela me chargea fort et salit beaucoup mon tablier. J'avais toujours les enfants de Mme de Monchevreuil autour de moi; j'apprenais à lire à l'un, le catéchisme à l'autre, et leur montrais tout ce que je savais. Elle avait entrepris de faire un meuble do tapisserie ; je m'y mis tout entière jusqu'à en suer souvent : nous travaillions en carrosse durant un voyage de trois semaines que nous fîmes dans un temps fort chaud; elle avait des beaux-frères qui enfilaient nos aiguilles pour ne pas perdre de temps : je travaillais sans penser au chaud ni au beau tem.ps, et sans sortir une seule fois pour prendre l'air. Une petite mignonne aurait dit bien souvent : Ah!
qu'il fait chaud ! Quoi ! par un si beau temps, ne point allai se promener? — Je ne pensais à rien de tout cela, tant je travaillais avec affection, et cependant je demeurais chez elle sans intérêt, et je quittais une maison de Paris où j'étais fort aimée, où il me semble que j'aurais eu plus de plaisir; mais il n'en est point de plus grand que celui d'obliger. Je souhaite que vous n'oubliiez jamais la maxime qui dit : que le plus grand plaisir est d'en pouvoir faire ; mettez-la en pratique et la portez jusqu'à vous oublier pour servir les autres dans les choses même les plus basses; on a par là le plaisir de changer quelquefois de personnage : c'est un des plus grands qu'ait le Roi
« Mme de Monchevreuil avait une petite fille dont s jambes étaient tournées ; il y avait une certaine manière de l'emmailloter que je savais seule; il fallait la changer souvent; on venait me quérir au milieu d'une compagnie en me disant à l'oreille qu'elle avait besoin d'être emmaillotée; je me dérobais pour lui rendre ce service, puis je retournais trouver la compagnie. Voilà, mes enfants, comme on fait quand on veut être aimée. On s'avise de tout ce qui peut être utile ou agréable à ceux avec qui on est, ou leur épargner de la peine ; il me semble qu'il suffit pour cela d'avoir un bon cœur et un bon esprit. »
Puis, s'adressant à Mlle de Saint-Laurent, elle lui demanda ce que c'était que le bon esprit? — « C'est, dit la demoiselle, de s'accommoder à tout. — Votre définition est bonne et courte, dit Mme de Maintenon ; il est vrai que le bon esprit, la sagesse et la raison se ressemblent fort : ces trois choses apprennent à s'accommoder aux temps, aux lieux et aux personnes avec qui l'on vit; par exemple, quoique la règle de Saint-Cyr ne soit pas d'usage pour tout, vous devez pourtant, si vous avez l'esprit bien fait, faire votre capital de l'observer tant que vous y êtes; et quand vous serez ailleurs, le même bon esprit vous fera conformer à tout ce qui sera en usage dans l'endroit où vous serez; j'entends toujours en tout ce qui est Don ou
indifférent, car, si c'était quelque chose de mauvais et contraire à la piété ou à la vertu, comme de maUjO^er gras les jours maigres, de ne point aller à la messe les dimanches,' d'avoir la gorge découverte et choses semblables, il fau-l drait nîettre votre bon esprit à avoir le courage de ne pas suivre ces mauvais exemples.
« J'ai vu en plusieurs communautés des personnes âgées, et même des veuves dont les unes étaient à charge parce qu'elles se rendaient très difficiles à servir : il leur fallait une personne particulière pour avoir soin de ce qui les regardait; elles dînaient à l'heure de leur fantaisie et faisaient de même en toute autre chose; ces personnes n'étaient ni aimées ni regrettées lorsqu'elles s'en allaient; au contraire, on se réjouissait de les voir partir, au lieu qu'on chérissait celles qui s'accommodaient de l'ordre de la maison, qui savaient se lever matin pour se trouver à la messe de la communauté, qui dînaient, se couchaient et faisaient les autres exercices à l'heure de la maison. Avouez, mes enfants, qu'il n'y a rien de si aimable qu'un bon esprit. » Puis elle demanda à Mlle de Brunet lequel était le plus aisé de prendre sur soi, ou sur les autres. Elle répondit : que c'était de prendre sur soi. Plusieurs autres demoiselles qui furent aussi interrogées pensèrent de même. « Vous avez raison, dit Mme de Maintenon, et je ne comprends guère qu'on puisse penser autrement, parce qu'il me paraît bien plus juste et plus à propos de s'incommoder soi-même que d'incommoder les autres; il faut au contraire être toujours occupé à éviter tout ce qui peut faire de la peine aux autres.
« Mme la duchesse de Bourgogne a entrepris un ouvrage pour lequel elle a fait venir une brodeuse, qui passa hier tout le jour chez elle sans qu'on pensât à lui donner à manger. Je m'informai vers les deux heures si elle avait mangé; elle me dit que non; je la fis dîner et souper, car on ne pensa pas plus à elle le soir que l'on avait fait le matin. Le Roi, qui est d'une attention merveilleuse, reprit
fort Mme la duchesse de Bourgogne de cet oubli : elle en voulut rire, mais i] lui dit qu'il ne pouvait plaisanler d'une pareille choses Je suis persuadée que celte pauvre femme n'élait guère contente de voir que, pendant qu'el'e se tuait de travailler, on la laissait mourir de faim. Si ce manque d'attention, qui pouvait être pardonnable à une jeune princesse de seize ans, a été relevé par le Roi avec le sérieux que je viens de dire, combien le serait-il moins à des filles comme vous, qui auront besoin toute leur vie de faire attention aux autres? J'espère, mes enfants, que vous profiterez de celte instruction comme des autres. Il est presque impossible de ré3ister à la raison qui est si belle et toujours la même; ainsi on ne vous dira rien de nouveau, et on ne cessera de vous parler des mêmes choses; pour moi, tant que je vous visiterai, je ne vous parlerai que de raison, parce qu'il y a des personnes qui, quoiqu'elles l'aiment beaucoup, manquent d'expérience pour la bien connaître et qui, dés que l'on vient à la leur développer, sont ravies de voir clairement ce qu'elles ne faisaient qu'entrevoir. t>