Pascal, Ilavot, I
a ses exigences, ses usages, ses préjugés, qu'on épouse presque nécessairement, qu'on ne discute bientôt plus, même quand on les a d'aboid subis à contre-cœur. Le plus souvent, d'ailleurs, on songe d'autant moins à y résister que, dans le choix même de la profession, c'est à des sentiments analogues qu'on a cédé.
Tout métier consiste essentiellement dans un exercice déterminé de l'activité, dans un ensemble d'habitudes . habitudes pratiques avant tout, mais inséparables, ou peu s'en faut, de certains sentiments correspondants, de certaines manières de juger. Notre métier nous façonne donc à mesure que nous l'exerçons. S'il se ressent de nos qualités et de nos défauts, à son tour il nous améliore ou nous gâte. Nous l'avons pris un peu parce que nous avions telles inclinations, telles aptitudes mentales, telles façons préférées d'agir; mais inversement il nous impose presque, un peu plus tôt, un peu plus tard, avec tels actes déterminés, telles manières de voir et de sentir. Que ne faudrait-il pas d'énergie personnelle pour se maintenir entièrement libre de toutes les passions et préventions professionnelles! Ce qu'on appelle esprit de corps n'est, comme l'esprit de caste, qu'un ensemble d'opinions (souvent fausses) et de tendances (souvent injustes) presque nécessairement communes aux personnes placées dans les mêmes conditions de vie et vouées aux mêmes occupations.
Les biographes de Ch. Fourier • racontent qu'il prit en aversion le commerce, par dégoût des petits mensonges qu'il entendait sans cesse et dont on voulait le faire
i. Voir L. Revbald : Etudes sur les réformateurs on socialistes modernes, t. I, p. 168. Charles Fourier (1786-1837) est le fondateur de l'école dite phalansterienne.il rêvait d'un ordre social où toutes les passions humaines trouveraient une place légitime et tourneraient au profit général. Il était fils d'un marchand de draps.
complice dans la boutique de son père. Qui ne sait que ces mensonges sont généralement regardés comme nécessaires et permis dans les transactions commerciales? Ce n'est pas qu'ils le soient en eiïet, et nombre de commerçants ont la fierté de se les lulcrdire, sans préjudice pour leurs intérêts; mais, à l'ordinaire, les gens de commerce, c'est chose notoire, ne se croient pas tenus en affaires à la stricte véracité, et ne l'exigent ni ne l'attendent les uns des autres. Jouer au plus fin est pour eux une sorte de nécessité admise, à laquelle on se conforme sans scrupules. On avouera pourtant qu'elle ne saurait aller sans quelque amoindrissement moral.
Or, chaque profession de même, plus ou moins, a ses vices propres, plus difficiles à éviter, ses vertus habituelles, qu'elle demande ou qu'elle donne. On conçoit mal un officier lâche, surtout parmi ceux qui ont choisi librement le métier des armes. Ou ils sont braves d'abord, ou ils le deviennent. Mais ne faut-il pas qu'ils soient trois fois modestes et pacifiques, par nature et par raison, pour rester tels dans la vie militaire?
En un mot, notre éducation se continue dans l'âge mûr, et notre profession est pour chacun de nous un agent permanent d'éducation. Si elle exerce précisément nos quahtés, elle les développe et les fortifie; si elle contrarie nos tendances mauvaises, elle les corrige :dans les deux cas, elle nous amende. Mais que, à l'inverse, elle favorise nos faiblesses ou nos vices, qu'elle laisse dormir ou comprime nos meilleurs penchants, des deux manières elle nous amoindrit. 11 est vrai qu'on peut, étant averti, réagir contre ces « nécessités de métier » : s'en défendre est, en chaque condition, le devoir même ; car qui veut être vraiment homme, tâche avant tout de se posséder toujours tout entier. Mais cela n'est donné,
en fait, qu'à un petit nombre, la grande majorité se laisse prendre à son insu dans des engrenages.
H. Marion.
La solidarité morale, 1" partie, ch. iv.
(Félix Alcan, éditeur.)
7 — L'amour de son état.
Le plus précieux et le plus rare de tous les biens est l'amour de son état. 11 n'y a rien que l'homme connaisse moins que le bonheur de sa condition. Heureux s'il croyait l'être, et malheureux souvent parce qu'il veut être trop heureux, il n'envisage jamais son état dans son véritable point de vue. Le désir lui présente de loin l'image trompeuse d'une parfaite félicité; l'espérance, séduite par ce portrait ingénieux, embrasse avidement un fantôme qui lui plaît; par une espèce de possession anticipée, l'àme jouit d'un bien qu'elle n'a pas encore; mais elle le perdra aussitôt qu'elle aura commencé de le posséder véritablement, et le dégoût abattra l'idole que le désir avait élevée.
L'homme est presque toujours également malheureux, et par ce qu'il désire, et par ce qu'il possède. Jaloux de la fortune des autres dans le temps qu'il est l'objet de leur jalousie, toujours envieux et toujours envié, s'il fait des vœux pour changer d'état, le ciel irrité ne les exauce souvent que pour le punir. Transporté loin de lui par ses désirs, et vieux dans sa jeunesse, il méprise le présent; et, courant après l'avenir, il veut toujours vivre et ne vit jamais.
Tel est le caractère dominant des mœurs de notre siècle : une inquiétude généralement répandue dans toutes les professions; une agitation que rien ne peut fixer,
oiinoniie du repos, incapable du travail, portant partout le poids d'une inquiète et ambitieuse oisiveté; un soulèvement universel de tous les hommes contre leur condition; une espèce de conspiration générale, dans laquelle ils semblent être tous convenus de sortir de leur caractère; toutes les professions confondues, les dignités avilies, les bienséances violées; la plupart des hommes hors de leur place, méprisant leur état et le rendant méprisable. Toujours occupés de ce qu'ils veulent être et jamais de ce qu'ils sont, pleins de vastes projets, le seul qui leur échappe est celui de vivre contents de leur état.
Que nous serions heureux si nous pouvions nous oublier nous-mêmes dans cette peinture! Mais oseronsnous l'avouer publiquement ? et, dans ce jour que la sagesse de nos pères a consacré à une triste et austère vérité*, nous sera-t-il permis de parler le langage de notre ministère, plutôt que celui de notre âge? et ne craindrons-nous point de vous dire que la justice gémit du mépris que les juges ont conçu pour leur profession ; et que la plaie la plus sensible qui ait été faite à la magistrature, elle l'a reçue de la main même du magistral 2.
Tantôt la légèreté l'empêche de s'attacher à son état, tantôt le plaisir l'en dégoûte; souvent il le craint par mollesse, et presque toujours il le méprise par ambition....
Picteuu par un reste de pudeur dans un état qu'il n'ose quitter ouvertement, s'il ne peut cesser d'être magistrat, il veut au moins cesser de le paraître. Hon-
1. La Mercuriale dont ce morceau est extrait a été prononcée à la Saint-Maitin en 1G98. Une mercuriale est ce que nous appellerions aujourd'hui un discours de rentrée.
2. Ce que d'Aguesseau dit et va dire des magistrats peut s'entendre également d'autres professions.
teux de ce qui devrait faire toute sa gloire, il rougit d'une profession qui peut-être a rougi de le recevoir; il ne peut souffrir qu'on lui parle de son état; et ne craignant rien tant que de passer pour ce qu'il est, le nom même déjuge est une injure pour lui. On reconnaît dans ses mœurs toutes sortes de caractères, excepté celui du magistrat. Il va chercher des vices jusque dans les autres professions; il emprunte de l'une sa licence et son emportement, l'autre lui prête son luxe et sa mollesse. Ces défauts opposés à son caractère acquièrent en lui un nouveau degré de difformité. Il viole jusqu'à la bienséance du vice, si le nom de bienséance peut jamais convenir à ce qui n'est pas la vertu. Méprisé par ceux dont il ne peut égaler la sagesse, il l'est encore plus par ceux dont il affecte de surpasser le dérèglement. Transfuge de la vertu, le vice même auquel il se livre ne lui sait aucun gré de sa désertion; et toujours étranger partout où il se trouve, le monde le rejette et la magistrature le désavoue.
Accablé d'un fardeau qu'il ne peut ni porter ni quitter, il gémit sous le poids de la pourpre qui le charge plutôt qu'elle ne l'honore : semblable à ces malades qui ne connaissent point d'état plus fâcheux que leur situation présente, il s'agite inutilement; et, se flattant de pan^enir au repos par le mouvement, bien loin de guérir ses maux imaginaires, il y ajoute le mal réel d'une accablante inquiétude. Qu'on ne lui demande point les raisons de son ennui; une partie de ses maux est d'en ignorer la cause : qu'on n'en accuse pas les peines attachées à son é(at; il n'en est point qui ne lui fût également pénible dès le moment qu'il y serait parvenu; la fortune la plus éclatante aurait toujours le défaut d'être la sienne. Le supplice de l'homme mécon-
lout de son état est de se fuir sans cesse et de se trouver toujours lui-môme; et, portant son malheur dans toutes les places qu'il occupe, parce qu'il s'y porte toujours lui-même, si le ciel ne change son cœur, ie ciel même ne saurait le rendre heureux.
D'Aguesseau.
Première Mercuriale
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