Prov., XV
que jamais de donner l'avantage de la raison à ceux qui ont l'avantage de la parole. Et ce consentement public, revenant à eux, les rend encore plus contents de leurs pensées, parce qu'ils iirennent de là sujet de les croire conformes à la lumière du sens commun. De sorte qu'ils reçoivent des autres ce qu'ils leur ont prêté, et sont trompés à leur tour par ceux mêmes qu'ils ont trompés.
Il y a plusieurs qualités extérieures qui produisent le même eflct, comme la modération, la retenue, la froideur, la patience; car ceux qui les possèdent, se comparant par là avec ceux qui ne les ont pas, ne sauraient s'empêcher de se préférer à eux en ce point : en quoi ils ne leur font point d'injustice. Mais comme ces sortes d'avantages paraissent bien plus que ceux de l'esprit, et qu'ils attirent la créance et l'autorité dans le monde, ces personnes passent souvent jusqu'à préférer leur jugement à celui des autres qui n'ont pas ces qualités; non en croyant par une vanité grossière avoir plus de lumière d'esprit qu'eux, mais d'une manière plus fine et plus insensible; car, outre l'impression que fait sur eux l'approbation de la multitude, à qui ils imposent par leurs qualités extérieures, ils s'attachent de plus aux défauts qu'ils remarquent dans la manière dont les autres proposent leur sentiment, et ils viennent enfin à les prendre insensiblement pour des marques de défaut de raison.
Il y en a même à qui le soin qu'ils ont eu de demander à Dieu la lumière dont ils ont besoin pour se conduire en certaines occasions difficiles, sulTif pour préférer les sentiments où ils se trouvent à ceux des autres, en qui ils ne voient pas la même vigilance dans la prière; mais ils ne considèrent pas que le vrai effet des prières n'est pas tant de nous rendre plus éclairés que de nous obtenir plus de défiance de nos propres lumiè-
«i)8 EXTRAITS DES MORALISTES.
res, et de nous rendre plus disposes à embrasser celles des autres. De sorte qu'il arrive souvent qu'une personne moins vertueuse aura, en effet, plus de lumière sur un certain point qu'un autre qui aura beaucoup plus de vertu; mais en même temps toute cette lumière lui servira beaucoup moins par le mauvais usage qu'elle en fait que si elle avait obtenu par ses prières, et la docilité pour recevoir la vérité d'un autre et la grâce d'en bien user.
Ceux qui ont l'imagination vive, et qui conçoivent fortement les choses, sont encore sujets à s'attacher à leur propre jugement : parce que l'application vive qu'ils ont à certains objets les empêche d'étendre assez la vue de leur esprit pour former un jugement équitable qui dépend de la comparaison des diverses raisons. Ils se remplissent tellement d'une raison qu'ils ne donnent plus d'entrée à toutes les autres; et ils ressemblent proprement à ceux qui sont trop près des objets, et qui ne voient amsi que ce qui est précisément devant eux.
Enfin tout ce qui élève les hommes dans le monde, comme les richesses, la puissance, l'autorité, les rend insensiblement plus attachés à leurs sentiments, tant par la complaisance et la créance que ces choses leur attirent, que parce qu'ils sont moins accoutumés à la contradiction; ce qui les y rend plus délicats. Comme on ne les avertit pas souvent qu'ils se trompent, ils s'accoutument à croire qu'ils ne se trompent point, et ils sont surpris lorsqu'on entreprend de leur faire remarquer qu'ils y sont sujets comme les autres.
Nicole.
Des moyens de conserver la paix avec les hommes, i" partie, ch. v.