Le royaume de France et le royaume d'Espagne
bien souvent parce qu'ils se croient obligés de reprendre ceux qui ne font pas bien; ils refusent continuellement des dispenses qui leur sont demandées sans de vraies nécessités; ils essuient d'étranges fatigues dans la visite de leurs diocèses. Il y a quelque temps que M. de Noyon me dit qu'il avait donné la confirmation en un même jour à quatre mille personnes; il avait par conséquent répété quatre mille fois les paroles qui sont la forme de ce sacrement, ce qui lui avait donné une extinction de voix.
« Je n'ai pas le temps de parcourir les autres états pour vous faire voir qu'il n'en est aucun où il n'y ait de la peine et du travail d'esprit ou de corps. A la guerre, dans le mariage, tout le monde a de la peine; je ne connais que les demoiselles de Saint-Cyr qui n'en voudraient pas avoir. Nous voyons cela même jusque dans vos jeux : vous ne voulez point chercher ce qu'il convient de dire; on ne saurait vous faire un plus grand plaisir que de vous le souffler sur-le-champ. J'ai toujours aimé les enfants, et je crois que Dieu m'a donné ce goût pour vous autres. J'en ai élevé plusieurs, et qui jouaient comme vous à des jeux où il fallait penser, chercher; mais, loin d'éviter la peine, ils tâchaient de l'augmenter en se retranchant la liberlé de chercher généralement sur toutes choses, mais seulement sur quelques-unes; par exemple, ce qu'il faut pour un habillement, une cuisine, sur l'ameublement d'une chambre, sur ce qu'il faut à un repas; plus leur esprit agissait, et plus ils trouvaient de plaisir. Votre goût est bien différent du leur, et la première chose que vous dites sur tout ce qu'on vous propose est toujours : cela est trop difficile, cela est impossible, je ne saurais. Si vous faites un compte, vous ne cherchez pas à le trouver, mais que quelqu'un vous le dise pour vous en épargner la peine; vous êtes bien aises d'entendre une histoire, mais vous ne voudriez pas être obligées de la raconter à d'autres. Je n'ai jamais été que trois ans avec ma mère, et je me souvienfj qu'elle me défendit, à mon frère et à moi, de parler entre
DE MADAME DE MAINTENOiN 99
nous d'autres choses que de ce que nous lisions dans Plutarque; c'est un livre où sont contenus les faits des grands hommes et des femmes qui se sont distingués par leurs vertus ou par quelque action mémorable. Nous ne finissions d'en parler. Après avoir lu, nous étions toujours à comparer les faits des uns et des autres. Une telle femme, lui disais-je, s'est plus signalée qu'un tel homme, elle a fait telle et telle chose. Mon frère me prouvait que son héros était plus merveilleux. Cette belle action, me disait-il, est de lui; et je courais vite regarder dans mon livre s'il n'y avait rien à opposer à ce qu'il disait : nous soutenions bien l'un et l'autre notre parti fort vivement; cela nous divertissait beaucoup, et depuis que ma mère nous eut défendu de parier d'autre chose, nous y mîmes tout notre plaisir, bien loin de regarder cette espèce d'assujettissement comme fâcheuse et pénible. Il y en a bien d'entre vous qui auraient trouvé cet ordre trop gênant, et qui s'en seraient peut-être fpit un sujet de peine.
« Tous les exemples que je viens de vous citer, mes (Hifants, ne sont que des bagatelles, mais qui nous font voir que vous étendez celte crainte de la peine à tout, et jusque dans vos divertissements; il faut, assurément, que vous vous croyiez de meilleure condition que le reste du monde, puisque vous voulez vous exempter d'avoir part à tout ce qui est généralement pour tous. Ce que je vous dis, mes enfants, je le dis pour vous piquer un peu d'émulation, ît vous forcer à être plus courageuses, à compter pour rien la peine, à savoir en prendre de toutes les sortes et de bonne grâce quand elles se présentent et sont ou utiles, m convenables, ou nécessaires et inévitables. Ne vaut-il )as infiniment mieux, en ces occasions > faire de bon cœur ;t courageusement les choses, que de suivre ses répugnan- ;es, son dégoût et son ennui? Je vous parle pour ainsi dire liumainement ; car à des filles pieuses, comme je me persuade que vous l'êtes, je devrais ne parler que de motifs de piété, et vous faire comprendre avec quelle fidélité tout
bon chrétien a soin de ménager, pour l'amour de Dieu et pour son salut, toutes les peines et les contraintes qui se présentent, de quelque nature qu'elles soient, petites et grandes, et surtout celles de son état ; il sait faire un saint usage de tout. Et voilà, mes enfants, comme je vous désire toutes ^ »