Suprématie de la morale
Il y avait, au fond... quelque chose d'intimement hos-
1. Chai ilé signifie ici amour de Dieu. M. Uavet commente éloquemment ce beau passage : « L'esprit qui était tout n'est plus rien. Pour Aristoto, Dieu est la pensée pure, et la fin de l'iioinme c'est de penser. Le Dieu de Pascal n'est pas seulement intelligence, mais amour. Un élan du cœur atteint à lui mieux que tous les ellorls do science. C'est le Dieu des petits, mais combien il les fait grands ! »
2. C'est ce que les philosophes appellent le primat de la laison pratique.
tile au développement intellectuel dans la manière dont l'esprit chrétien concevait la suprématie sociale de la morale, quoique cette opposition ait été fort exagérée ; mais le catholicisme, à son âge de prépondérance, a spontanément contenu une telle tendance, par cela même qu'il prenait le principe de la capacité pour base directe de sa propre constitution ecclésiastique* : cette disposition élémentaire, dont le danger philosophique ne devait se manifester qu'au temps de la décadence du système catholique, n'empêchait nullement la justesse radicale de cette sage décision sociale qui subordonnait nécessairement l'esprit lui-même à la moraUté. Les intelligences, de plus en plus multiphées, qui, sans être vraiment éminentes, ont atteint, surtout par la culture, un degré moyen d'élévation, se sont toujours, et prin cipalement aujourd'hui, secrètement insurgées contre cet arrêt salutaire, qui gêne leur ambition démesurée : mais il sera éternellement confirmé, avec une profonde reconnaissance, malgré les perturbations provenucs d'une telle antipathie mal dissimulée, soit par la masse sociale, au profit de laquelle il est directement conçu, soit par le vrai génie philosophique, qui en peut analyser dignement l'immuable nécessité. Quoique la véritable supériorité mentale soit certainement la plus rare et la plus précieuse de toutes, il est néanmoins irrécusable que, même chez les organismes exceptionnels où
1. Nous n'offrons pas celle page comme un modèle de style. Le style d'A. Comte manque de vivacité et de concision. Mais la loi ce et l'intérêt de la pensée sont ce qui nous importe le plus; et il était impossible de ne pas faire place dans ce recueil aux écrits d'un homme dont l'action a été si grande sur la pensée de ce siècle, et dans tous les ordres. La page que nous citons est d'une rare élévation et d'une graude indépendance d'esprit. On sait qu'A. Comte est un des premiers, parmi ceux qui rejettent la foi chrétienne, à n'en avoir pas moins reconnu le erand rôle historique et « spirituel » du Christianisme.
ello est convenablement prononcée, elle ne peut réaliser suflisamnient son principal essor quand elle n'est point subordonnée à une haute moralité, par suite du peu d'énergie relative des facultés spirituelles dans l'ensemble de la nature humaine. Sans cette indispensable condition permanente, le génie, en supposant qu'il puisse être alors entièrement développé, ce qui serait bien difficile, dégénérera promptement en instrument secondaire d'une étroite satisfaction personnelle, au lieu de poursuivre directement cette large destination sociale qui peut seule lui offrir un champ et un aliment dignes de lui : dès lors, s'il est philosophique, il ne s'occupera que de systématiser la société au profit de ses propres penchants ; s'il est scientifique, il se bornera à des conceptions superficielles, susceptibles de procurer bientôt des succès faciles et productifs; s'il est esthétique, il produira des œuvres sans conscience, aspirant, presque à tout prix, à une rapide et éphémère popularité ; enfin, s'il est industriel, il ne cherchera point des inventions capitales, mais des modifications lucratives. Ces déplorables résultats nécessaires de l'esprit dépourvu de direction morale, qui, du moins, malgré qu'ils neutralisent radicalement la valeur sociale du génie lui-même, ne sauraient entièrement l'annuler, doivent être évidemment encoie plus vicieux chez les hommes secondaires ou médiocres, à spontanéité peu énergique : alors l'intelligence, qui ne devrait servir essentiellement qu'à perfectionner la prévision, l'appréciation, et la satisfaction des vrais besoins principaux de l'individu et de la société, n'aboutit le plus souvent, dans sa vaine suprématie, qu'à susciter une insociable vanité, ou à fortifier d'absurdes prétentions à dominer le monde au nom de la capacité, qui, ainsi moralement affranchie de toute condition d'utilité générale, finit par devenir d'ordinaire également sen-
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sible au bonheur privé et au bien public, comme on ne l'éprouve que trop aujourd'hui. Pour quiconque a convenablement approfondi la véritable étude fondamentale de l'humanité, l'amour universel, tel que l'a conçu le catholicisme, importe certainement encore davantage que l'intelligence elle-même dans l'économie usuelle de notre existence, individuelle ou sociale, parce que l'amour utilise spontanément, au profit de chacun et de tous, jusqu'aux moindres facultés mentales; tandis que l'égoïsme dénature ou paralyse les plus éminentes dispositions, dès lors souvent bien plus perturbatrices qu'efllcaces, quant au bonheur réel, soit privé, soit public. La profonde sagesse du catholicisme, en constituant enfm la morale au-dessus de toute l'existence humaine, atln d'en diriger et contrôler sans cesse les divers actes quelconques, a donc certainement établi le principe le plus fondamental de la vie sociale et qui, quoique momentanément ébranlé ou obscurci par de dangereux sophismes, surgira toujours finalement, avec une évidence croissante, d'une étude de plus en plus approfondie de notre véritable nature.
AuG. Comte.
Cours de Philosophie positive, t. V (1841). Société positiviste d'Enseignement populaire, éditeur.