Même développement cliez Guizot, ici, p
646 FUSTEL DE COTIUNGES.
gauloises; il l'a conquise sur d'autres chefs qui lui ressemblaient. Le récit de ces guerres, tel qu'il nous est donné par Grégoire de Tours, est assurément très incomplet; mais, s'il peut être inexact comme histoire, il est exact comme impression. Grégoire de Tours écrit, non d'après des textes historiques, mais d'après des traditions populaires; il nous présente ce qui était resté dans les souvenirs du peuple, et il nous le présente tel que le peuple l'a vu, tel que le peuple l'a compris. Ces événements n'ont pas apparu aux esprits d'alors comm» une irruption d'envahisseurs, mais comme la substitu-^ tion d'un clief à un autre. Dans l'opinion du peuple, toutes ces luttes ont en un caractère personnel : c'est Clovis qui attaque Syagrius; c'est Clovis qui venge le meurtre du père de Clotilde; c'est Clovis qui attaque les ^Visigoths ariens. Clovis « prend pour lui le royaume de Syagrius » ; Clovis « se lait payer un tribut par Gondebaud » ; Clovis « prend pour lui les trésors d'Alaric et, chassant les Goths de ses villes, les soumet à son autorité )). Ainsi les hommes n'ont pas vu là une invasion de Barbares, moins encore une « migration de peuples ». Tous les traits que la mémoire avait gardés conviennent à un chef de guerre ambitieux et habile ; aucun ne convient à un peuple en marche. Ce n'est pas le peuple franc, c'est un roi franc qui a conquis la Gaule*.
1. Depuis vingt-cinq ans. l'école critique (cf. p. 93, n. 2) refait avec
Fatience le règne de Clovis, et ne réussit point toujours à empêcher élément légendaire, sans cesse chassé par elle de cette histoire, d'y revenir avec persistance. Le quatorzième centenaire du baptême de Clovis (1896) a donné un regain à ces légendes. Voyez ce que dit à ce sujet Gabriel Monod dans la Revue historique de mars-avril 1896 (p. 586) à propos des publications récentes de Kurth (Histoire j)oétique des Mérovingiens; Clovis): « Clovis nous apparaît bien plus grand si nous lui laissons sa rudesse barbare, guidé dans sa politique comme dans sa foi par des intérêts très immédiats et très précis, par un vague instinct d avenir et l'attrait mystérieux de puissances surnaturelles. »
La puissance de l'épiscopat sous les rois francs.
Les rois francs, uniquement occupés à s'emparer de la nomination des évêques, ne pensèrent pas à arrêter les grands progrès de l'épiscopat.
Les causes de la puissance croissante du corps épiscopal sont nombreuses et diverses. La première doit être cherchée dans l'état des âmes. Tout homnie, à cette époque, était un croyant. La croyance, pour la masse des laïques, n'était ni très étendue ni très élevée, peu réfléchie, nullement abstraite ni métaphysique; elle n'en avait que plus de force sur l'esprit et sur la volonté. Elle se résumait en ceci, que la plus grande affaire de chacun en ce monde était de se préparer une place dans un autre monde. Intérêts privés et intérêts publics, personnalité, famille, cité, État, tout s'inclinait et cédait devant cette conception de l'esprit. Dès qu'un tel but était assigné à l'existence, l'Église devenait nécessairement toute-puissante ; car c'était elle qui, par ses actes sacramentaux, par ses prières, par l'intercession de ses saints, assurait l'autre vie.
Elle disposait de la destinée éternelle de chaque homme, kissi n'avait-elle pas à retenir ses fidèles par la contrainte, parla persuasion, ou par démolies concessions, sonne n'osait penser à se détacher d'elle. Être écarté
felle, fût-ce momentanément, était la peine la plus terrible, et pour rentrer dans son sein on subissait les pénitences les plus rigoureuses.
Un esprit moderne est d'abord porté à croire que l'effet le plus redouté de l'excommunication était d'être mis à l'écart de la société civile. Mais lisez les Actes des Conciles et les récits des hagiographes ou de Grégoire de Tours, et vous y voyez que, dans la pensée des honnnes de ce
^trai ■•el
tcnips-là, le châtiment horrible et insupportable était de perdre sa place au temple, son droit à la prière, et sa part de l'hostie consacrée. Grégoire de Tours nous montre des personnages aussi criminels qu'on puisse l'être, aussi passionnés, aussi cupides, aussi chargés de fautes qu'on ait été à aucune époque ; mais tous ces grands scélérats restent d'ardents chrétiens ; leur plus grande crainte est d'être séparés de l'Église ; leur plus ardent désir est de communier avec les autres. Si l'Eglise les écarte, ils se soumettront à tout pour être « réconciliés ». On pouvait se passer de sens moral, on ne pouvait se passer des prières et des actes de l'Église. L'Église tenait l'homme par ses fautes mêmes. Elle seule pouvait effacer le remords et régénérer l'âme.
Elle régnait sur la vie de chaque jour. Il n'y avait de fêtes qu'en elle. L'éclat de ses cérémonies saisissait l'imagination. Rien alors d'austère ni de sec ; avec ses tentures, ses lumières, ses fleurs, ses parfums, le culte charmait les sens. Sa messe était un drame; ses hymnes, chantées par tous et dont la langue était encore comprise, formaient tout le théâtre et toute la musique du temps. Ses grandes solennités de Noël et de Pâques étaient les deux plus grandes joies de l'existence humaine.
Nulle tiédeur n'était possible. La population donnait plus de zèle et de foi i^u'on ne lui en demandait. La crédulité n'avait pas de limites. C'était trop peu de croire à Dieu et au Christ, on voulait croire aux saints. Or ce culte des saints tenait l'âme encore plus étroitement que le rulte du Dieu suprême n'eût pu faire. C'était une religion fort grossière et matérielle. Un jour, saint Colomban apprend qu'on a volé son bien dans le moment môme où il était en prières au tombeau de saint Martin il retourne à ce tombeau et s'adressant au saint : « Crois tu donc que je sois venu prier sur tes reliques pour
qu'on me vole mon bien? » Et le saint se crut tenu de faire découvrir le voleur et de faire restituer les objets dérobés. Un vol avait été commis dans l'église de Sainte- Colombe à Paris; Éloi court au sanctuaire et dit : « Écoute bien ce que j'ai à te dire, sainte Colombe ; si tu ne me fais pas rapporter ici ce qui a été volé, je ferai fermer la porte de ton église avec des tas d'épines, et il n'y aura plus de culte pour toi. » Le lendemain, les objets volés étaient rapportés. Chaque saint avait une puissance surhumaine, et il devait la mettre au service de ses adorateurs. Le culte était un marché. Donnant donnant.
Mais notons bien que, plus une religion est grossière, plus elle a d'empire sur Pâme grossière de la masse du genre humain. Gardez-vous d'épurer l'idée religieuse si vous voulez qu'elle règne dans les couches profondes. Il y avait le christianisme de quelques grands esprits; mais il y avait en même temps le christianisme de la foule, au niveau d'esprit des plus humbles, au niveau de caractère des plus intéressés. Peu d'idéal, mais beaucoup (if reliques. Ce n'était pas tant l'àme du saint qu'on invoquait; pour que la prière fût efficace, il était bon de la faire sur son corps, sur son toml^eau, ou tout au moins sur quelque châsse contenant un fragment de ses fts. Il n'y avait pas de lieu vraiment sacré sans quelque corps, et c'était du saint tombeau qu'émanaient tous les miracles. Les fidèles faisaient de longs voyages pour visiter les corps saints. Rien n'était plus précieux ni plus recherché que des reliques. On peut voir par de nombreuses anecdotes du temps quels efforts, quels
icrifices on faisait pour s'en procurer. On voit des villes
I disputer le corps d'un saint comme le plus grand des ïsors. C'est que ce corps guérira les malades, défendra """"""
justice du temps, c'était le corps saint qui sauvait l'innocent et frappait le coupable.
L'Église n'avait pas le glaive; mais combien ces reliques étaient plus fortes que le glaive! Les plus intrépides tremblaient devant elles, ^'ous voyons les hommes les plus hardis, si on les met en présence de rehques et si leur conscience n'est pas absolument pure, se troubler, s'agenouiller, faire tous les aveux, quelquefois tomber à la renverse et expirer, frappés par le saint ou frappés par leur propre terreur. Pour opérer des miracles, il n'était besoin ni de la toute-puissance de Dieu ni des efforts des prêtres. Remarquez de quelle nature sont les innombrables miracles de cette époque : malades guéris, coupables châtiés, innocents sauvés, toujours ils sont de ceux que l'àme peut opérer elle-même, ou par sa foi ou par sa peur.
Ne disons pas que cette disposition des âmes fût surtout propre aux Germains. Ne parlons pas de société plus jeune, plus naïve, plus facile à duper. Tout cela serait démenti par l'étude des textes : Francs et Romains avaient la même intensité de foi, la même propension à croire, la même ingénuité d'esprit, la même soumission aveugle.
Dans cette Église si puissante, ce qu'il y avait de plus puissant, c'était l'évêque. Suivant les idées de ces hommes, l'évèque n'était pas seulement un chef du culte, un administrateur, un dignitaire, il était un être sacré. Du jour où il avait reçu la consécration d'un autre évêque, il était devenu un successeur des apôtres, un apôtre luimême, ou tout au moins, comme l'appelait la langue du temps, un homme apostolique, vir apostolicus. Il semblait tenir la place du Christ. Il était l'intermédiaire entre Dieu et l'homme. C'étaient ses prières qui, exaucées de Dieu, assuraient le salut du peuple. Les actes sacramentaux ne pouvaient s'opérer que par sa main ; longtemps il fut
seul à conférer le baptême et, si quelques prêtres le conférèrent ensuite, ce fut par sa délégation. C'était donc par lui qu'on était admis dans la sainte société qui sauvait les âmes. Par lui aussi on pouvait en être exclu ; l'arme terrible de l'excommunication était dans sa main. 11 disposait donc du bonheur de l'homme dans cette vie et dans l'autre. Plus bienfaisant et plus redoutable que tous les rois de la terre, le tout de l'homme était acquis par ses mérites ou perdu par ses rigueurs*.
Aussi révêque était-il un être sacré; de son vivant même, les populations le regardaient ct)mme un saint, et la foi qu'elles avaient en lui lui faisait accomplir des miracles. Voyez la Vie de saint Germain, évêque de Paris (555-566) : c'est à lui que tous les malades demandent leur guérison, quoique cette société ne manque pas de médecins. Un personnage nommé Ulfus, mourant, se fait transporter à ses pieds et exige qu'il le guérisse par un miracle; car visiblement il le peut; s'il ne le fait pas, c'est qu'il ne veut pas : a Si tu ne me guéris, ma mort retombera sur toi, le roi et ma famille t'en demanderont compte » ; et l'évêque le guérit. II en guérit beaucoup d'autres. Recevoir de sa main un signe de croix, toucher son vêtement, boire l'eau que présente sa main, pos- S(^der une paille d'un lit sur lequel il s'est reposé, boire une infusion d'un papier portant son écriture, voilà ce qu'on croit qui guérit. Si l'évêque ne faisait pas de miracles de son vivant, on était presque assuré, tant l'usage était ordinaire, qu'il en ferait après sa mort.
t. Dans aucun travail sur l'histoire mérovingienne il n'a été fait à l'Eglise Une telle place, et une place aussi justifiée ; personne, avant Fustel de Coulanges, n'a mieux montré et en meilleurs termes quel était alors le rôle du sentiment religieux. Ici, nous retrouvons le même principe que dans la Cité Antique.
652 FLSTEL DE COri.ANGES.
Le patronage.
Les anciennes sociétés avaient connu l'obéissance du citoyen à l'État, ou celle du sujet à un souverain qui luimême représentait l'État. L'obéissance dont nous allons parler est celle qu'un homme donne volontairement à la personne d'un autre homme. C'est une sujétion individuelle et personnelle.
Le fait originel qui lui donne naissance est que rhomme faible ou pauvre a besoin de l'homme fort ou riche. Il lui demande donc sa protection, et pour l'obtenir il se soumet à lui. Un engagement se contracte entre les deux hommes : l'un devra protéger, l'autre devra obéir.
Ce patronage a d'abord appartenu à l'ordre privé avant de s'introduire dans l'ordre politique. Il a été pratiqué longtemps par les particuliers avant d'être une institution de l'Étal. Avant de constituer le régime féodal, il a germé et grandi dans la vie privée des hommes.
II répugne tellement aux idées modernes, que nous avons quelque peine à le comprendre. Pourtant il a été l'une des pratiques les plus fréquentes que l'histoire signale; apparemment il est l'une des plus conformes à la nature humaine. Il est rare que les sociétés soient assez régulièrement régies pour que tous les êtres humains soient efficacement protégés par les lois générales et les pouvoirs publics. Il arrive alors, presque nécessairement, que, de deux hommes, le plus faible se met sous la protection du plus fort ; du même coup il se place sous son autorité. Le patronage se développe surtout dans les sociétés troublées et mal assises. Sa vigueur est en })roportioji inverse de celle de l'autorité publique
Tantôt celle-ci refoule le patronage et le fait disparaître, lantôt c'est le patronage qui refoule et rejette dans l'ombre l'autorité publique.
Même dans des sociétés bien constituées et bien régies, le patronage peut se produire. L'inégalité de richesse, le grand écart entre l'opulence et la misère, un certain système économique, un certain mode de nomination aux fonctions publiques, pour l'un l'amour du gain, poui l'autre l'ambition, voilà autant de causes qui peuvent détenniner l'homme à rechercher le patronage d'un plus riche ou d'un plus puissant. De là vient que le patronage et la clientèle, sous des formes assez diverses et à des degrés inégaux, peuvent se rencontrer dans des sociétés d'ailleurs fort différentes les unes des autres.
L'empire de Charlemagne».
Sous une apparence de monarchie, la féodalité gagnaif du terrain; elle en gagnait à la faveur de la monarchie même. Les institutions de seigneurie et de vassalité, partant du prince et rayonnant en tous sens par ses propres fonctionnaires, par les comtes qu'il nommait, par les évêques qu'il choisissait, étendaient leur réseau sur toutes les existences et pénétraient de plus en plus profondément dans les habitudes, dans les intérêts, dans les mœurs des populations. Cette société était déjà une chaîne de vassaux, dans laquelle la sujétion avait ses degrés et montait d'un homme à un autre homme jusqu'au roi.
Voyez une armée au temps de Charlemagne : elle ne
1. Voyez les papes de Gnizot, p. Ifii, et de Montesquieu, Extraits de l'Esprit des Lois. p. 245. C'est Fustel de Coulantes qui, de tous les historiens, a réduit le plus le rôle personnel de Charlemagne. De l'honime même, il ne dit qu'un mot.
CSi FUSTEL DE COULANGES.
ressemble ni aux armées de l'Empire romain ni à celles (les États modernes. Le roi a convoqué ses fidèles; chacun d'eux a réuni les siens. La troupe de chaque évêque est sous les ordres de son vidame; chaque comte est suivi de ses vicaires, de ses centeniers, des seigneurs du comté, et chaque seigneur à son tour est suivi de ses hommes. Le soldat n'obéit pas au roi; il obéit à son seigneur et marche sous sa conduite. C'est déjà presque une armée féodale.
Voyez la cour de Charlemagne en temps de paix. Autour du roi sont ses fidèles, qui lui font cortège, qui le servent, qui garnissent son plaid. Chacun d'eux a de même autour de soi des fidèles qui lui appartiennent en propre; il en a, dit un contemporain, autant qu'il en peut nourrir et gouverner, et il est servi par eux comme le prince l'est par lui. Le Palais est la réunion des courtisans du roi, dont chacun a lui-même sa petite cour.
Voyez enfin l'assemblée générale. Une immense multitude est réunie dans une plaine, sous des tentes ; elle est partagée en groupes distincts. Les chefs de groupes s'assemblent autour du roi et délibèrent avec lui ; puis chacun d'eux fait connaître aux siens ce qui a été décidé, les consulte peut-être, obtient en tout cas leur assentiment avec aussi peu de peine que le roi a obtenu le sien, car ces hommes dépendent de lui comme il dépend du roi. L'assemblée générale est un composé de mille petites assemblées qui, par leurs chefs seuls, se rallient autour du prince.
Au-dessus de tout cela se dresse la grande figure de Charlemagne. Il est le chef suprême de tous ces groupes. Par une série d'anneaux, tout se rattache à lui. Toute terre bénéficiale aboutit à lui ; de lui émane indirectement toute fonction. Il est le centre des intérêts; il est le cœur de cette immense circulation. Il diffère des rois
INSTITUTIO^'S POLITIQUES DE L'ANCIBÎs>'E FRA>XE. 655
qui viendront après lui en ce point que la vassalité tout entière lui obéit encore et gravite autour de sa personne. L'Empire carolingien, c'est la féodalité centralisée.
Le fond de la politique de Charlemagne n'a pas été de combattre la féodalité, mais de la rattacher et de la subordonner au prince. 11 a employé son énergie et son habileté à faire en sorte que toute la hiérarchie des vassaux aboutît à lui. Il a voulu qu'on ne se fit le fidèle que d'un fidèle du roi. 11 s'est appliqué à ce que les seigneurs les plus élevés ne fussent que des comtes qui étaient ses fonctionnaires, ou des évoques qui étaient placés sous sa mainbour. Il espérait que, les tidéles du roi continuant à lui obéir toujours et se faisant obéir aussi de leurs propres fidèles, l'obéissance et la discipline se transmettraient ainsi de proche en proche jusqu'aux derniers rangs de la société.
C'est ce qui eut lieu, en effet, aussi longtemps qu'il vécut, et de là vint sa grande puissance. Jamais gouvernement n'exigea davantage des hommes et n'obtint plus facilement ce qu'il exigeait. Guerre chaque année, armement de toute la population, impôts, fourniture de vivres, travaux des routes, rien ne lui fut refusé. Nulle réclamation ne s'éleva en faveur des libertés locales, nationales, ecclésiastiques. C'est que la sujétion reposait, pour la plupart des hommes, sur un contrat d'une singulière rigueur; ils n'étaient pas seulement des sujets, ils étaient des fidèles. Leurs biens et leur personne étaient au chef; ils devaient le service, presque la servitude. Ils tenaient au roi par un serment dont les termes vagues ne marquaient aucune limite à leur assujettissement. Ils tenaient surtout à lui par leurs intérêts, puisque le roi était le propriétaire ou le patron de presque toutes les terres. Jamais société ne fut plus fortement cimentée ; jamais prince n'eut si complètement
CôG FISTEL DE COLLAlNbES.
les hommes dans sa main. C'est parce vaste systj'-me de patronage universel que Chariemagne fut l'un des plus grands souverains de l'histoire.
Les classes inférieures acceptent la féodalité.
La faiblesse est ce que les peuples pardonnent le moins aux rois. La désaffection qui se manifesta si noloirement contre les Carolingiens vint de là. Comme ils ne protégeaient plus, on cessa à la fois de les aimer et de les craindre.
La nature humaine a un besoin instinctif d'obéir. Quand un pouvoir disparaît, elle cherche d'abord à quel autre pouvoir elle se soumettra. Dès qu'on cessa d'obéir au roi, il parut naturel qu'on obéît à l'homme duquel on tenait la lerre.
Tous les regards et toutes les es'pérances se portèrent vers les seigneurs. On était sûr de les trouver au moment du danger. On n'avait pas à attendre qu'ils vinssent de loin ni à craindre qu'ils fussent occupés ailleurs; car ils habitaient la province ou le canton menacé. Entre le comte et la population du comté le lien des intérêts était visible; le champ du laboureur était le domaine du comte ; il le défendait comme son bien propre ; si soupçonneux que fussent les hommes dans leur malheur, ils ne pouvaient penser à accuser leur seigneur direct d'insouciance ou de trahison. Vainqueur, on ne ménageait pas la reconnaissance; vaincu, on savait qu'il souffrait plus que personne. Seul il était bien armé et suivi de quelques bons soldats; seul il veillait pour tous; fort ou faible, il était le seul défenseur, le seul espoir des hommes. La moisson, la vigne, tout périssait avec lui ou était sauvé par lui.
C'est surtout à cette époque qu'on éleva les châteaux forts. Il y en avait toujours eu dans les temps de trouble et de danger social. On en avait vu surgir dès la fm de l'empire romain ; sous les Mérovingiens, les villes étaient entourées de murailles*. La longue paix intérieure qu'il y avait eu sous Pépin le Bref et Charlemagne avait fait disparaître les murailles et les châteaux. La royauté, qui s'était alors chargée du soin de défendre elle-même le sol, avait été en droit d'interdire aux particuliers et aux villes de se fortifier. Cette interdiction se retrouve encore dans les capitulaires de Charles le Chauve; mais on voit assez que les hommes cessèrent d'en tenir compte. Les villes relevèrent leurs murs; les abbayes se fortifièrent; les seigneurs construisirent d'épais donjons.
Six siècles plus tard, les hommes n'avaient que haine pour ces forteresses seigneuriales. Au moment où elles s'élevèrent, ils ne sentirent qu'amour et reconnaissance. Elles n'étaient pas faites contre eux, mais pour eux. Elles étaient le poste élevé où leur défenseur veillait et guettait l'ennemi. Elles étaient le sûr dépôt de leurs récoltes et de leurs biens; en cas d'incursions, elles donnaient un abri à leurs femmes, à leurs enfants, à euxmêmes. Chaque château fort était le salut d'un canton.
Les générations modernes ne savent plus ce que c'est que le danger. Elles ne savent plus ce que c'est que de trembler chaque jour pour sa moisson, pour son pain de l'année, pour sa chaumière, pour sa vie, pour sa femme et ses enfants. Elles ne savent plus ce que devient l'âme sous le poids d'une telle terreur, et quand cette terreur dure quatre-vingts ans sans trêve ni merci. Elles ne savent plus ce que c'est que le besoin d'être sauvé.
1. Les villes {gauloises ont été fortiliées, après les invasions du iU* siècle, vers l'annôe 5U0,
On donna tout aux seigneurs. On oublia tout pour eux. On ne pensa ni à des rois qu'on ne voyait pas, ni à des libertés dont on n'aurait su que faire. On obéit à ceux par qui l'on était défendu. On donna la sujétion en échange de la sécurité. Des milliers et des millions de contrats se formèrent entre chaque champ et le guerrier qui combattait pour lui, entre chaque existence Immaine et le guerrier à qui l'on devait de vivre.
Alors s'établit ce que ces hommes appelaient le droit (Je sauvemenl ou le droit de garde. Les petits propriétaires, les laboureurs, tous ceux qui étaient encore libres, mais qui avaient besoin d'être défendus contre l'envahisseur étranger ou l'oppresseur voisin, s'adressèrent à un guerrier et conclurent avec lui un contrat. Il fut convenu que l'homme de guerre sauverait et garderait le laboureur, sa famille, sa maison, sa récolte et ses meubles. Il fut convenu d'autre part que le laboureur payerait cette protection par une redevance pécuniaire et par l'obéissance.
Ce sauvement a été, non pas la seule origine, mais une des origines des droits seigneuriaux. La protection a entraîné avec elle la sujétion. Le sauvatier s'est fait serviteur, le sauveur a été inévitablement un maître, un justicier, un souverain. Garde et commandement se sont confondus. Les hommes se sont soumis pour être défendus. Ils souffraient trop et tremblaient trop pour penser à leur liberté. Entre le vasselage et la ruine, ils n'ont pas hésité.
Le joug ne leur a pas été imposé malgré eux ; ils l'ont accepté par contrat. Ils n'ont pas été saisis de force par l'autorité seigneuriale; ils ont été au-devant d'elle.
Comment il faut lire les auteurs anciens.
Après tant de travaux qui ont été faits, tant de recherches et d'efforts pour connaître l'histoire de l'ancienne Rome, il reste encore beaucoup de points obscurs, beaucoup de questions à résoudre.
Une première difficulté est venue du petit nombre de nos documents. De l'époque des rois et des premiers siècles de la République il ne nous est parvenu aucun texte contemporain; pas un livre, pas une inscription. Des deux derniers siècles de la République nous possédons quelques inscriptions et un bon nombre de livres ; mais la perle de la plus grande partie de l'œuvre de Tite-Live établit de regrettables lacunes dans nos connaissances.
Mais, quelle que soit l'insuffisance des documents, c'est peut-être en nous-mêmes qu'il faut chercher la principale cause de nos erreurs ou des idées inexactes que nous nous sommes faites de l'histoire de l'ancienne Rome. Les anciennes sociétés avaient des usages, des croyances, un tour d'esprit qui ne ressemblaient en rien à nos usages, à nos croyances, à noire manière de
1. HacheUe; 3 vol. grand in-8. — Sous les litres de Recherches et Nouvelles Recherches sur quelques problèmes d'histoire, et Questions historiques, se trouvent réunis en trois volumes (1883, 1891 et 1893) un certain nombre de mémoires écrits ou publiés par Fustel de Coulanges à différentes époques de sa vie. Ces mémoires concernent surtout l'antiquité et le haut moyen âge.
penser. Or il est ordinaire que l'homme ne juge les autres hommes que d'après soi. Depuis que l'on étudie l'histoire romaine, chaque génération l'a jugée d'après elle-même. Il y a trois cents ans, on se représentait les consuls assez semblables, pour la nature du pouvoir, aux princes qui régnaient en Europe. Au xvin° siècle, alors que les philosophes étaient assez portés à nier la valeur du fait psychologique que l'on appelle le sentiment religieux, on croyait volontiers que la religion romaine n'avait pu être qu'une heureuse imposture des hommes d'État*. Après les luttes de la Révolution française, on a pensé que notre expérience des guerres civiles nous rendrait plus facile la notion des révolutions de Rome; l'esprit des historiens modernes a été dominé par cette idée que l'histoire intérieure de Rome devait avoir ressemblé à celle de l'Europe et de la France; que la plèbe était la commune du moyen âge, comme le patriciat était la noblesse; que le tribunat du peuple était la représentation d'une démocratie analogue à celle que nous trouvons dans notre histoire ; que les Gracques, Marins, Saturninus, Catilina même, ressemblaient à nos réformateurs, comme César et Auguste aux empereurs de ce siècle.
De là une perpétuelle illusion. Le danger ne serait pas grand, s'il ne s'agissait, pour la science historique, que d'éclaircir la suite des guerres ou la chronologie des consuls. Mais l'histoire doit arriver à connaître les institutions, les croyances, les mœurs, la vie entière d'une société, sa manière de penser, les intérêts qui l'agitent, les idées qui la dirigent. — C'est sur tous ces points que notre vue est absolument troublée par la préoccupation du présent. Nous serons toujours impuissants à comprendre les anciens, si nous continuons à