François
^)Iûs*de mal que Louis XI, beaucoup l'ont vanté pour avoir mis les rois hors de page. Une telle louange est toute simple en la bouche d'un prince qui veut avant tout agir selon ses volontés, et qui se trouve enchaîné et humilié quand il lui faut respecter les lois du royaume. Mais on s'étonnerait volontiers d'entendre un sujet s'applaudir de ce que son maître n'a plus aucun frein ni aucune règle, si l'on ne songeait pas que toujours en France il y a eu bon nombre de gens qui ont attendu leur fortune et leur agrandissement de la puissance royale, et qui la voulaient d'autant plus forte qu'elle pourrait prélever pour eux une plus large part sur le bien public. En même temps, dans des vues moins intéressées, beaucoup d'autres, émus des barbares souvenirs du régime des tiefs, sans cesse prévenus contre le pouvoir des seigneurs, trouvaient bon et heureux tout ce qui pouvait soumettre ceux-ci au joug commun. Le peuple fut longtemps à désirer, non pas des libertés qu'il pouvait conserver ou gagner, mais l'oppression de ceux dont il se sentait opprimé. Le même sentiment qui avait inspiré une molle et imprudente confiance pour le gouvernement paternel de Charles YIÏ, qui ensuite avait facilité les exactions et les iniquités de son fils, contribua donc à affaiblir le jugement porté, en triste connaissance de cause, par ceux qui avaient vécu dans ces temps malheureux.
Puis sont venus d'autres gens* qui ont professé que, lorsqu'un sujet avait la hardiesse de penser, de dire et d'écrire qu'un roi avait pu encourir de graves reprochées, « c'était une outrecuidance et une intempérance de plume qui appelait le châtiment ». Ils ont trouvé que
1. Le Père Garasse, jésuite, contre Etienne Pasquier, qui avait parlé de Louis XL] — Garasse, les Recherches des Recherches et antres œUvres de >r Etienne Pasquier, 1622 p. 79 et suiv.
126 RARANTE.
pour blâmer Louis XI, il fallait avoir « l'esprit 'dénaturé et l'humeur bien sauvage )). Sans tomber dans de toiles bassesses, beaucoup d'autres, nourris dans la profonde humilité où la majesté vivante des rois maintenait le vulgaire, n'ont plus trouvé en eux-mêmes la force et la franchise nécessaires pour flétrir avec une justice suffisante la mémoire d'une majesté au tombeau.
Enfin, il y a eu plus tard des écrivains qui, avec une sorte d'insouciance, voyant les temps passés comme un spectacle de désordre, d'ignorance et de barbarie, ont excusé en quelque façon Louis XI aux dépens de l'époque où il vivait. Lui trouvant un esprit plus dégagé, une vue plus avisée, un langage plus railleur qu'à tout ce qui l'entourait, ils ont parlé de lui avec complaisance. L'habileté les a séduits, leur a fait oublier, non seulement la justice, mais la raison ; car cette habileté de Louis XI, quels en furent les effets pour le bonheur et même pour la grandeur du royaume? En quel état le laissa-t-il? Peut-on, après avoir écrit une telle histoire, la conclure en disant : « Tout mis en balance, ce fut un roi* »?
Louis XI lui-même répondrait que c'est faire une grande injure au nom de roi. Voici ce que, sous ses yeux, il fit écrire dans les avis qu'il destinait à son fils^: « Quand les rois n'ont pas égard à la loi, ils ôtent au peuple ce qu'ils doivent lui laisser, et ne lui donnent pas ce qu'il doit avoir; ce faisant, ils rendent leur peuple serf et perdent le nom de roi; car nul ne doit être appelé roi, hors celui qui règne sur des Francs. Les Francs aiment naturellement leur seigneur : les serfs naturellement le haïssent. »
i. Duclos.] — Histoire de Louis XI, 17-45. C'est le dernier mot de Duclos.
2. Rosier des Guerres.] — Rédigé par ordre du roi (édit. de 1321).
De l'étahlissement des Francs dans les Gaules.
(Il* essai, fragment.) DE l'état des francs
Les bandes franques qui s'étaient établies dans la Belgique et sur les bords du Rhin se trouvèrent à peu
1. Paris, Didier ; 1 vol. in-12, — Parus en 1823, avec ce sous-titre : Pour servir de complément aiix Ouservations sur l'Histoire de France de l'abbé Mably, et accompagnés du texte annoté de ce dernier livre. Seconde édition en 1824, sans les Observations. Le sous-titre a disparu dans les dernières éditions. 14' édit., 1878. L'ouvrage renferme 6 essais : 1. Du régime municipal dans l'Empire romain au v» siècle. II. De l'origine et de l'établissement des Francs dans les Gaules. III. Des causes de la chute des Mérovingiens et des Carlovingiens. IV. De l'état social et des institutions politiques en France sous les Mérovingiens et les Carlovingiens. V. Du caractère politique du régime féodal. VI. Des causes de l'établissement du gouvernement représentatif en Angleterre (cf. ici, p. 149 et note 1).
A la fin de sa préface, Guizot affirmait n'avoir aucune préoccupation de politique contemporaine : « Le moment est venu de considérer avec la plus entière impartialité ces vieux temps de la vie de notre France, car nous en pouvons beaucoup apprendre et n'avons plus rien à démêler avec eux. Ce qui s'est passé de nos jours ne nous a point rendus étrangers aux souvenirs de la patrie; leur étude demeure toujours pleine d'intérêt; et pourtant rien n'y gêne plus le désintéressement de la pensée, car ce n'est point là que résident maintenant la solution des questions qui nous agitent ni le fondement des droits qui nous sont chers. >. C'est une allusion aux théories sur la conquête et l'origine de la noblesse et du Tiers État, agitées
ns GUIZOT.
près dans leur ancienne situation. Leur nombre seulement devait s'être accru pendant la grande invasion; quelques-unes avaient pénétré plus avant dans l'intérieur du pays et s'y étaient fixées; presque toutes avaient dû apprendre que la Gaule entière était ouverte à leurs dévastations.
Ce n'était plus l'Empire romain qu'elles avaient à attaquer; elles ne voyaient plus autour d'elles que d'autres bandes barbares, des districts délaissés, ou des gouverneurs qui, bien que romains ou gaulois, avaient oublié l'empereur et l'empire à peu près autant que pouvait les oublier un chef franc ou bourguignon. La situation de Syagrius à Soissons différait peu de celle de Clovis à Tournai; ils étaient l'un et l'autre de petits souverains entourés d'une troupe de guerriers, portant des titres de fonctions impériales, et gouvernant, pour leur propre compte, le pays qu'ils occupaient*. Grégoire de Tours appelle Syagrius roi des Romains, comme Clovis roi des Francs. Ragnachaire à Cambrai, Sigebert à Cologne, Renomer au Mans, Chararich et tant
an xviii* siècle par Boulainvilliers, Dubos et Mably. Cf. les Extraits de Montesquieu, Esprit des Lois, pages 227 et suiv.
Cette préface a disparu devant nne nouvelle, écrite en 1857, dans laquelle Guizot avouait plus franchement que ses Essais n'avaient pas été une œuvre d'entier désintéressement : «Ce n'est pas ici », disait-il, « une étude purement scientifique : elle a, pour nous, des enseignements pratiques, dont l'importance devient de jour en jour plus évidente. » Kn même temps, il marquait le caractère de ce livre et le rapport qu'il avait eti avec ses études ultérieures : « Pourquoi, entre deux peuples si voisins et si mêlés l'un à l'autre, des destinées si diverses? Pourquoi, en Angleterre, le ferme établissement de la liberté politique avec le maintien des éléments essentiels de la vieille société anglaise, et, en France, le mauvais succès des tentatives de liberté politique avec la destruction à peu près complète de l'ancienne société française? Dans le cours de mes travaux historiques, cette question m'a constamment préoccupé; plus ou moins directement, ils se rattachent presque tous au dessein de la résoudre. Les Essais ont été pour moi le premier pas dans celte voie. » Ils sont, en somme, le tronc commun d'où sortiront l'Histoire de la Civilisation en France et l'Histoire de la Révolution d'Angleterre. Cf.icip.37,n.1.
1. Fustel de Coulangcs, l'Invasion germanique, p. 49Uj ici, p. Giô.
ESSAIS SUR L'IlISTUmE DE FRANCE. 129
autres, étaient rois des Francs aussi bien qUe Clovis.
Tel était l'état des Francs dans le nord et l'orient de la Gaule, à la fin du y" siècle, lorsque Clovis devint, à la place de Childéric son père, le chef de la peuplade franque établie à Tournai. Je ne me propose point de raconter ses conquêtes successives, ni comment, de l'an 486 à l'an 509, il parvint à faire dominer, dans les deux tiers au moins de la Gaule, le nom des Francs et son propre pouvoir. Je ne veux que faire bien connaître la nature de ses conquêtes, le genre de domination qui en résultait, et le mode d'établissement de cette monarchie franque dont Clovis fut le premier et le véritable fondateur*.