LE PEUPLE ENLÈVE LES FUSILS AUX INVALIDES
Le matin même du grand jour, le peuple n'avait pas d'armes encore.
La poudre qu'il avait prise la veille à l'Arsenal et mise à l'Hôtel de "Ville lui fut lentement distribuée pendant la nuit par trois hommes seulement. La distribution ayant cessé un moment, vers deux heures, la foule, désespérée, enfonça les portes du magasin à coups de marteflu , chaque coup faisait feu sur les clous.
Point de fusils! il fallait aller les prendre, les enlever des Invalides. Cela était très hasardeux. Les Invalides sont, il est vrai, une maison tout ouverte. Mais le gouverneur Sombreuil, vieux et brave militaire, avait reçu un fort détachement d'artillerie et des canons, sans compter ceux qu'il avait. Pour peu que ces canons servissent, la foule pouvait être prise en flanc par les régiments queBesenval* avait à l'École mihtaire, facilement dispersée.
Ces régiments étrangers auraient-ils refusé d'agir? Quoi qu'en dise Besenval, il est permis d'en douter. Ce qui apparaît bien mieux, c'est que, laissé sans ordre, il était lui-même plein d'hésitation et comme paralysé d'esprit. Le matin même, à cinq heures, il avait eu une visite étrange. Un homme entre, pâle, les yeux enflammés, la parole rapide et courte, le maintien audacieux... Le vieux fat, qui était l'officier le plus frivole de l'ancien -
1. Besenval «^tait alors commandant des troupes réunies autour de Paris. 11 se tenait à l'Ecole Militaire, qui était en dedans de l'enceinte.
régime, mais brave et froid, regarde l'homme et le trouve beau ainsi : « Monsieur le baron, » dit l'homme, (( il faut qu'on vous avertisse pour éviter la résistance. Les barrières* seront brûlées aujourd'hui; j'en suis sûr, et n-y peux rien, vous non plus. N'essayez pas de l'empêcher. ))
Besenval n'eut pas peur. Mais il n'avait pas moins reçu le coup, subi l'elfet moral. « Je lui trouvai », dit-il, « je ne sais quoi d'éloquent qui me frappa.... J'aurais dû le faire arrêter, et je n'en fis rien. » C'étaient l'ancien régime et la Révolution qui venaient de se voir face à face, et celle-ci laissait l'autre saisi de stupeur 2.
Il n'était pas neuf heures, et déjà trente mille hommes étaient devant les Invalides. On voyait en tôle le procureur de la Ville ; le comité des électeurs n'avait osé le refuser. On voyait quelques compagnies des gardes françaises, échappées de leur caserne. On remarquait au milieu les clercs de la Basoche, avec leur vieil habit rouge, et le curé de Saint-Étienne-du-Mont, qui, nommé président de l'assemblée réunie dans son église, ne déclina pas l'oftice périlleux de conduire la force armée.
Le vieux Sombreuil fut très habile. Il se présenta à la grille, dit qu'il avait effectivement des fusils, mais que c'était un dépôt qui lui était confié, que sa délicatesse de militaire et de gentilhomme ne lui permettait pas de trahir. Cet argument imprévu arrêta la foule tout court; admirable candeur du peuple, à ce premier âge de la Révolution. — Sombreuil ajoutait qu'il avait envoyé un
1. Les barrières (le mur des fermiers) qui servaient de clôture à Paris et où se tenaient les commis des fermes du roi.
2. « Ce n'est pas un gouvernement qui tombe pour faire place à un autre, c'est tout gouvernement qui cesse pour faire place au despotisme intermittent des pelotons que l'enthousiasme, la crédulitt'. la misère et la crainte lanceront à l'aveugle el on avant. » Taine, In Révolution, I, p. 51. Taine s'indigne et s'afllige. Michelet admire et s'exalte, et tous deux sont d'accord sur les faits.
courrier à Versailles, qu'il attendait la réponse, le tout avec force protestations d'attachement et d'amitie pour l'Hôtel de Ville et la Ville en général.
La plupart voulaient attendre. Il se trouva là heureusement un homme moins scrupuleux qui empêcha la foule d'être ainsi mystifiée. 11 n'y avait pas de temps à perdre; et ces armes, à qui étaient-elles, sinon à la nation?... On sauta dans les fossés, et l'hôtel fut envahi; vingt-huit mille fusils furent trouvés dans les caves, enlevés, avec vingt pièces de canon.
Tout ceci entre neuf et onze. Mais courons à a Bastille.