W ARC CL LE
Mademoiselle de .... a bien de la raison; en est-elle plus heureuse dans sa retraite?
ADÉLAÏDE
N'en doutez pas : elle trouve de la ressource dans ses réflexions; elle comprend qu'il y a des places encore plus malheureuses que la sienne; elle compte le soir que les jours sont passés pour les heureux comme pour elle, et qu'il ne leur reste rien de leurs plaisirs ; elle se fait aimer des personnes avec qui elle vit parce qu'elle ne songe qu'à leur plaire; elle s'accom.mode à leur goût, à leur manière, à leur règle, et ces personnes-là de leur côté songent à adoucir son état.
ANASTASIE
Voussupposez donc que les autres sontaussi raisonnables?
ADÉLAÏDE
Il est impossible que la raison n'adoucisse et ne gagne même les personnes du monde les plus grossières.
MARCELLE
Vous dites de la raison tout ce qu'on dit de la sagesse, de la droiture et du bon esprit.
ADÉLAÏDE
Quand nous confondrions tout ce que vous venez de dire, ce ne serait pas un grand malheur.
EUPHROSINE
Mais d'où vient celte raison?
ADÉLAÏDE
Elle vient de Dieu, qui veut bien être appelé la souveraine raison .
ÉLÉONORE
Je ne puis croire que celte conversation nous soit inutile, et vous donnez une grande envie d'être raisonnable.
ADÉLAÏDE
Soyons-le dans notre conduite ; car celle qui n'apprend qu'à raisonner dans la conversation n'a pas une véritable raison.
ODILLE
Je vous avoue que vous l'avez raccommodée avec moi, et que la manière dont vous l'expliquez est très différente de ce que je pensais ; elle me faisait peur, et je l'aurais volontiers renvoyée si elles'élaitprésentée. Allons chacune de notre côté commencer à faire connaissance avec elle par nos réflexions.
MARCELLE
Souvenons-nous que mademoiselle Adélaïde dit que ce n'est rien de raisonner dans ses réflexions ni dans ses discours, et qu'il faut qu'elle règle toute notre conduite.
ODILLE
Mais, mademoiselle, nous ne sommes pas toujours maîtresses de régler notre conduite par la raison, et nous sommes quelquefois forcées d'en prendre que notre raison ne prendrait pas; nous dépendons de la volonté des autres : un mari veut faire de la dépense quoiqu'il ne le puisse, sans s'incommoder dans ses affaires; une mère vous met dans le monde quand la raison vous en retirerait.
MARCELLE
On nous vient de dire que la raison tire le meilleur parti
de tout, et dans les deux cas que vous venez rie marquer, la raison s'accommoderait de la volonté de ceux dont elle dépend, et dépenserait et s'abandonnerait au monde le moins qu'il lui serait possible, au lieu qu'une personne sans raison se perdrait dans l'un et dans l'autre cas.
ADÉLAÏDE
Ce sujet de conversalion est inépuisable, et quelques exemples que vous puissiez donner, vous verriez que la raison trouve toujours sa place et fait du bien partout.