‹ Extraits de ses lettresChapitre 55 sur 146 · INSTRUCTION A LA CLASSE VERTS · texte numérisé non relu

INSTRUCTION A LA CLASSE VERTS

Sur la reconnaissance.

Juin 1704

Mme de Maintenon, étant à la classe verte, demanda aux demoiselles sur quoi elles voulaient qu'on leur parlât ; Mlle d'Escoublant lui proposa la reconnaissance; plusieurs furent du même avis. Mme de Maintenon dit à Mlle de Ségonzac d'opiner du bonnet, lui demandant si elle savait ce que c'était. — Elle répondit que c'était d'être du même sentiment que ceux qui donnent leur avis avec nous sur quelque chose. « Oui, dit Mme de Maintenon, et par exemple, quand les juges sont assemblés pour terminer quelque affaire, et que le rapporteur a expliqué le fait en question, chacun dit son sentiment, et quand les premiers ont parlé, si les autres sont de même, ils ne font qu'ôter leur bonnet pour marquer qu'ils sont de m.ême avis que les autres; cela s'appelle opiner du bonnet, parce que c'est en effet un bonnet qu'ils ont quand ils jugent. — Mais savez-vous, ajouta-t-elle, ce que c'est qu'opiner? » Une demoiselle répondit qu'elle croyait que ce mot venait d'opinion, et qu'opiner,, c'était prendre l'avis ou le sentiment de ceux qui doivent délibérer sur quelque chose. Mme de Maintenon approuva cette réponse et dit agréablement: « Nous avons déjà appris aujourd'hui ce que c'est qu'opiner du bonnet : passons à la reconnaissance. Solare, qu'en pensez-vous? — C'est, dit-elle, faire tout son possible pour plaire aux personnes qui vous ont fait du bien. — Non seulement vouloir leur plaire, répondit Mme de Maintenon, mais se souvenir du bien qu'elles nous ont fait et le témoigner dans les occasions qui s'en présentent. Et l'ingratitude, la connaissez-vous ? » La demoiselle dit que c'était tout le contraire. « Il est vrai, dit Mme de Maintenon, c'est oublier les bienfaits qu'on a reçus. Savez-vous pour qui vous devez avoir de la recon-

naissance? C'est premièrement pour Dieu, et puis pour les personnes qui vous font du bien; par exemple, devez-vous avoir de la reconnaissance pour l'instruction que je vous fais à présent? )) La demoiselle fut embarrassée : elle en sentait beaucoup pour Mme de Maintenon, et elle voyait qu'elle en devait avoir encore plus pour Dieu; elle ne savait que dire. « N'en douiez point, lui dit Mme de Maintenon, c'est principalement pour Dieu qu'il en faut avoir; c'est lui qui a permis que je vinsse ici plutôt qu'ailleurs; c'est lui qui m'inspire de vous parler, et qui fait que l'on vous dit des choses convenables. Mais pensez-vous qu'il soit indigne de Dieu de se mêler de si petites choses, et croyez-vous en effet qu'il s'en môle? — Oui, madame, dit Mlle de Merbouton. — Assurément, reprit-elle; il vous les rend profitables et utiles. Y a-t-il rien dans l'Évangile qui marque que Dieu ordonne et permet tout? » Mlle de Cateuil répondit que Notre Seigneur Jésus-Christ dit qu'il ne tombe pas un seul cheveu de notre tête sans son ordre. (( S'il ne tombe pas un seul cheveu de notre tête sans son ordre, reprit gaiement Mme de Maintenon, combien plus se mêlera-t-il de mon instruction, car ne vaut-elle pas mieux qu'un cheveu? »

Puis elle demanda à Mlle de Morangle si elle pouvait avoir de la -reconnaissance pour une personne qu'elle n'aimerait pas. Elle répondit que cela était difficile, mais qu'il faudrait se contraindre. « Laissons la reconnaissance, ajouta-t-elle, pour un moment; dites-moi tout simplement si vous pourriez aimer une personne pour qui vous n'auriez point d'estime. » Elle répondit que non. « Il est vrai, dit Mme de Maintenon, qu'il n'est pas possible d'aimer d'une vraie amitié une personne qu'on n'estime point, parce que la vraie et solide amitié est fondée sur l'estime et l'estime sur le mérite. Revenons à la reconnaissance. Il faut rapporter à Dieu tout le bien qu'on nous fait, mais il ne faut pas se faire de cela un mauvais prétexte pour être ingrates à l'égard des personnes de qui Dieu s'est servi

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pour nous faire du bien; ce serait un très mauvais raisonnement de dire : c'est pour Dieu que je dois avoir de la reconnaissance, je ne dois rien aux créatures. Il veut qu'on leur doive après lui tout le bien qu'il nous fait par elles. Il y a des personnes de si mauvais cœur, qu'elles voudraient n'avoir obligation à qui que ce soit; j'en ai connu une qui disait : Je voudrais que celle personne fût morte, car me voilà engagée à lui être obligée toute ma vie. »

Elle demanda ensuite s'il n'y avait point d'ingrates dans la classe ; elles répondirent toutes que non ; elle dit encore : « Que les ingrates se lèvent ! » Personne ne remua de son siège ; ce qui lui fit dire que l'ingratitude est un défaut qu'on ne veut point avouer, parce qu'il est bas, et qu'il montre un bien mauvais cœur; chacun le désavoue, et cependant il est fort commun. Il y a d'autres défauts dont on convient plus aisément : je suis sûre, par exemple, que si je demandais les paresseuses, il y en aurait qui se lèveraient pour peu qu'elles fussent simples, car il n'est pas qu'il n'y en ait ici quelqu'une qui s'en sente coupable. » Puis parlant à la première maîtresse : (( Consolez-vous, ma sœur, lui dit-elle, vous n'avez pas une seule ingrate dans votre classe; cependant je vous apprendrai bien à les connaître : ce sont celles qui donnent de la peine et qui ne font pas leur devoir; elles sont ingrates, puisqu'elles ne savent pas reconnaître par leur bonne conduite les bontés qu'on a pour elles et les soins qu'on en prend, puisqu'elles sont indociles, et qu'elles ne se soucient pas de donner du contentement, car les cœurs reconnaissants font tout ce qu'ils peuvent pour satisfaire les personnes à qui ils ont obligation; il n'y en a pas de plus grande que d'être élevées et instruites comme l'on est ici. ))

Elle demanda ensuite s'il n'y avait point de disputes dans la classe et si elles étaient toutes bien unies ensemble. La maîtresse assura qu'elles s'aimaient toutes comme des sœurs et qu'on ne voyait aucun démêlé parmi elles. « Si

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cela est, répondit Mme de Maintenon, vous avez la paix, jqui est un si grand bien, que Jésus-Christ a tant de fois recommandée à ses apôtres, et que saint Paul souhaitai/ aux chrétiens à qui il écrivait. »

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