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LA NUIT DE LA BATAILLE

Napoléon, certain d'être victorieux, mais triste au fond du cœur, était demeuré au milieu de ses troupes, ordonnant qu'on allumât des feux et qu'on ne quittât pas les rangs, même pour aller clTercher des vivres. On distribuait aux soldats un peu de pain et d'eau-de-vie, et quoiqu'il n'y en eût pas assez pour tous, on ne les entendait pas se plaindre. Moins joyeux qu'à Austerlitz ou à léna, ils étaient pleins de confiance, fiers d'eux-mêmes, prêts à recommencer cette lutte terrible, si les Russes en avaient le courage et la force. Quiconque, en ce moment, leur eût donné le pain et l'eau-de-vie dont ils manquaient, les eût retrouvés aussi gais que de coutume. Deux artilleurs du corps du maréchal Davout ayant été absents de leur compagnie pendant cette journée, et étant arrivés trop tard pour assister à la bataille, leurs camarades s'assemblèrent le soir au bivouac, les jugèrent, et, n'ayant pas goûté leurs raisons, leur infligèrent, sur ce terrain glacé et sanglant, le châtiment burlesque que les soldats appellent la savate^.

Il n'y avait en grande abondance que des munitions.

1. Nous empruntons ce détail aux mémoires militaires et manuscrits du mai'échal Davout.

Le service de l'artillerie, exécuté avec une activité rare, avait déjà remplacé les munitions consommées. Le service des ambulances se faisait avec non moins de zèle. On avait ramassé un grand nombre de blessés, et on administrait aux autres quelques secours sur place, en attendant qu'on pût les transporter à leur tour. Napoléon, accablé de fatigue, debout cependant, présidait aux soins donnés à ses soldats.

Sur les derrières de l'armée, tout n'offrait pas une contenance aussi ferme. Beaucoup de traînards qui manquaient à l'effectif le matin, par suite de la rapidité des marches, avaient entendu le retentissement de cette épouvantable bataille, avaient perçu quelques hourras de cosaques, et s'étaient repliés, répandant sur les routes des nouvelles fâcheuses. Les braves accouraient se ranger auprès de leurs camarades, les autres s'en allaient dans les diverses directions qu'avait parcourues l'armée*.

Le lendemain, le jour commençant à luire, on découvrit cet affreux champ de bataille, et Napoléon lui-même fut ému, au point de le laisser apercevoir dans le bulletin qu'il pubha. Sur cette plaine glacée, des milliers de morts et de mourants cruellement mutilés, des milliers de chevaux abattus, une innombrable quantité de canons démontés.

i. Dans son Histoire de Napoléon (1867-1876, 5 vol., inachevée) qu) est le conlre-pied de l'ouvrage tie Thiers, Lanfrey (l. IV, 1875, p. 56, termine ainsi le récit de la bataille d'Eylau : « La nuit était venues mais il n'était pas de ténèbres assez épaisses pour voiler les horreurs de ce champ de carnage où gisaient près de quarante mille homme» morts , mourants ou blessés. « Quel massacre et sans résultat ! s s'écriait le lendemain le maréchal Ney, en détournant les yeux de cei monceaux de cadavres couchés sur le blanc linceul des neiges. « Que « massacre et sans cause ! » aurait-il pu dire avec plus de raison encore. Nos soldats n'avaient combattu ni pour un intérêt, ni pour un principe. Sans amour et sans haine, ils mouraient pour un caprice, comme les gladiateurs du cirque. »

L'œuvre de Lanfrey, écrite avec verve et passion, est peut-être le plus fougueux et le plus sincère réquisitoire qui ait été composé pontre Napoléon, son œuvre et son caractère.

de voitures brisées, de projectiles épars, des hameaux en flammes, tout cela, se détachant sur un fond de neige*, présentait un spectacle saisissant et terrible. « Ce spectacle », s'écriait Napoléon, « est fait pour inspirer aux princes l'amour de la paix et l'horreur de la guerre ! » ■ Singulière réllexion dans sa bouche, et sincère au moment où il la laissait échapper.

Le trait essentiel du caractère de Napoléon.

Si, dans les traits principaux de ce caractère, on peut en détacher un plus saillant que les autres, c'est évidemment y intempérance, nous parlons de Yintempérance morale, bien entendu. Prodige de génie et de passion, jeté dans le chaos d'une révolution, il s'y déploie, s'y développe, la domine, se substitue à elle et en prend l'énergie, l'audace, l'incontinence. Succédant à des gens qui ne se sont arrêtés en rien ni dans la vertu ni dans le crime, ni dans l'héroïsme ni dans la cruauté, entouré d'hommes qui n'ont rien refusé à leurs passions, il ne refuse rien aux siennes. Ils ont voulu faire du monde une république universelle, il en veut faire une monarchie également universelle. Ils en ont fait un chaos, il en fait une unité presque tyrannique. Ils ont tout dérangé, il veut tout arranger. Ils ont voulu braver les souverains, il les détrône. Ils ont tué sur l'échafaud, il tue sur les champs de bataille, mais en cachant le sang sous la gloire ; il immole plus d'hommes que jamais n'en ont immolé les conquérants asiatiques, et sur les terres restreintes d'Europe, couvertes de populations résistaules, il parcourt plus d'espace que les Tamerlan, les Gengis-Kan n'en ont parcouru dans les vides de l'Asie.

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