INSTRUCTION A LA CLASSE BLEUE
Sur la peine attachée à tous les états et sur l'ennui.
Mme de Maintenon, après avoir eu la fièvre toute la nuit, l'ayant même encore, monta à la classe bleue, et leur dit : « Je me traîne ici pour vous chercher, mes enfants, afin que vous me disiez ce que vous avez relenu de la belle conférence que vous fit hier M. l'abbé Tiberge. » — Les demoiselles la répétèrent, et quand elles vinrent à l'endroit où il leur avait dit qu'il y a de la peine dans tous les états, elle prit la parole et appuya fort là-dessus, disant que cela est bien vrai, et qu'à commencer par celui des gens de la Cour, qui, selon le monde, paraissent si heureux, il n'y a rien de si gênant que la vie qu'ils mènent; que pour faire sa cour il en coûte bien de la peine, de la contrainte, de la dépense et de l'ennui, et qu'au bout de tout cela on trouve un homme qui dit : Ah! que je suis fâché, je suis debout depuis ce malin et je ne crois pas seulement que le Roi m'ait vu ! « En effet, poursuivit Mme de Maintenon, on se lève de grand matin, on s'habille avec soin, on est tout le jour sur ses pieds pour attendre un moment favorable pour se faire voir, pour se présenter, et souvent on revient comme on était allé, excepté que l'on est au désespoir d'avoir perdu son temps et sa peine. Mais je voudrais que vous pussiez voir l'état des plus heureux, c'est-à-dire de ceux qui voient le Roi et qui ont l'honneur d'être dans sa familiarité; il n'y a rien de pareil à l'ennui qui les dévore. Nous sommes à présent à Meudon, qui est un palais magnifique; eh bien! il faut s'aller promener sans en avoir envie par un vent effroyable, par respect pour le Roi ; on revient très fatigué et on voit quantité de femmes qui se plaignent et qui disent : « Que je suis lasse! voilà une maison qui nous fera mourir! — Je ne puis plus durer, dit une autre, encore si je m'étais pro-
menée avec quelqu'un qui m'eût fait plaisir, mais non, je me suis trouvée enfilée avec un tel qui m'a fait mourir d'ennui. » Car on ne choisit pas là qui on veut non plus I qu'ici, il faut demeurer avec celle qui se présente. M. le Dauphin a fait faire un appartement depuis peu qui est admirable : il n'y a rien de si beau; mais il est si éloigné et il y a un si grand nombre de degrés à monter pour y aller que l'on y arrive à demi fatigué, quand on y est : « Voilà un beau lieu, » dit-on. On se regarde : « eh bien, que ferons-nous? » et on demeure là sans savoir, en effet, à quoi s'amuser. Ce qui me fait toujouis souvenir de six lignes de vers de M. l'abbé Teslu, dit-elle en s'adressant à la maîlresse; les voici :
Six personnes brûlant du plaisir de se voir, Après s'être cherché, se trouvèrent un soir
Dans un bois sombre et solitaire ; Que leur plaisir fut grand ! il passait leur espoir. Mais, après les transports du salut ordinaire, Ils ne surent que dire, et ne surent que faire *.
« Car, dit Mme de Maintenon, voilà ce que c'est : ils ne savent véritablement que faire, et rien ne fait plaisir. Les jours de fêle sont les plus ennuyeux pour ceux qui n'ont point de piété : ils ne savent comment les employer. Il y en a parmi ces dames qui ne sont pas assez heureuses pour aimera passer ces jours-là à l'église, comme il conviendrait; mais elles aiment l'ouvrage et sont très fâchées de n'oser travailler; pour celles qui n'ont ni piété ni goût pour l'ouvrage, tous les jours leur sont également ennuyeux, et ce sont là les moindres de toutes leurs peines. Vous voyez, mes chères filles, que voilà pourtant ce qu'il y a de plus grand dans le monde, car je vous parle des princes et princesses, des premières personnes de la Cour et de celles qui sont l'objet de l'envie de tout le reste du monde; ils ne sont ordinairement contents nulle part, et