LES PRÉPARATIFS DU COMBAT
Sur le terrain qui porta depuis, et qui aujourd'hui porte encore le nom de lieu de la halaille, les lignes des Anglo-Saxons occupaient une longue chaîne de collines fortifiées par un rempart de pieux et de claies d'osier. Dans la nuit du 15 octobre, Guillaume fit annoncer aux Normands que le lendemain serait jour de combat. Des prêtres et des religieux qui avaient suivi, en grand nombre, l'armée d'invasion, se réunirent pour prier et chanter des litanies, pendant que les gens de guerre préparaient leurs armes. Ceux-ci, après ce premier soin, employèrent le temps qui leur restait à faire la confession de leurs péchés, soit à un homme d'ÉgUse s'ils en trouvaient quelqu'un, soit entre comp.ignons sous la tente. Dans l'autre armée, la nuit se passa d'une manière bien ditférente; tout entiers à l'exaltation patriotique et pleins d'une confiance en eux-mêmes que l'événement devait démentir, les Saxons se divertissaient avec grand bruit et chantaient de vieux chants nationaux, en vidant, autour de leurs feux, des cornes remplies de bière et de vin.
Au matin, dans le camp normand, l'évêque de Bayeux, fils de la mère du duc Guillaume, célébra la mess*^ et bénit les troupes, armé d'un haubert sous son rochet; puis il monta un grand coursier blanc, prit un btàton de commandement et fit ranger la cavalerie. L'armée se divisa en trois colonnes d'attaque : à la première étaient les gens d'armes venus des comtés de Boulogne et de
Ponthieu, avec la plupart des aventuriers engagés individuellement pour une solde; à la seconde se trouvaient les auxiliaires bretons, manceaux et poitevins; Guillaume en personne commandait la troisième, formée de la chevalerie normande. En tête et sur les flancs de chaque corps de bataille, marchaient plusieurs rangs de fantassins armés à la légère, vêtus de casaques matelassées, et portant de longs arcs de bois ou des arbalètes d'acier. Le duc montait un cheval d'Espagne, qu'un riche Normand lui avait amené d'un pèlerinage à Saint-Jacques en Galice. Il tenait suspendues à son cou les plus révérées d'entre les reliques sur lesquelles Ilarold avait juré, et l'étendard béni par le pape était porté à côté de lui par un jeune homme appelé Toustain le Blanc. Au moment où les troupes allaient se mettre en marche, le duc, élevant la voix, leur parla en ces termes :
« Mes vrais et loyaux amis, vous avez passé la mer pour l'amour de moi et vous êtes mis en aventure de mort, ce dont je me tiens grandement obligé envers vous. Or, sachez que c'est pour une bonne querelle que nous allons combattre, et que ce n'est pas seulement pour conquérir ce royaume que je suis venu ici d'outremer. Les gens de ce pays, vous ne l'ignorez pas, sont faux et doubles, parjures et traîtres. Ils ont tué sans cause les Danois, hommes, femmes et enfants, dans la nuit de la Saint-Brice*; ils ont décimé les compagnons l'Alfred, frère d'Edouard mon parent, et l'ont aveuglé et mis à mort 2. Ils ont fait encore d'autres cruautés et trahisons contre les Normands; vous vengerez aujourd'hui ces méfaits, s'il plaît à Dieu. Pensez à bien com-
1. En 1041. En réalité, il y eut soulèvement national des Saxons contre les Danois.
2. En 1036, Alfred, frère d'Edouard (plus tard roi d'Angleterre, 1042-1066), fut exécuté par ordre des cliefs saxons. Tous deux étaient neveux du duc Richard, arrière-grand-père de Guillaume.
battre et mettez tout à mort, car si nous pouvons les vaincre, nous serons tous riches. Ce que je gagnerai, vous le gagnerez; si je conquiers, vous conquerrez; si je prends la terre, vous l'aurez. Pensez aussi au grand honneur que vous aurez aujourd'hui, si la victoire est à nous, et songez bien que, si vous êtes vaincus, vous êtes morts sans remède, car vous n'avez aucune voie de retraite. Vous trouverez devant vous, d'un côté des armes et un pays inconnu, de Vautre, la mer et des armes. Qui fuira sera mort, qui se battra bien sera sauvé. Pour Dieu! que chacun fasse bien son devoir, et la journée sera pour nous*. »