‹ Extraits des historiens français du XIXe siècleChapitre 101 sur 246 · P.atUe, au nord de iïastings. Cf. pages 19 et 5i · texte numérisé non relu

P.atUe, au nord de iïastings. Cf. pages 19 et 5i

2. Boiilmy, le Développement de la constitution et de In société politiqjœ en Angleterre (Paris, Pion et Marescq, in-12, 1887), p. 4 et suiv. : « Augustin Thierry a exagéré la profondeur et la durée de la séparation entre les conquérants et les vaincus. » Et il ajoute que beaucoup de propriétaires saxons, rentrés en grâce, après un temps, auprès des nouveaux maîtres du sol, avaient recouvré la liberté et une partie de leurs terres; plusieurs documents du \n' siècle nous montrent ces Saxons en excellents rapports avec les hommes libres et les barons normands, unis à eux par des mariages, et de bonne heure s'élevant eux-mêmes au rang baronnial. Dès le temps de la conquête, Guillaume accueillit un certain nombre d'Anglais, qui s'étaient ralliés dès le début à sa cause, leur const;'va leurs terres et leur en donna de nouvelles. On le vit même récompenser des Anglais fidèles au détriini'iit do Normands rebelles. Il ne connut jamais vainqueurs ni vaincue, mais hommes du roi et révoltés.

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et ce n'est pas seulement de la plume des contemporains que s'échappent de semblables plaintes : le souvenir d'une grande infortune et d'une grande honte nationale se reproduit de siècle en siècle dans les écrits des enfants des Saxons, quoique plus faiblement à mesure que le temps avance. Au xv^ siècle, on rattachait encore à la conquête la distinction des rangs en Angleterre; et un historien de couvent, peu suspect de théories révolutionnaires, écrivait ces paroles remarquables : « S'il y a chez nous tant de distance entre les conditions diverses, on ne doit point s'en étonner, c'est qu'il y a diversité de races ; et s'il y a parmi nous si peu de confiance eld'alTeclion mutuelle, c'est que nous ne sommes point du môme sang. » Enfin, un auteur qui vivait au commencement du xvu'' siècle rappelle la conquête normande par ces mots : Souvenir de douleur; il trouve des expressions tendres en parlant des familles déshéritées alors et tombées depuis dans la classe des pauvres, des ouvriers et des paysans; c'est le dernier coup d'œil de regret jeté dans le passé sur l'événement qui avait amené en Angleterre des rois, des nobles et des chefs de race étrangère.

Si, résumant en lui-même tous les faits exposés plus haut, le lecteur veut se faire une idée juste de ce qu'était l'Angleterre conquise par Guillaume de Normandie, il faut qu'il se représente non point un simple changement de régime ni le triomphe d'un compétiteur, mais l'intrusion de tout un peuple au sein d'un autre peuple, dissous par le premier, et dont les fractions éparses ne furent admises dans le nouvel ordre social que comme propriétés personnelles, comme vêtement de la terre, pour parler le langage des anciens actes. On ne doit point poser d'un côté Guillaume roi et despote, et de l'autre des sujels grands ou petits, riches ou pauvres, tous habitants de

l'Angleterre et par conséqiieiit tous Anglais; il faut s'imaginer deux nations, les Anglais d'origine et les Anglais par invasion, divisés sur le même pays, ou plutôt se figurer deux pays dans une condition bien difTérenle : la terre des ÎNormands, riche et tranche de taillages, celle des Saxons, pauvre, serve et grevée de cens; la première, garnie de vastes hôtels, de châteaux murés et crénelés, la seconde, parsemée de cabanes de chaume ou de masures dégradées; celle-là, peuplée d'heureux et d'oisifs, de gens de guerre et de cour, de nobles et de chevaliers, celle-ci, peuplée d'hommes de peine et de travail, de fermiers et d'artisans : sur l'une le luxe et Tinsolence, sur l'autre, la misère et l'envie, non pas l'envie du pauvre à la vue des richesses d'autrui, mais l'envie du dépouillé en présence de ses spoliateurs.

Enfin, pour achever le tableau, ces deux terres sont, en quelque sorte, entrelacées l'une dans l'autre; elles se touchent par tous les points, et cependant elles sont plus distinctes que si la mer roulait entre elles. Chacune a son idiome à part, idiome étranger pour l'autre; le français est la langue de la cour, des châteaux, des riches abbayes, de tous les lieux où régnent le luxe et la puissance, tandis que l'ancienne langue du pays reste aux foyers des pauvres et des serfs. Durant longtemps ces deux idiomes se propagèrent sans mélange, et furent, l'un, signe de noblesse, et l'autre, signe de roture. C'est ce qu'expriment avec une sorte d'amertume quelques vers d'un vieux "poète qui se plaint de ce que l'Angleterre, de son temps, otfre l'étrange spectacle d'un pays qui renie sa propre langue*.

i. L'ouvrage de Thierry, dont les deux premiers livres résument riiistoire anglaise jusqu'en 1048, se termine en réalité (XI* livre) en 1196. Mais une coMc/«j.7on résume l'histoire de l'Angleterre jusqu'au xy siècle, et celle des pays soumis, Ecosse, etc., jusqu'au xvni* siècle; Thierry y insiste, à son ordinaire, sur les conflits de races.

Ci AUGUSTIN TlllEKKW

RECITS DES TEMPS MÉROYDsGIENS»

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