Cf. Augustin Thierry, plus haut, page
Des causes de la chute des Mérovingiens.
(III' essai, fragment.)
Les causes des révolutions sont toujours plus générales qu'on ne le suppose; l'esprit le plus pénétrant et le plus vaste ne l'est jamais assez pour percer jusqu'à leur première origine, et les embrasser dans toute leur étendue. Et je ne parle pas ici de cet enchaînement nécessaire des événements qui fait qu'ils naissent constamment les uns des autres, et que le premier jour portait dans son sein l'avenir tout entier. Indépendamment de ce lien éternel et universel de tous les faits, il est vrai de dire que ces grandes vicissitudes des sociétés humaines que nous appelons des révolutions, le déplacement des pouvoirs sociaux, le bouleversement des formes du gouvernement, la chute des dynasties, datent de plus loin que ne le dit l'histoire, et proviennent de causes bien moins spéciales que celles qu'elle leur attribue communément. En d'autres termes, les événements sont plus grands que ne le savent les hommes, et ceux-là même qui semblent l'ouvrage d'un accident, d'un individu, d'intérêts particuliers ou de quelque circonstance extérieure, ont des sources bien plus profondes et une bien autre portée'.
C'est, par exemple, une foi héréditaire parmi nos historiens, que la chute de la race mérovingienne a été due à la honteuse nullité des rois fainéants et à l'ambition de Pépin le Bref. On a senti cependant qu'il fallait, pour expliquer un tel fait, quelque chose de phis que les vices et les passions de quelques hommes : on a pénétré un peu plus avant ; à côté du pouvoir des rois, on a vu croître le pouvoir des maires du palais, et l'élévation de Pépin a été le dernier des envahissements progressifs de
1 . Voilà une théorie maîtresse dans l'œuvre de Guizot, comme dans celle de Tocqueville et de Fustel de Coulanges.
la mairie sur la royauté. D'autres ont fait un pas de plus; ils ont cherché d"où les maires du palais avaient tiré leur force ; ils les ont vus devenant par degrés les chefs de cette aristocratie de grands propriétaires qu'avaient créée d'une part la conquête*, de l'autre les bénéfices; ils ont reconnu, dans le cours du vu* siècle, le combat de cette aristocratie contre la royauté, et, dans le changement de dynastie qui s'accomplit au milieu du vin% sa victoire déihntive. Ainsi, l'événement s'est agrandi d'autant plus qu'on l'a considéré de plus près, et on lui a assigné des causes de plus en plus générales. La lutte de deux intérêts individuels est devenue d'abord celle de deux institutions politiques, ensuite celle de deux forces sociales ; et , à mesure que la vue de l'historien s'est enfoncée dans les faits, elle y a rencontré la société elle-même, la nation, le pays, et non plus seulement ces noms propres qui, pour être écrits seuls dans l'histoire, n'en suffisent pas davantage à l'expliquer*.
Du caractère politique du régime féodal.
(Y* essai.)
Je viens d'assister à la lente et laborieuse naissance du régime féodal ; je ne me propose point de le suivre de près dans les détails et les vicissitudes de sa vie ; je veux seulement reconnaître son vrai caractère politique, déter-
1. Elle préexistait à la conquête (cf. Fustel de Coulanges, l'Alleu), mais la conquête l'avait rattachée à la royauté et à son palais.
2. Cf. contra, Fustel de Coulanges, lès Transformations de In royauté, p. 439 : « Beaucoup d'historiens modernes ont représenté lî maire comme le chef d'une aristocratie habile ; c'était plutôt le chef des fonctionnaires ». Et Fustel revient à la théorie antérieure à Guizot, en disant (p. 198) : Ce qui fait la force de la famille carlovingienne, c'est qu' « elle était la première dans l'Eglise comme dans l'Etat. Elle réunissait en elle tout ce qui donnait de la force, la terre sans laquelle on n'était rien, le prestige d'une sainteté native par laquelle on dominait les âmes, la tradition des usages administratifs, enlin la ferveur des sentiments nouveaux de vassalité ». Il n'y eut plus qu'un « changement de famille régnante ».
ESSAIS Slll L'HISTOIRE DE FRANCE. 153
miner avec précision ce qu'était la féodalité comme système d'organisation sociale et de gouvernement.
LA HAINE qu'il A LNSPIP.ÉE
La destinée morale de ce régime a été singulière. Avant 5on établissement définitif, la société n'était pas. On ne peut vraiment appeler de ce nom le chaos que je viens de décrire, époque de dissolution et de guerre, où toutes choses fermentaient confusément, sans forme, sans consistance, sans loi. Au x" siècle seulement, les rapports et les pouvoirs sociaux acquirent quelque fixité; le pays appartint enfin à un système qui eut son unité, ses règles, son cours, un nom propre et une histoire*. Ce système n'a point été sans force ni sans éclat. De grandes choses et de grands hommes, la chevalerie, les croisades, la naissance des langues et des littératures populaires, l'ont illustré. Les temps de son règne ont été, pour l'Europe moderne, ce que furent pour la Grèce les temps héroïques*. De là datent presque toutes les familles dont le nom se lie aux événements nationaux, et une foule de monuments religieux où les hommes se rassemblent encore ; là se rattachent des traditions, des souvenirs qui, aujourd'hui encore, se saisissent fortement de notre imagination; et pourtant le nom de la féodalité ne réveifie dans l'esprit des peuples que des sentiments de crainte, d'aversion et de dégoût. Aucun temps, aucun système n'est demeuré aussi odieux à l'instinct public ; jamais le berceau d'une nation ne lui inspira une telle antipathie. Et cette antipathie, quoi qu'on en dise, n'est point particulière à notre âge, ni seulement le fruit de la révolution qui nous a séparés, comme par un abîme, de notre passé.
1. Cf. Flach, les Origines de Vancienne France, t. I, le Régime seignetirinl, 1886, p. 7 : « Le réf^^ime seigneurial se présente au x* siècle dans sa pureté native et il atteint au xi' son plein épanouissement. »