ENTRETIEN AVEC LES DAIHES
Sur le zèle avec lequel elles doivent se donner à l'éducation des demoiselles.
12 mars 1708.
Quelques jours après, Mme de Mainlenon pnrlant avec les religieuses de Saint-Louis des bons ou mauvais événements de la guerre pour la nouvelle campagne, elle leur dit qu'il y avait actuellement à la Cour deux sortes de généraux, les uns qui voulaient demeurer pour voir le Roi, et attendaient ses ordres pour partir, les autres, au contraire, qui mouraient d'envie de s'en aller au lieu où ils devaient passer la campagne, quoiqu'ils n'y fussent pas obligés, les armées n'étant point encore rassemblées, parce qu'en attendant ils pourraient rendre quelques services au Roi, en considérant les chemins, les passages, en observant les mouvements de l'ennemi, etc., pendant qu'ils étaient inutiles auprès de lui ; et que l'un d'eux, nommé M. de Rerwick, qui n'était arrivé que depuis quelques jours, lui avait dit que si le Roi ne lui donnait son congé, il le demanderait incessamment. Puis elle demanda à Mme de Veilhant lesquels étaient les plus affectionnés au service du prince et le servaient le mieux. Elle dit que Rodriguez répondait à la question. Mme de Maintenon, l'interrompant vivement, lui dit : « Je veux votre pensée, ma sœur, et non pas celle de Rodriguez. » Elle répondit donc que c'étaient ceux qui voulaient partir. « Faites l'application, répondit Mme de Maintenon; et je crois qu'une religieuse de Saint-Louis qui voudrait faire des prières extraordinaires, qui déroberait pour cela tout ce qu'elle pourrait sur sa classe, au lieu de ménager du temps pour en employer davantage auprès des demoiselles, qui s'estimerait heureuse et bien dévote d'avoir su gagner quelques petits quarts d'heure de lecture ou d'oraison, ne serait pas, à beaucoup près, si agréable à Dieu que celle qui, pour lui
plaire, et s'acquitter le plus qu'elle peut de son quatrième Nœu, donne tout son temps libre à ses demoiselles. »
Toutes les maîtresses s'écrièrent sur l'amour qu'elles avaient pour les classes, assurant qu'elles ne prenaient rien sur le temps qu'elles y doivent être, et ne faisaient que les exercices d'obligation, mais qu'étant quelquefois obligées de les avancer, on croyait peut-être alors qu'elles les dérobaient. « Je sais bien, dit Mme de Maintenon, qu'on aime les classes, que vous êtes ponctuelles à y aller dans les temps marqués; mais je crois, ajouta-t-elle d'un ton de raillerie, qu'il y en a quelques-unes qui le sont encore plus à en sorlir; que l'on donne aux classes ce qui est absolument nécessaire, et que l'on serait bien fâchée d'en donner davantage ou d'y aller un peu plus tôt qu'il ne faut; ce sont nos généraux qui attendent les ordres pour partir. Il y a cependant une différence bien consolante pour vous entre ceux qui veulent s'en aller et vous, parce qu'en parlant ils s'éloignent de la présence du Roi, et que vous ne vous éloignez pas de celle de Dieu en quittant l'oraison pour aller faire sa volonté, puisqu'il est toujours avec vous, et qu'on le trouve plus sûrement où il nous veut qu'où notre volonté propre et notre dévotion particulière nous portent.
« 11 est encore à craindre, dit-elle, que ce ne soit pas toujours la piété qui excite à faire des prières extraordinaires, mais l'amour du repos. On se trouve bien à l'oraison, parce qu'on se délasse, qu'on cesse de penser à des choses désagréables et ennuyantes, qu'on n'a point le bruit des enfants, ni la conversation des grandes, ni les contraintes qu'il faut avoir auprès d'elles sans s'en apercevoir; on y cherche sa consolation; l'amour-propre s'en nourrit;, on est quelquefois plus satisfait d'un quart d'heure de prière qu'on a faite en particulier que de toutes celles qui( se font avec les autres.... »
« ....C'est une erreur, dit-elle, de croire que la vie intérieure ne consiste qu'à prier : elle consiste de plus à remplir
les devoirs de son état et à travailler dans la vue de plaire à Dieu. Croyez-vous que dans le monde nous ne connaissions point la vie intérieure, et que, parce que nous ne sommes point religieuses, nous ne puissions y parvenir? Ces bonnes dames, dit-elle agréablement, s'imaginent apparemment qu'il y a un paradis particulier pour elles, et que nous n'y aurons point de part. Vous vous trompez; nous sommes souvent plus droites que vous dans notre piété. »
...Puis, regardant en souriant Mme du Pérou qui était supérieure, elle lui dit : « Si vous leur donniez la liberté de faire ce qu'elles voudraient, on les verrait toutes aller chercher des pelils coins pour prier, et je craindrais bien qu'il n'y en allât guère aux classes, excepté quelques-unes, que je sais qui les aiment beaucoup et qui sont toujours prêtes d'y voler dans tous les moments qu'elles le peuvent. — Il est vrai, répondit Mme du Pérou, qu'il y en a qui en trouvent toujours les moyens, car, ayant un jour demandé à une de nos sœurs comment elle faisait pour donner des temps extraordinaires aux classes, elle me répondit : « C'est que je veux accomplir mon quatrième vœu. »
Mme de Fontaines, qui était assistante, dit que depuis deux jours elle avait passé quelques heures à une classe à la place des maîtresses que la mère supérieure avait assemblées; que le temps s'était passé à chanter et à garder le silence, parce qu'elle n'avait osé s'avancer de leur faire l'instruction, n'étant que suppléante; que trois heures lui avaient paru fort courtes, tant elle y avait trouvé du plaisir, et qu'elle y avait bien pensé à Dieu. Mme de Maintenon lui répondit en riant : « C'est que vous n'éles pas dévoie; celles qui le sont ne s'y seraient peut-êlre pas si bien trouvées. » Sur cela Mme de Boissauveur la fit ressouvenir qu'il y avait longtemps que, parlant à la communauté sur le môme sujet, elle avait dit qu'il ne fallait pas recevoir des novices plus dévotes que Mme de Fontaines. « Je le dis encore, dit Mme de Maintenon, ce serait bien assez; » ajoutant : « Vous ne devez recevoir aucune fille à
la profession qui n'ait une inclination particulière pour les classes, et qui ne s'y porte avec une grande ardeur. Une novice qui n'aimerait pas tout ce qu'on y fait, ou qui s'y donnerait avec peine, marquerait assez qu'elle n'a pas de vocation pour cet état; comme une fille pleine de répugnance pour les malades n'en aurait pas pour les Hospitalières. »
La maîtresse d'ouvrage, voulant rendre un bon office à ses aides qui étaient du noviciat, dit qu'un jour qu'on leur avait donné permission de prier Dieu dans les temps qu'elles pourraient avoir de libre, elles lui avaient dem.andè si elle trouvait bon qu'elles profitassent de cette permission. « Je suis sûre, reprit Mme de Maintenon, qu'elles auraient bien voulu que vous leur eussiez laissé toute liberté. » Et sur ce qu'elle assura qu'elles étaient demeurées de fort bonne grâce à travailler avec elle, sans marquer trop d'empressement ni aucune peine. « Voilà, dit Mme de Maintenon, comme il faut être dans toutes les charges, puisqu'on trouve Dieu partout et que nous ne devons chercher que lui. ))